Anna et son orchestre

Joseph Joffo · Chapitre 15 sur 18

Pages du PDF

Anna et son orchestre

Livre V

 

 

OceanofPDF.com

CHAPITRE PREMIER

 

J’ai su, une semaine à peine après mon arrivée ici, que je serais une fidèle cliente du café Sacher et que les beignets de Budapest étaient remplacés dans mon cœur par le café à la viennoise et surtout par le Kaiserschmarn, une des plus grandes inventions humaines : une omelette sucrée à la confiture et fourrée de raisins de Corinthe.

Je me demande comment je ne suis pas devenue, durant ces deux années, l’une de ces énormes dames nourries de chantilly, de crème fouettée et de marmelade qui sortent du restaurant Keller pour aller s’effondrer devant les montagnes de pâtisseries des salons de thé du Ring ou du Prater.

Nous habitons le vieux quartier, près de la cathédrale Saint-Etienne, au numéro 14 de la Schullerstrasse. C’est une rue pittoresque et silencieuse cernée de ruelles à passages couverts.

L’appartement est agréable, bien que petit.

Rien de commun avec la demeure de Mathias, mais il faut dire que notre niveau de vie n’est plus le même. Max n’a pas pu trouver un emploi dans un orchestre. Il joue le dimanche dans une guinguette sur la route de Nussdorf. C’est une petite formation et il ne gagne pas gros. Mon orchestre est arrivé, grâce à la recommandation de Renfeld, à se caser dans une brasserie, mais rien ne subsiste du luxe hongrois : des clients plus ou moins pressés avalent des assiettes garnies en buvant de la bière tandis que nous jouons, debout sur des tonneaux. Le programme ne varie guère : la Valse de l’empereur, la Chauve-Souris, le Baron tzigane. J’ai l’impression que si je joue quelque chose qui n’est pas sorti de la plume de Johann Strauss, la terre s’arrêtera de tourner, et ces braves Autrichiens me lyncheront sans une seconde d’hésitation.

Nous jouons entre des numéros de chanteurs, de faux Tyroliens en costume folklorique qui poussent des beuglements insupportables, de faux chanteurs napolitains, de faux fakirs indiens, comme nous sommes de faux tziganes ; seule la bière est vraie dans la brasserie de Karl Sievering.

C’est dimanche aujourd’hui et il fait beau.

Maman est restée à la maison écrire des lettres, Yanni et Isaac font un extra à l’Apollo, la plus grande salle d’Europe, et Boris et moi sommes sortis.

 

C’est vrai qu’à Vienne le Danube est bleu.

Il fait très doux et c’est le printemps. Par l’omnibus, nous sommes arrivés à Schönbrunn.

Par les allées ombragées d’épaisses frondaisons, nous voici à la fontaine de Neptune.

Les visiteurs flânent. Le soleil de Vienne chauffe déjà et le ciel est aussi pur qu’autrefois sur les steppes ukrainiennes – un bleu profond, royal.

Autour des parterres, des vases de granit, autour des Dianes chasseresses et des Vénus alanguies, Vienne se promène.

Du bout de la gloriette qui s’élève au sommet de la colline on peut distinguer la ville, la ville des valses et des corsos fleuris, la ville de la danse.

— Tu es bien songeuse, me dit Boris. Tu t’ennuies ?

Je lève mes yeux vers lui et lui souris.

— Non, c’est moi qui ai peur que tu t’ennuies, il n’est pas drôle pour un garçon de sortir avec sa sœur.

Il rit et prend mon bras.

Comme il a changé, Boris ! Il semble s’être assagi, surtout depuis la mort de père. Je crois aussi qu’il tenait vraiment à Irène et que cette aventure l’a bien plus touché qu’il n’a voulu l’avouer.

— Tu es folle, proteste-t-il, je suis content d’être ici. Tu veux t’asseoir ?

Nous nous sommes assis sur le banc de pierre surveillé par un Hercule de calcaire aux biceps gonflés et à la barbe superbement bouclée.

Dans les allées, autour de la fontaine, les femmes en capeline, en robe d’organdi à rubans se dissimulent sous des ombrelles.

Je cligne des paupières dans la lumière brillante.

— La mode est au blanc, dis-je, c’est très beau.

