Anna et son orchestre

Joseph Joffo · Chapitre 13 sur 18

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Anna et son orchestre

Livre IV

 

 

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CHAPITRE PREMIER

 

Mathias Renfeld pose sa baguette et se casse en deux sous les applaudissements. Ses cheveux gris retombent sur son front et il les ramène en arrière d’une main nerveuse avant de s’incliner de nouveau. Derrière lui, les musiciens se sont dressés et saluent à leur tour.

Ça va être à nous.

Comme chaque fois, je sens mon cœur battre. Je ne devrais plus avoir le trac pourtant depuis trois mois, mais c’est plus fort que moi. Yanni trépigne, les manches bouffantes et rouges tremblent, malgré la gomina (il en use presque un pot par soirée) son épi commence à se dresser sur le sommet de son crâne, après quelques mesures il sera érigé en plumet, et à chaque fois cela me donne envie de rire.

Comme chaque soir, la salle est pleine. Sous les lumières éclairées un bref instant, les ors, les dorures, les statues étincellent de mille feux. Qui aurait dit que la petite paysanne de Kezat jouerait devant un tel auditoire ?

Toute la grande bourgeoisie de la ville est là. Les couples ont quitté leurs palais baroques des bords du Danube pour venir boire du vin de Tokay noir et épais comme de l’encre et dont la moindre goutte me fait tourner la tête.

Boris m’enfonce son archet dans les côtes et me désigne, par l’entrebâillement des rideaux écarlates, un gros homme assis seul à l’une des tables les plus proches de la scène.

— Tu auras encore tes roses ce soir, chuchote Isaac.

C’est la plaisanterie traditionnelle depuis quinze jours.

Il s’appelle Szolnok et possède d’immenses terres riches qui s’étendent entre le lac Balaton et les abords de la frontière yougoslave. Toute une population de paysans travaille pour lui. Il est l’un des plus importants fournisseurs de blé de l’empire austro-hongrois.

Et c’est de ce personnage si important que la petite Anna Markov, violoniste tzigane, reçoit chaque soir un bouquet de roses aux pétales de velours, au parfum si violent que je soupçonne le Szolnok en question de les faire arroser de lotion de coiffeur avant de les envoyer.

Je sais qu’il ne va pas me quitter des yeux pendant que je jouerai. Je m’efforce bien entendu de ne pas le regarder, mais la raie blanche qui sépare exactement au milieu de sa tête ses cheveux en deux touffes égales me fascine malgré moi.

Renfeld, le front emperlé de sueur, vient vers nous alors que la salle applaudit encore.

— C’est à vous, les enfants, après l’annonce…

Ses yeux me sourient. J’aime bien Mathias Renfeld. C’est le meilleur musicien que je connaisse. Il peut jouer de n’importe quel instrument mieux que personne et ne se met jamais en colère durant les répétitions.

En un costume magyar d’opérette, blanc et argent, l’annonceur apparaît dans le cercle lumineux du projecteur.

— Et maintenant, voici…

Il fait languir le public, prend l’air malin, tend le bras dans ma direction tandis que mes mollets faiblissent, et soudain les mots éclatent :

— Anna et son orchestre !

Boris me pousse et nous bondissons dans la lumière, mes lèvres figées en un sourire qui dissimule ma terreur.

J’entends sur la gauche mon marchand de blé applaudir à tout rompre.

Frémissant, Boris chuchote :

— Un, deux, trois…

— En avant !

Déjà mes doigts courent sur l’archet. C’est la Csardas de Milosvick, Yanni à la flûte, Isaac au tambourin, Boris et moi au violon.

J’adore cet air, au rythme tourbillonnant, échevelé ; je vois des armées de chevaux noirs lancés à toute allure à travers le puszta, la grande plaine hongroise, puis l’arrêt net, brutal et le lent et triste trémolo acide de la flûte qui s’élève dans le silence soudain, comme la supplique aigrelette d’une âme perdue dans les brouillards que j’accompagne de lentes notes qui tombent une à une comme des larmes. Et puis cela s’accélère. Il semble que le courage revienne à la pauvre voix aiguë de la flûte, qu’elle se mette à danser, à tourner de plus en plus vite, et nous voilà déjà repartis dans une folle chevauchée que Yanni rythme du plat de la main. Tout s’arrête et ce sont les applaudissements qui crépitent. La sueur coule dans mon dos. Je n’ai plus peur à présent ; mon sourire est un vrai sourire ; je suis grisée par le plaisir que nous venons de procurer.

Décidément, je me sens vraiment à l’aise dans la peau d’une vedette. Je suis, hélas ! bien loin d’en être une, mais j’ai l’impression que chaque soir je progresse.

