Anna et son orchestre
Chapitre II
— Anna !
Boris m’appelle depuis longtemps déjà. J’ai entendu les fers des chevaux sonner sur les pavés de la cour, et c’est signe qu’une promenade se prépare, mais je n’ai pas envie de sortir : les nuages sont bas et leur ventre violet, plein à craquer d’une pluie tiède, ne me dit rien qui vaille.
Il pleut parfois des semaines entières. La pluie transforme la plaine en bourbier. Je déteste sentir mes bottes s’enfoncer dans le sol spongieux…
Non, décidément, Boris a beau s’égosiller, je ne sortirai pas. Je vais continuer à jouer avec Popkei. J’ai entendu dire que les perroquets parlent, mais le mien n’est pas arrivé à sortir un seul mot, malgré tous mes efforts. Je lui tiens des conversations serrées, mais il me regarde de son air penché et s’enferme dans son mutisme – j’ai l’impression parfois qu’il le fait exprès. Cet oiseau pourrait parler, mais il ne le veut pas.
— Anna !
De guerre lasse, je me traîne jusqu’à la fenêtre et regarde.
La voiture est attelée, Max et Boris sont déjà installés, ainsi que Marthe. Lorsqu’il me voit, Boris hurle :
— Descends, on va voir le « feldcher »{1}.
Bon sang ! Cela change tout ! D’un bond, j’enfile ma cape, vide deux tiroirs avant de retrouver mon manchon, rafle mes bottes que j’enfilerai dans la voiture, et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je suis déjà installée sous les fourrures. Marthe se serre pour me faire de la place et entreprend d’enrouler mes longues tresses en un chignon perché au-dessus de ma tête avec des épingles à cheveux dont elle a toujours plein les poches de son tablier.
Mon père a pris la place du conducteur et la longue lanière du fouet à manche de corne explose au ras des oreilles des chevaux.
Nous sommes partis.
Max chante à tue-tête tandis que Boris l’accompagne en jouant d’un archet imaginaire. Les chevaux trottent, il fait froid, mais, avec un peu de chance, nous serons à Zelvrost avant l’orage qui se prépare.
Zelvrost est un grand village, bien plus grand que Kezat. Il y a le marché aux chevaux, la halle au blé, et dans les rues étroites il y a toujours une foule de moujiks endimanchés qui jouent leur paie dans les estaminets et boivent leur gain jusqu’à ce qu’ils s’écroulent avec un bruit de tonnerre sur le plancher sonore. L’hiver on les réveille en leur frottant le visage dans la neige, l’été en leur envoyant de grands seaux d’eau du puits. Les paysannes viennent de toutes les fermes environnantes et vendent le beurre, les œufs et les peaux de renards pris aux pièges ; elles envahissent les échoppes et ressortent avec des pièces de tissu, des plateaux de cuivre ; les plus jeunes s’achètent de lourds colliers martelés qu’elles porteront les jours de fête et pour les mariages.
Au cœur de ce tumulte, de cette animation incessante, se trouve la rue Nevski et au centre de la rue Nevski on aperçoit une curieuse enseigne au-dessus d’une vieille porte : elle représente une pince qui enserre un objet bizarre que j’ai cru longtemps être une carotte et que mon grand frère Avram m’a expliqué être une dent pointue, une canine exactement.
Cette enseigne est celle de notre cousin David le « feldcher ».
La porte à peine poussée, je distingue mon cousin à travers la fumée opaque des pipes. David brandit des ciseaux, s’exclame, manque éborgner mon père qui l’embrasse à la russe, serre les mains de mes frères, et me soulève enfin. Il y a des hommes partout, assis sur les bancs autour des murs sombres, debout près de la porte et un assis devant un miroir minuscule piqueté de chiures de mouches.
David rit de contentement, pousse sans ménagement deux ou trois paysans somnolents et nous installe. Le spectacle va commencer et il vaut le déplacement.
C’est que David n’est pas que dentiste : il est coiffeur, il pose les ventouses, les sangsues, accouche les femmes, les vaches, coupe les taureaux ; on dit aussi qu’il remet les membres cassés et soigne les incurables. Il est l’homme le plus célèbre du canton et tous ces hommes autour de nous viennent de loin pour avoir recours à ses services. Je suis très fière de mon cousin David.
C’est un petit homme habillé, hiver comme été, d’une blouse sans couleur, d’un pantalon trois fois trop large et de bottes de cavalerie qu’il a ramenées d’un séjour ultra-rapide dans l’armée. Il raconte à qui veut l’entendre qu’il représente un cas unique dans les annales de la cavalerie du tsar : il n’a jamais pu rester plus de vingt secondes en selle sans tomber.
David a pris les poignées du long ciseau à deux mains et en trois coups taille dans la tignasse noire de son client, qui essaie en vain de constater les méfaits dans le miroir placé trop haut. Fascinée, je contemple la nuque blanche si rapidement dégagée et je frissonne en pensant qu’il pourrait m’en faire autant.
— Suivant ! lance David.
Un homme s’est levé et s’est installé sur la chaise. C’est un commis. Il s’est fait beau, et les pointes de son faux col semblent vouloir lui percer les oreilles. Il est rouge et suant.
— Les cheveux ? demande David, les ciseaux cliquetants.
— Non, la molaire.
Dans l’assemblée, un mouvement d’intérêt intense se manifeste : l’assistance est devenue attentive, les mains se posent sur les genoux, personne ne tire plus sur sa pipe. Dans mon coin, j’écarquille les yeux.