Il regarde le spectacle immobile. Tout au loin, c’est le château ocre aux hautes fenêtres.

— Tu veux aller au jardin zoologique ?

C’est une proposition trop tentante pour résister. Boris rit de mon enthousiasme et nous voilà déjà devant les dromadaires et les girafes. Je n’en ai jamais vu. Boris est passionné par les singes et se ruine en cacahuètes.

La foule est dense ici. Des enfants rient et courent dans les allées.

Sous le kiosque, un orchestre joue du Johann Strauss.

— Ils ne s’en lasseront jamais, grommelle Boris.

Je le tire par la manche.

— Ça ne te tenterait pas de boire de la bière ?

Il ricane.

— Je parie que tu vas encore te bourrer de leur saleté de crème fouettée.

Je nie farouchement, mais, dès que nous sommes installés, je commande des strudels nappés de chantilly.

À la table à côté, une jeune personne vêtue de dentelles et à l’ombrelle tournoyante lance une œillade assassine à mon frère, qui machinalement redresse sa moustache.

Allons, il est temps de partir si je ne veux pas terminer ce dimanche toute seule.

Je termine mon assiette avec vélocité et saisis d’autorité le bras de Boris.

— En avant, dis-je, on n’a pas vu les éléphants, j’y tiens absolument.

Il me suit avec résignation et nous continuons la promenade.

Certaines des visiteuses jouent de l’éventail ; le printemps est chaud en Autriche.

Nous marchons encore à travers l’immense parc jusqu’à la ruine romaine.

Solitaire, à l’ombre de l’une des colonnes, un homme est assis.

Il me regarde avec des yeux étranges, pâles et perçants à la fois. J’ai l’impression de le connaître, mais je ne sais où je l’ai déjà vu. C’est un vieil homme. Sous le chapeau à large bord, les cheveux blancs bouclent presque jusqu’aux épaules.

Cet homme semble doué d’un pouvoir étrange qui m’attire et m’inquiète à la fois.

— Boris ?…

— Oui ?

— Ne te retourne pas. Il y a un vieux bonhomme assis devant une colonne, est-ce que tu ne l’as pas déjà aperçu ? Je n’arrive pas à savoir quand ni où, mais je suis sûre de l’avoir déjà rencontré.

Lentement, Boris se tourne vers lui et le regarde.

Je vois ses sourcils se froncer.

— Je ne sais pas, dit-il lentement, je ne crois pas l’avoir déjà vu.

Là-bas, au bord du ciel, des nuages sont apparus subitement.

Dans l’omnibus qui nous ramène, je suis de l’œil les façades de la Hollandstrasse, mais, juxtaposé sur les fenêtres incendiées de soleil, se découpe le visage du vieillard assis près de la ruine romaine.

Ses yeux pâles me fixent.

Qui est cet homme ?

 

Greta, quatre chopes de bière dans chaque main, me sourit. Elle dépose sa commande devant un groupe de Viennois hilares et repart vers l’office en ondulant des hanches.

Il y a du monde ce soir chez Sievering, beaucoup de bruit et l’écho des rires et des conversations couvre parfois le bruit des violons.

En avant pour l’ouverture de la Chauve-Souris.

Je lève mon archet et le quatuor Boronsky se met à l’heure viennoise.

Tout en jouant, je regarde la salle : j’aime bien cette fausse taverne, les poutres, les murs épais, les tonnelles et les lourdes tables campagnardes ; elles sont toutes occupées, surtout au fond, où un essaim de femmes se penchent vers quelqu’un que je ne vois pas.

Je détourne le regard un moment, suis l’évolution de deux couples qui se sont mis à danser, et, brusquement, les yeux pâles sont sur moi.

Je reste l’archet en l’air tandis que mes frères continuent, je saute trois mesures, loupe la quatrième et raccroche en catastrophe.

L’homme me regarde entre les femmes qui l’entourent et qui se sont écartées : c’est le vieillard de la ruine romaine du parc de Schönbrunn.

C’est donc ici que je l’ai vu, mais jamais je n’ai rencontré un tel regard. Il fascine. On coule dedans avec une sorte de vertige.

Qui est-il ?

Au dernier accord, ma décision est prise : il faut que je sache qui est cet homme.

— Greta !