Anna et son orchestre ! Anna et son orchestre !

L’idée est de Renfeld. Il dirige trois orchestres, qu’il fait tourner dans les grands cafés-concerts de la ville et dans l’établissement thermal – il a même dirigé la Cinquième Symphonie devant la famille royale – et, en plus de ses talents de maestro, il est un homme d’affaires brillant. Je pense qu’on aurait dit aujourd’hui de lui qu’il a le sens de la publicité et de la promotion.

— Les femmes en orchestre sont rares, a-t-il déclaré, nous allons donc donner un nom de femme à l’orchestre !

Je ne voulais pas accepter, mais tous s’étaient ligués contre moi et c’est ainsi que la chose s’était faite.

Hier, j’étais passée sur le pont de chaînes qui relie les deux parties de la ville lorsqu’une jeune femme m’avait couru après, m’avait demandé si j’étais bien Anna et m’avait félicitée. Je devais être rouge de fierté. Mathias a vraiment de bonnes idées !

Comme les choses sont allées vite depuis Istanbul !

Il y a eu ce voyage interminable, ces forêts, ces plaines qui n’en finissaient pas, grises, plates, démoralisantes… Quelques fermes basses tous les 50 kilomètres sans jamais une seule présence humaine, sinon près de Novi Sad un enfant juché sur un attelage de bœufs et qui nous a regardés passer, immobile, noyé au milieu des herbes longues de la steppe comme une barque sur la mer. Et puis ce fleuve gigantesque aux berges dénudées : le Danube, une image liquide de l’éternité et de la tristesse.

Je frissonnais derrière la vitre tandis que la pluie tombait sur l’Europe centrale.

Et puis, abruptement, sans transition, ce fut Budapest, l’immense capitale où toute la vie de la Hongrie semblait s’être concentrée, le château royal, les églises, les palais, le bastion des pêcheurs et, à la gare, l’encombrement des fiacres, des omnibus à chevaux, la gentillesse de Renfeld venu nous accueillir, baisant la main de ma mère, la mienne, et enfin le repas dans la vaste demeure du maître, aux confins de la ville, dans l’avenue Sigismond, derrière l’Académie. Dans la grande salle à manger, où une collation nous avait été servie, je serrais toujours contre moi mon sac de victuailles cependant vide tandis que, morte de sommeil, je regardais évoluer la femme du chef d’orchestre, Irène Renfeld, une splendide créature à la ligne sinueuse et galbée, à la voix de contralto. Je m’endormis au moment où elle racontait à mon père qu’elle avait chanté la Norma à Londres et à Milan.

Je fus portée dans une chambre dont les murs étaient surchargés de portraits de messieurs fort sérieux aux cols hauts et durs. Je sus par la suite que c’était des compositeurs. L’austérité de leur visage et de leur tenue faillit me dégoûter de la musique.

J’appris avec surprise le lendemain que cette maison serait la nôtre.

Mathias Renfeld était un curieux personnage. Des tas de gens circulaient chez lui, y dormaient, repartaient ; c’était une véritable pension de famille – on dirait aujourd’hui une communauté. Il nous fit auditionner trois minutes l’un après l’autre, secoua ses cheveux et dit :

— Max et Avram, au Casino, j’ai besoin de deux seconds violons ; les autres, vous allez composer une formation qui passera entre les gros numéros.

C’était un peu décevant, mais mon orchestre était né.

Renfeld avait une quarantaine d’années. Il était fort séduisant. On disait que des dames aux voilettes épaisses et à la voix troublante le poursuivaient jusque dans sa loge. Il ne se démontait pas. Il demandait si le concert leur avait plu et les engageait vivement à apprendre le solfège, l’harmonie ou le contrepoint. Puis il rentrait retrouver sa cantatrice, que je trouvais désagréable de prétention mais qu’il semblait adorer.

J’étais heureuse, différemment qu’à Istanbul. Ici c’était le tourbillon, la musique, les mondanités. J’avais l’impression de ne pas arrêter de changer de robes, de costumes de scène. Je devenais mondaine et cela était normal. Je recevais des roses et l’on m’invitait quelquefois avec mes frères à boire du champagne français. Un soir, je dus en prendre plusieurs coupes sans faire attention, toute à ma discussion avec un lieutenant fringant qui avait enfermé mes mains dans les siennes et me racontait un de ses duels au sabre avec le commandant d’un régiment voisin, lorsque je me retrouvai, échevelée, sur le dos de Boris, en train de chanter à tue-tête Quand Pétia vient au marché. Il paraît que j’avais également voulu danser une danse cosaque avant de m’écrouler, vaincue. J’avais le lendemain une migraine abominable et la peur que Mathias n’apprenne ma mauvaise conduite, mais il avait énormément ri et n’était pas fâché du tout.