Avec un sens inné du théâtre, David pose ses ciseaux, se penche et sort d’un meuble bas une bouteille de vodka sans étiquette, qu’il brandit.
— Liquide aseptique, proclame-t-il, première opération. Ouvre la bouche, petit père.
Le petit père ouvre la bouche, s’étrangle, mais, impassible, David lui en fait ingurgiter une rasade à assommer un bœuf. Tous les yeux suivent la descente du liquide.
— Deuxième opération : extraction ! lance David.
Il se tourne vers une porte qui donne dans l’arrière de la boutique et appelle :
— Igor !
Lorsque Igor paraît, il y a un recul dans l’assemblée.
C’est un fils de moujik natif de la région de Mourmansk. C’est un monstre. Doux et inoffensif comme un grand nombre de colosses, il est dévoué corps et âme à David, qui l’a sorti de prison en payant au commissaire une rondelette quantité de roubles. Un jour, en effet, un robuste Ukrainien sûr de sa force avait refusé de payer David qui venait de le raser sous le prétexte fallacieux que le rasoir ébréché lui avait irrité la peau. Igor l’avait soulevé et expédié sans élan à l’autre bout de la rue. L’Ukrainien, trois côtes cassées et l’humérus brisé en deux endroits, avait porté plainte.
— Igor, poursuit cousin David d’un ton emphatique, nous allons extraire la molaire de Monsieur.
Le commis, la cravate ruisselante de vodka, l’œil déjà vague, exhibe ses gencives enflées d’où jaillissent des dents épaisses comme des meules.
Je retiens mon souffle. Que va-t-il se passer ?
Igor est passé derrière le malheureux cramponné à sa chaise et dont toutes les jointures blanchissent. Le colosse a posé ses paumes larges comme des assiettes sur les tempes du patient et brusquement il serre.
Je sursaute sous le hurlement. David plonge sa pince dans la bouche béante, un mouvement violent de l’épaule du cousin, je devine déjà que l’opération est faite. Igor serre toujours et, tandis que David brandit triomphalement la molaire sanglante et carrée, les hommes autour de moi bondissent, lancent au plafond leurs bonnets. Gloire à David !
Le virtuose a repris la bouteille et arrose la cavité béante de vodka à 47 degrés.
— Troisième opération, proclame-t-il sous les vivats. Désinfection !
Le commis crache dans la sciure un mélange de sang, de salive et d’alcool tandis que l’affectueuse bourrade d’Igor le propulse sur ses jambes flageolantes.
— Je suis sûr que tu n’as rien senti ! crie mon père.
Le miraculé sourit de toute sa bouche et fait passer au-dessus des têtes un panier plein d’œufs et un canard vivant aux pattes liées qui représentent son écot pour cette guérison éclair. C’est vrai qu’il n’a rien senti, ou plutôt les deux douleurs se sont annulées, l’écrasement de la tête a annihilé l’arrachage de la dent… Déjà, le brave homme est dehors, chancelant encore… le faux col de travers. Ce soir, dans tous les cafés de la ville, il se répandra en éloges sur David le magicien. Mais David est reparti au travail : il affûte son rasoir pour raser à sec un gros homme aux joues flasques qui a pris place dans le fauteuil de torture. David ne connaît pas le savon à barbe, il n’a que du mépris pour lui, cela fait vingt-cinq ans qu’il s’en passe, ce n’est pas demain qu’il va en user…
Par les vitres embuées, le flot des passants coule. J’ai tracé du doigt un petit cercle sur le carreau qui me permet de voir au travers et je regarde de tous mes yeux. De vieilles femmes passent avec en équilibre sur leur tête de véritables meules de paille, des enfants courent, voici à présent une patrouille de soldats… Je vois briller les brandebourgs et le fourreau des sabres luit comme les casseroles de Marthe le jour du sabbat, lorsqu’elle a passé une partie de la nuit à les astiquer.
Oui, j’aime ce pays, ces hommes rudes dont les étoffes épaisses dégagent des odeurs de bête ou de blé. En reniflant très fort, je pourrais savoir qui est charretier, berger ou marchand de bœuf, celui dont les mains sentent les arbres est un bûcheron, l’homme près de moi aux ongles noirs de fumée fait du charbon de bois dans la forêt, et ce grand gaillard jaune que l’on dirait venir des steppes kazaks dégage par tous les pores de sa peau l’odeur de laiterie qui révèle en lui le fabricant de ces fromages cylindriques que l’on vend jusqu’à l’autre bout de la terre, là où se trouve la ville aux mille tours et au large fleuve : Saint-Pétersbourg.
Peu à peu, l’échoppe de David s’est vidée. Marthe est revenue, son panier est plein.
Je me souviens encore avoir été au marché aux chevaux. Il y en avait de splendides, sans cesse des valets couraient de l’un à l’autre des étrilles dans les mains, brossant les longues queues, les crinières luisantes ; comme c’était beau !
Nous revenions au crépuscule, entassés contre les achats de Marthe. J’avais les pieds sur un sac de maïs, et Boris me faisait rire aux éclats en imitant les grimaces et les cris du commis à la dent malade. Le soleil était rouge sur la plaine. Les chevaux trottaient ferme et j’aimais le gémissement joyeux des essieux. Le fouet de mon père claquait comme un pistolet et il me semblait que sa mousqueterie s’entendrait d’un bout à l’autre de la Bessarabie, le plus beau et le plus grand pays du monde.
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