La serveuse essuie à son tablier la mousse qui a coulé sur ses doigts.

— Oui ?

Je saute de mon tonneau et murmure à son oreille :

— Donne-moi un renseignement : qui est le vieux monsieur, là-bas, au milieu de toutes ces perruches ?

Les yeux de Greta se sont arrondis.

— Comment, tu ne le sais pas ? Mais c’est Veriblansky !

Au ton dont elle a dit cela, je crois comprendre que l’univers entier connaît Veriblansky, sauf moi.

Je n’hésite pourtant pas à avouer mon ignorance :

— Mais qui est Veriblansky ?

Greta fait une moue et lève un doigt admiratif.

— Ça, ma petite, personne ne saura le dire, on ne sait seulement qu’une chose…

Elle se penche vers moi, met sa main en cornet contre mon oreille et murmure avec un air de mystère profond :

— Il paraît qu’il est âgé de plus de deux cents ans.

Je sursaute.

— Tu ne crois tout de même pas à de pareilles sottises !

Greta sourit d’un air supérieur.

— Tu dis ça parce que tu ne le connais pas, mais cela n’étonne plus personne à Vienne.

Une crédulité pareille me laisse ahurie.

Le regard métallique est toujours sur moi, je n’ai pas besoin de me retourner pour le savoir. Je le sens à une sorte de chaleur à ma nuque.

Je tente une dernière question :

— Mais qu’est-ce qu’il fait comme métier ?

Greta tourne les talons et lance avant de disparaître :

— C’est un mage !

Je regarde le vieil homme et je cesse d’être Anna. Les yeux de cet homme m’attirent et je me fais l’effet d’être un moineau de l’Alexanderplatz devant un cobra royal.

D’un effort violent, je m’arrache et remonte sur mon socle.

— Bon Dieu, souffle Yanni, dépêche-toi, le père Karl va nous virer si on prend dix minutes entre chaque morceau.

Jusqu’à la fin, je n’ai plus regardé la table de Veriblansky.

Trois jours s’écoulèrent.

Il était là tous les soirs, toujours entouré de femmes à chaque fois différentes, et chaque soir je sentais son regard sur moi.

Le quatrième jour, je n’y tins plus. Après avoir joué, je posai mon violon et, d’un pas ferme, je me dirigeai vers sa table et m’assis. La dernière femme qui l’accompagnait venait de sortir.

Nous nous regardâmes.

Alors, pour la première fois, sous le métal froid des yeux immenses, je vis éclore un sourire.

— Bonjour, Anna, dit-il.

Sa voix était agréable, étonnamment amicale.

Je sursautai.

— Vous connaissez mon nom ?

— C’est parce que je suis un mage, dit-il, mais ce qui m’a facilité les choses, c’est que votre nom est affiché en toutes lettres à la porte de l’établissement.

Je me mis à rire et il se joignit à moi.

Ainsi devait commencer l’histoire de la plus profonde amitié que j’aie jamais éprouvée. Oui, entre le vieux bonhomme et la jeune fille de dix-huit ans que j’étais devait naître quelque chose qui ne pouvait disparaître qu’avec la mort. Cela, je le sentis immédiatement et je sais qu’il le sentit aussi.

— Je peux quand même aller plus loin, poursuivit-il : vous êtes russe, juive, vous avez une nombreuse famille, vous avez éprouvé récemment une grande peine et vous voulez aller en Amérique.

— Exact, dis-je, mais ce n’est pas sorcier : vous savez que je suis russe à mon accent ; si une Russe vit en Autriche, il y a des chances pour qu’elle soit juive ; les jeunes gens qui jouent avec moi me ressemblent assez pour comprendre qu’ils sont mes frères ; quant à l’Amérique, c’est le but de tous les exilés.

Le sourire de Veriblansky s’accentua et il se frotta les mains.

— Excellent, dit-il, vous êtes une excellente élève ; quant à la grande peine éprouvée, c’est parce que vous êtes souvent triste et que votre sourire est forcé, mais pas en ce moment.

Je posai mes coudes sur la table.

— Parlons de vous, dis-je. Est-il vrai que vous ayez deux cents ans ?

Il poussa une exclamation et leva les yeux au ciel.

— Les gens exagèrent toujours ; en fait, j’en aurai cent quatre-vingt-dix-huit au mois de juillet prochain.