Le lieutenant fringant s’appelle Milos. Il est revenu aujourd’hui à la maison et a demandé l’autorisation de m’emmener pour une promenade.

Nous ne sommes pas plus tôt arrivés au bout de la rue qu’il claque des talons.

— Dans deux ans je serai capitaine ; en tant que fils aîné de la famille, je suis l’héritier d’un domaine de trois cents hectares. Je vous achèterai une maison dans la capitale, vous aurez des domestiques et vous serez ma femme.

Je le regarde, ahurie.

— Mais, Milos, je vous connais d’hier au soir !

— Mon père, le général Czabor, m’a appris à ne jamais hésiter.

— Mais, Milos…

— Voulez-vous être ma femme ?

— Mais…

— Oui ou non ?

— Il ne m’est pas possible de…

— Oui ou non ?

Je respire un grand coup :

— Non !

Milos serre les dents et ses yeux rétrécissent. Il ressemble à un chat hérissé.

— Donc, vous en aimez un autre !

— Absolument pas, je…

— Son nom ?

— Quel nom ?

— Son nom ?

Je lève le ton :

— Mais enfin de quel droit…

Il se met à crier. De l’autre côté de la rue, une femme s’arrête et nous regarde.

— Le lieutenant Milos Czabor ne se laissera pas tourner en ridicule, j’exige que…

Du coup, je hurle :

— Vous n’avez rien à exiger ! Vous m’avez parlé une demi-heure dans toute votre vie et vous allez me ficher la paix.

Le lieutenant explose littéralement. Il est rouge comme le mur de brique, il va dégainer son sabre et me couper la tête sur-le-champ.

— Saltimbanque ! brame-t-il, vous êtes une saltimbanque, une bohémienne !

Mes épaules heurtent le mur et l’officier avance sur moi. Ma dernière heure est venue. Dieu soit loué, j’ai mon ombrelle !

Je redeviens d’un coup la fille de Marko l’assommeur de cosaques et, si un régiment de Tartares fonçait sur moi à bride abattue, je ne bougerais pas d’un pouce.

— Voilà de la part de la bohémienne !

Mon ombrelle siffle dans l’air. Si le lieutenant Milos Czabor, du 3e hussards de la Garde, n’est pas devenu borgne ce jour-là, il le doit à une très exceptionnelle rapidité de réflexes.

J’ai vu qu’il allait dégainer et me pourfendre, mais je ne sais s’il eut le sentiment d’être brusquement ridicule ou s’il éprouva soudain la crainte de se battre en duel avec une jeune fille armée d’une ombrelle, et je réussis ce jour-là à mettre un hussard en fuite.

Oui, nous sommes heureux à Budapest. Avram s’est fiancé avec Amélie Zoster, une Slave blonde aux yeux changeants qui est très vite devenue mon amie. La famille va donc s’agrandir, tant mieux… Le seul inconvénient est que nous nous voyons peu. Avram et Max jouent à l’autre bout de la ville et partent quelquefois en tournée.

Le ciel est sans nuages, tout au moins je pensais qu’il l’était jusqu’à cette journée d’août de l’année 1908 où le malheur allait surgir de nouveau…

 

Il y a eu beaucoup de rappels hier soir. Une tablée d’officiers n’a cessé de nous ovationner, ce qui nous a obligés à bisser pratiquement notre numéro. Rentrée tard, j’ai dû aider maman à faire les comptes et je suis tombée épuisée sur mon lit vers trois heures du matin.

J’étais si fatiguée que j’ai omis de tirer les rideaux et, vers cinq heures, le soleil de Budapest est entré dans ma chambre et m’a fourré un rayon dans l’œil.

Impossible de me rendormir. Je me tourne, me retourne et, en désespoir de cause, je me lève et décide d’aller me faire du thé.

Je descends. Au moment où je tourne l’angle du couloir, je vois le loquet de la porte de la chambre de Boris tourner doucement – un rire de femme bas et bref se fait entendre. Suffoquée d’indignation, je m’arrête et me cache derrière la tenture. Boris ! – mon frère ! – n’hésite donc pas à faire venir des filles chez le maître Mathias Renfeld ! Malgré ses sourires, son charme, sa manière de prendre tout en plaisantant, je sens que je ne vais pas l’épargner. Je lui dirai ce que je pense de sa conduite !