De nouveau, nous nous mîmes à rire ensemble. Il regarda autour de lui, se pencha un peu plus et baissa la voix :

— Si je vous dis que je n’en ai que soixante et onze, est-ce que cela vous déçoit beaucoup ?

— Pas du tout, dis-je, je ne le répéterai à personne.

Il devint plus grave et ses yeux me fixèrent.

— C’est pour cela que je vous l’ai dit, parce que je sais que vous ne le répéterez pas. Voulez-vous des strudels à la crème ?

Je marquai le coup nettement.

— Comment savez-vous que j’aime cela ?

— Les joues et la bouche, dit-il ; les joues sont pleines et vous avez un pli qui ourle la lèvre inférieure qui trahit la gourmandise, et puis neuf jeunes filles sur dix adorent les strudels, le risque d’erreur est donc minime.

Deux minutes après, je me goinfrais de strudels et nous bavardions comme si nous nous connaissions depuis toujours.

Son père avait été l’un des personnages les plus étranges de Varsovie. C’était un astrologue réputé, consulté par toute l’aristocratie polonaise. Il avait écrit des livres sur les signes zodiacaux et avait mis au point une méthode pour lire l’avenir en étudiant les plis de l’oreille. Méthode infaillible, évidemment.

À l’âge de treize ans, le jeune Michael Veriblansky décida de fuir la maison paternelle et commença une vie errante et pittoresque. Il faisait les lignes de la main, les tarots, le marc de café, la boule de cristal et parcourut toute l’Europe avec une carriole attelée de deux chevaux.

À trente ans, il inventa un jeu de cartes spécial composé de signes du zodiaque et des figures magiques empruntées à des livres hébreux et à des hiéroglyphes égyptiens. La prospérité ne tarda pas, Veriblansky eut des maisons dans les principales capitales et mena grand train de vie.

Après des revers de fortune, il finissait sa vie à Vienne.

— Que veux-tu, Anna, je n’ai jamais appris de métier, je ne suis au fond qu’un vieux romanichel incapable de faire autre chose que de prédire l’avenir. Évidemment, cela n’est pas donné à tout le monde, c’est ce qui m’a sauvé.

Il vivait encore fort bien, recevait la société viennoise dans un appartement étrange tendu de velours noir aux éclairages inquiétants et il donnait, en plus, des consultations aux femmes qui le désiraient dans la taverne du père Karl.

Je n’avais pas voulu aborder ce sujet avec lui dès les premiers jours de notre rencontre, mais je n’y tins bientôt plus :

— Michael, est-ce que… est-ce que vous avez un pouvoir ?

Ses yeux splendides se fermèrent doucement.

— Oui, dit-il, je sais faire marcher mon cerveau.

Comme je ne comprenais pas bien, il me montra une femme assise quelques tables plus loin et qui nous jetait des coups d’œil rapides.

— Je vais t’expliquer, dit-il. Tu vois cette dame ? C’est une cliente. Elle n’a pas osé encore s’approcher de nous. À la façon dont elle est vêtue, elle ne vient pas me consulter pour des questions d’argent. Son comportement est agité et, étant donné son âge, l’amour est le but de la consultation. Nous savons qu’elle est timide, anxieuse. Elle ne sait donc pas si elle est aimée. Moi, je sais qu’elle l’est, car elle est jolie, désirable, c’est une proie toute faite, mais il faudra que je la prévienne de se méfier : son mari est certainement jaloux (tu as remarqué l’alliance). L’homme dont il s’agit doit être un peu plus âgé qu’elle, car elle possède un type à plaire à des hommes mûrs, nous supposerons donc qu’il est né entre 1885 et 1890. La grande mode des prénoms à cette époque était Léopold ou Frantz. Léopold était plus répandu et, comme les parents du monsieur en question devaient appartenir à la bourgeoisie, ils ont sans doute choisi Frantz. Nous allons tenter le coup.

Il fit signe à la dame d’approcher et la fixa longuement de ses yeux pénétrants, lui prit la main, la retourna, effleura la paume de sa main et lâcha :

— Frantz vous aime.

Elle resta bouche bée, joignit les mains, devint écarlate et murmura, à la limite de l’évanouissement :

— C’est merveilleux, on ne m’avait pas trompée sur votre pouvoir !

Il sortit son jeu de cartes, lui révéla une quantité de choses très précises et empocha deux pièces d’or avec lesquelles il m’offrit des strudels.

— Au fait, dit-il, je te signale que Frantz était son mari.

Je m’étouffai dans la crème et il partagea mon hilarité.

— Mais si elle n’avait connu aucun Frantz, dis-je, tout était par terre !

Il hocha la tête.

— Cela aurait été encore meilleur, dit-il, Frantz devenait un personnage inconnu mais réel, qui l’aime dans l’ombre ; je le lui aurais décrit de façon précise et elle aurait été encore davantage impressionnée.

— Au fond, dis-je, attendrie, vous êtes un habile menteur.

Il rit, me resservit de la crème et ajouta :

— En toute modestie, je crois que tu as parfaitement raison : j’ai vécu toute ma vie de l’exploitation de la crédulité publique. Bon appétit.

— Mais alors, vous abusez de cette crédulité, vous les trompez !… Je dirais même : vous les volez !

— Ce qui est essentiel, c’est le bonheur ! N’est-ce pas important de faire oublier aux gens leurs difficultés quotidiennes en leur donnant l’espoir en des jours meilleurs ?…

Je laisse Michael Veriblansky développer ses théories faites de bonté et aussi de sens pratique. Une complicité naît entre nous. Nous nous voyons à présent tous les soirs. Il me raconte des tas d’anecdotes et m’apprend à me servir des cartes. Je sais déjà faire le grand jeu, et je me rends compte combien il est facile d’extorquer aux clients des tas de renseignements qu’ils n’ont pas du tout l’impression de vous donner.

Mes frères s’amusent à me voir discuter longuement avec mon vieil ami. Ils me servent d’ailleurs de cobayes et je leurs fais les cartes ainsi qu’à maman et à Max. Je commence à savoir y faire.

Michael Veriblansky m’offre des strudels tous les soirs ; lui boit un café très fort, fait spécialement pour lui.

— Je ne devrais pas, dit-il, le cœur en prend un coup et il n’est plus très robuste, mais j’aime trop cela pour m’en priver.

— Vous ne pouvez pas prédire l’avenir en ce qui vous concerne ?

Il me regarde et un sourire très doux éclaire le vieux visage.

— Il y a pas mal de temps que mon avenir a cessé de m’intéresser… De toute façon, ça m’étonnerait que je dépasse les trois cents ans.

Je dessine dans mon assiette des lignes sinueuses avec ma cuiller.

— Pourquoi refusez-vous de me dévoiler le mien ?

Cela fait au moins dix fois que j’essaie de le décider, mais, jusqu’à présent, il a toujours refusé. Il agite ses mains diaphanes et se renverse sur la banquette.

— Voilà la chose qui m’a fait vivre toute ma vie. Tu n’es pas bête, Anna, tu sais que nul ne peut connaître le futur, or tu me demandes de te le dévoiler. Ne crois-tu pas qu’il y a là un mystère ?

Je m’entête :

— Je sais que c’est stupide, Michael, mais je voudrais savoir tout de même…

Le vieux mage hoche la tête.

— Comme tu es une tête de mule et que je n’aurai pas la paix avant de t’avoir donné satisfaction, je vais donc jouer les extra-lucides. Viens dimanche chez moi, nous nous servirons de la boule de cristal. C’est aussi inefficace que tout le reste, mais c’est plus spectaculaire, je pense que cela te plaira davantage.

Et c’est ainsi que le dimanche suivant je pénétrai chez mon vieil ami.

Il commença par me gaver des meilleurs strudels que j’aie jamais mangés, me confectionna un thé de Chine et me fit rire aux larmes en m’exhibant un accoutrement d’astrologue dont il se servait autrefois pour frapper l’imagination des populations : robe ornée d’étoiles et de signes cabalistiques, bonnet pointu d’enchanteur, jusqu’à une baguette magique.

Après bien des années, je ne suis pas parvenue à tout comprendre de cet homme. Il était un grand psychologue, se moquait de tout ce qui était surnaturel et prétendait que le fait d’avoir des yeux d’une couleur exceptionnelle lui avait facilité bougrement son travail. Cependant il me semble que les choses n’étaient pas aussi simples que cela, qu’il y avait autre chose, qu’il possédait un don inexplicable et dont il n’aimait pas parler.