La porte s’ouvre.

Je risque un œil. Je vois sortir, vêtue d’une rose et vaporeuse chemise, l’interprète de la Norma, la cantatrice internationale, la rivale de la Nelba, bref : Mme Mathias Renfeld soi-même !

Elle glisse sur les tapis et disparaît dans une chambre qui, je l’espère, est cette fois la sienne.

La colère me fait trembler. Cet imbécile de Boris peut nous faire tous mettre à la porte, mais ce n’est pas à cela que je pense : comment peut-il tromper, sous son propre toit, cet homme si bon, si plein de talent, cet homme qui nous procure travail, conseils, logement, tout cela pour coucher avec cette oie prétentieuse, pas fichue de sortir un contre-ré sans faire hurler à la mort tous les chiens du quartier ? Plus question de thé, je vais parler à Boris.

Il dort comme un sonneur, mais deux coups de poing dans les côtes suffisent à le réveiller et à le dresser sur son séant.

— Mais, Anna, tu es folle ?

Il me regarde, abasourdi, et va pour protester. Je ne lui en laisse pas le temps. Tandis que je l’abreuve de reproches chuchotés, il bâille, cherche des cigarettes, joue les excédés. Hors de moi, je lui lance le dernier argument que je puis trouver :

— Tu devrais avoir honte de prendre la femme de Renfeld surtout parce qu’il l’adore…, cela se voit quand il lui parle, quand il la regarde…

Boris baisse la tête, allume sa cigarette et me jette un œil rapide.

— Tu as raison, petite sœur, ce que nous faisons n’est pas bien beau, mais… il y a des choses que tu ne peux pas comprendre…

Voilà le genre de réflexions qui me met particulièrement en colère.

— Qu’est-ce que je ne peux pas comprendre ? Si tu veux dire par là que je suis idiote…

Il hoche la tête et le ton qu’il prend pour me répondre est si profondément triste que je me rends compte que pour Boris Markov les choses sont plus sérieuses que je ne le pensais.

— Je ne veux pas dire cela, Anna, simplement, je sais très bien qu’il ne faudrait pas que les choses continuent avec Irène, mais je ne peux pas faire autrement.

Il a prononcé ces derniers mots avec un tel désespoir que j’en reste interdite.

Je réfléchis et c’est presque timidement que je lui demande :

— Vous vous aimez ?

Il hausse les épaules et se gratte la tête.

— Je ne sais pas très bien, je…

J’interviens impétueusement :

— Moi, si j’aimais un homme, je m’en rendrais parfaitement compte, je peux te l’assurer.

Il rit et pose les mains sur mes épaules.

— Viens, on va se faire un thé tous les deux, nous ne dormirons pas plus l’un que l’autre.

Et voilà, il m’a eue, comme à chaque fois. Il a l’art de se faire pardonner et je ne lui en veux plus du tout tandis qu’il verse du thé dans ma tasse, mais je sais qu’à présent je vais vivre dans l’attente d’un drame, je vais craindre que Mathias ne les surprenne. Mon Dieu ! cela serait horrible, je ne pourrais pas supporter de voir souffrir cet homme…

Plus tard, l’heure du repas s’écoula trop lentement. Je n’avais qu’une envie : celle de me retrouver de nouveau dans mon lit. J’envisageais de faire une bonne sieste pour me remettre de ces émotions lorsque, au dessert, Mathias frappa dans ses mains avec énergie.

— Anna, Boris, Yanni, Isaac, au salon dans cinq minutes, on répète.

Je tentai de regimber, mais, lorsque Mathias parlait musique, il devenait un personnage différent.

— Répéter est une chose nécessaire, mademoiselle Markov, dit-il doctement, de plus vous allez déchiffrer une nouvelle partition : une tarentelle croate de Serguemiez.

Il n’y avait plus rien à dire et nous répétâmes jusqu’à six heures du soir.

Je regardais Mathias, en gilet, manches retroussées, en sueur, s’acharnant à synchroniser les attaques, à régler les temps, et je ne pouvais m’empêcher de penser que nous trompions cet homme, que s’il savait ce qui se passait chez lui, peut-être se jetterait-il du haut du toit ou se tirerait-il une balle dans la tête comme les amants de Mayerling. La Hongrie est un pays de suicide, de désespoir et d’amour. « Nous allons connaître tous les déchirements de l’âme slave », me disais-je.

— Anna, à quoi rêves-tu ?

Je sursaute, murmure une excuse. Je m’efforce de me concentrer sur ma partition.

Nous jouons encore et, finalement, Mathias Renfeld condescend à nous rendre notre liberté.