C’est ainsi qu’après s’être fait tirer l’oreille, par coquetterie, il accepta de me dire l’avenir.

Tout ce qu’il me confia se révéla exact par la suite.

Je sus, dès ce jour-là, que je n’atteindrais jamais l’Amérique. Il me dévoila le nombre exact de mes enfants, ce qui me fit bondir d’effroi, mais il ne se trompa pas.

Je lui empruntai des livres de chiromancie, de voyance, de cartomancie, que je dévorai. J’eus deux flirts à cette époque-là et ces braves jeunes gens passèrent avec moi de rudes moments. J’acceptais des rendez-vous romantiques sur les bords du Danube, nous nous asseyions sur des bancs baignés de clair de lune, et il y avait toujours un inévitable et lointain orchestre pour déverser sur nous des notes sirupeuses ; bref, l’idéal pour un jeune couple.

Aussitôt assise, je ne perdais pas mon temps en tendres paroles, baisers ou autres « fariboles » du même style. Je leur prenais la main, la retournais et commençais un discours intarissable sur leurs ligne de vie, ligne de chance, ligne de cœur, rencontres imprévues, intempestives, une lettre, la femme en noir, etc. Nos dialogues prenaient toujours cette tournure :

LUI. – Anna chérie, sentez-vous la douceur ineffable de cette soirée de printemps ? Vienne embaume ce soir, l’air est lourd de tendresses secrètes, aussi lourd que mon cœur qui ne cesse de me parler de vous depuis que nous nous sommes rencontrés.

MOI (penchée sur la paume du jeune homme). – Vous n’auriez pas eu la varicelle vers les quatre ou cinq ans ?

En général mes prétendants ne persistaient pas longtemps. Au bout de deux ou trois séances de ce genre, ils s’éclipsaient discrètement. Je ne les voyais plus.

Un seul, Joseph, sans doute plus amoureux que les autres, m’offrit une broche comportant tous les signes du zodiaque. Il s’extasiait à chacune de mes révélations.

Malheureusement pour lui, je m’aperçus un jour qu’il mentait pour me faire plaisir. Je lui annonçai qu’il avait deux sœurs plus jeunes que lui, un frère aîné marié et il s’exclama sur mon indubitable don de clairvoyance :

— C’est prodigieux, Anna ! Vous êtes une véritable sorcière.

J’appris le lendemain que Joseph von Rupen était fils unique, ce qui me fit rompre à la seconde même malgré ses protestations pathétiques.

Bref, j’étais mordue pour la voyance, les énigmes, le mystère, je ne pensais plus qu’à cela. Michael riait de mon enthousiasme…

Pourtant, si j’avais été une véritable extra-lucide, il y a une chose que j’aurais dû deviner, c’est que notre vénéré patron Karl Sievering avait fait des placements plus qu’hasardeux, et que, pris à la gorge, il allait licencier un bon quart de son personnel. Or, dans ce quart, il y avait l’orchestre Anna Markov.

 

Chômeuse.

Le mot existait à peine, mais je l’étais indubitablement.

Max s’était recyclé dans la photographie, car son violon ne suffisait plus. Il allait de temps en temps tirer des portraits lors de fêtes de famille et surtout lors des enterrements. C’était en effet la mode, à cette époque, de faire une photographie du cher disparu sur son lit de mort. C’est le travail que Max préférait, car il pouvait travailler dans le calme et les clichés ne comportaient pas l’inévitable flou, le fameux « bougé » qui est la marque du vivant.

Boris et Yanni se mirent aussi à chercher du travail, mais je les soupçonnais d’y mettre peu d’énergie, car je les surpris plusieurs fois attablés à la terrasse du Wemstuben, c’est-à-dire d’une taverne où la bière était la meilleure.

Il paraissait impensable que dans la ville de la valse on n’eût pas besoin de violonistes. Tel était pourtant le cas. On cherchait des guitaristes, des clarinettistes, des accordéonistes, mais jamais de violons. Les Viennois en étaient-ils écœurés jusqu’à la nausée ?