Comme je range mon violon, la belle Irène entre.

— Vous avez terminé ?

Sa voix de gorge roule dans la pièce. Je dois dire que je comprends mon frère : cette femme est splendide, mais elle me déplaît souverainement, il y a en elle quelque chose de trop méprisant dans le port de tête.

Mathias lui tend la main et dépose sur le front de sa femme un baiser qui me fait blêmir : il doit l’adorer. S’il sait quelque chose, s’il s’en doute seulement, ça va être affreux.

 

La journée si mal commencée ne se termina pas mieux. C’est étrange comme le sort, lorsqu’il frappe, aime doubler ses coups.

Je finissais de jouer et je regagnais ma loge pour quitter mon costume tzigane lorsque je me heurtai, dans la coulisse, à Amélie, la fiancée d’Avram. Tout de suite, je compris que quelque chose était arrivé.

— Tu t’es disputée avec Avram ?

— Non, il n’a pas terminé le concert ce soir.

— Pourquoi ?

— Il ne se sentait pas bien… Je crois que…

Elle hésitait à continuer et, comme je l’encourageais, elle finit par avouer :

— Il a craché le sang dans la voiture, le cocher a dû arrêter.

Elle vit sans doute que je changeais de visage, car elle se hâta de me rassurer :

— Juste un peu dans mon mouchoir. Ce ne doit pas être bien grave, mais je suis venue te prévenir pour que tu m’aides à l’obliger à se reposer… Moi seule, je n’y arrive pas.

Je m’assis, les genoux sans force. Mes mains tremblaient. Les doigts d’Amélie pétrissaient un mouchoir, elle avait relevé sa voilette et je pouvais voir à la rougeur de ses paupières qu’elle avait pleuré.

— Il est fatigué depuis quelque temps, il termine chaque soirée dans un état d’épuisement de plus en plus grand et il a fait jurer à Max et à moi de ne pas vous en parler, mais ce n’est plus possible…

Elle s’effondra en sanglots et je vis les larmes couler entre ses doigts pâles.

— C’est surtout pour ton père, parvint-elle à dire. Il ne veut pas qu’il sache… Il m’a expliqué qu’il a reçu une balle un jour et que cela ne s’est jamais guéri.

Avram… Avram, mon grand et terrible frère, qui me jetait au plafond de notre maison de Kezat et qui me rattrapait au vol tandis que je criais de terreur et de plaisir. Il n’était pas possible qu’un infime morceau de cuivre puisse mettre en danger une si forte et si belle vie, cela était impossible, cela n’existait pas, cela ne se ferait pas, je l’empêcherais.

Je me précipitai, dès mon arrivée, dans la chambre d’Avram et je fus stupéfaite. Je m’attendais à le trouver couché, pâle comme son oreiller, or il était debout, en train de fouiller dans une commode.

Il me jeta un regard de côté et grommela :

— Tu arrives bien. Tu vas m’aider à retrouver mes boutons de manchettes.

Je m’approchai de lui et je devais avoir l’air tellement angoissé qu’il s’arrêta et me fixa avec intensité.

Il alla s’asseoir pesamment et un demi-sourire éclaira son visage.

— Je parie que cette bavarde d’Amélie t’a raconté des sornettes.

Je m’efforçai d’affermir ma voix :

— Je ne crois pas que ce soient des sornettes, Avram.

Il me regarda longuement et dehors une horloge tinta. Sa main musclée m’attira vers lui et il me regarda avec douceur.

— Tu as grandi, Anna, dit-il, tu es une femme à présent.

Je remarquai alors pour la première fois combien sa poitrine se soulevait et s’abaissait rapidement. Il n’avait pourtant fait aucun effort et cette constatation m’épouvanta. Une nouvelle fois il s’en aperçut, car il serra mon bras plus fort.

— N’aie pas peur, dit-il, ce n’est pas un souvenir laissé par une ordure de cosaque qui aura raison d’Avram Boronsky.

Je savais le peu de valeur de ce genre de déclaration, mais, inexplicablement, elle me rassura. Qui, en effet, pourrait abattre Avram ?

Je lui fis promettre de se soigner, de se reposer davantage. De son côté, il me demanda de ne parler à personne, de ne pas alarmer maman ni papa.

Et me voici ce soir en possession de deux terribles secrets. Je me suis éveillée légère, sans soucis, sans tracas, et soudain les responsabilités m’écrasent. La peur s’est glissée en moi comme un oiseau de nuit retrouvant son gîte familier.

Seigneur ! moi qui ne fais jamais appel à vous, protégez Avram, protégez Boris, protégez-nous tous !

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