Je me promenais dans la ville, de la Zimmerma Platz jusqu’au Muséum. Je débordais en banlieue, me ruinais en omnibus. Le soir, épuisée, je reposais mes pieds meurtris dans une bassine d’eau tiède que maman préparait dans notre appartement.

Et puis, un jour, ce fut l’illumination !

J’étais violoniste, soit, mais j’avais aussi un second métier : j’étais diseuse de bonne aventure.

Je sonnai chez Veriblansky, attendis dans son minuscule salon qu’il en eût fini avec un couple désirant connaître l’évolution de son avenir et, sans tergiverser, lui fis part de mes projets : marcher sur ses traces, suivre son exemple.

Veriblansky me sourit.

— Considère cela comme un dépannage, Anna ; si cela peut t’aider, fais-le. Ne dis rien, jamais, qui puisse peser sur le futur de ceux qui viendront te consulter, fais en sorte que cela ne nuise en aucune façon à leur liberté, et ce sera parfait. Tu en sais assez pour opérer en toute sécurité. Viens ce soir chez Sievering et commence.

— Mais vous ?

— Ne t’inquiète pas pour moi. Travaille, Anna, ne te préoccupe pas du reste.

Ainsi commença ma carrière de diseuse de bonne aventure.

J’arrivai le soir même dans le café avec un trac fou, plus encore que si j’avais joué en soliste au Metropolitan, et je m’installai à la table de mon ami.

Timidement, je déposai sur la table le paquet de cartes qu’il m’avait confié et dont il se servait lui-même.

J’attendis.

Il y avait du monde. Je reconnus deux clientes du mage. Elles me dévisagèrent mais ne s’approchèrent pas.

Je commençais à trouver le temps long.

Finalement, une forte dame s’assit près de moi et releva lentement sa voilette.

— N’êtes-vous pas une amie du mage ?

Je toussai et psalmodiai d’une voix de basse noble :

— Je suis plus qu’une amie : je suis sa disciple.

Elle me regarda, une lueur de doute dans les yeux, tandis que je manipulais mes cartes en m’efforçant de prendre un air inspiré.

— Vraiment ?… dit-elle.

— Oui, dis-je, vraiment.

J’ajoutai, décidée à jouer le jeu jusqu’au bout :

— Le maître m’a investie de son pouvoir divin.

Elle me fixa longuement, murmura plusieurs fois de suite : « Je vois, je vois, je vois », baissa sa voilette et disparut.

Ce soir-là, je fis la fermeture : je n’avais pas eu un consultant. Je ne devais pas avoir le physique.

J’y retournai pourtant le lendemain. Cette fois, personne ne m’adressa la parole et je désespérais. Le troisième jour, je me morfondais à une table où Greta m’avait apporté des strudels rassis, car ma bourse était à sec et je n’avais pas pu m’en offrir, lorsqu’une jeune femme me sourit et s’installa à ma table. Je fus si surprise que je sursautai, et elle changea de visage.

— J’ai interrompu votre méditation, dit-elle, pardonnez-moi, j’aurais dû m’apercevoir que vous étiez en transe.

— Cela aurait pu être en effet dangereux, dis-je, mais il est trop tard pour y remédier.

Je la regardai, me demandai frénétiquement ce que Michael aurait dit à ma place, et brusquement je lançai :

— Frantz vous aime.

Elle eut un cri d’oiseau surpris et me regarda, presque apeurée.

— Comment savez-vous le nom de mon fils ?

Je balayai la question d’un geste. Vu son âge, le Frantz en question ne devait pas avoir plus de cinq ans.

— Couvrez-le bien lorsqu’il sort, dis-je, je vois un danger qui le menace…

Je vis le visage de la jeune femme s’effrayer et je poursuivis :

— Mais ne vous inquiétez pas, vous l’éloignez en prenant quelques précautions.

Elle se pencha et souffla :

— Des incantations ?

— Non, dis-je, des cache-nez. Il est bon parfois d’utiliser des méthodes banales.

Elle eut un air entendu et, sans doute séduite par cette entrée en matière, elle me demanda le grand jeu.

Je me sentais en confiance. Au bout de quelques minutes, je constatai en levant les yeux qu’un petit groupe s’était formé autour de la table. Je compris que mes affaires étaient bien parties et que, si je ne faisais pas de fausses manœuvres, j’avais dans les mains une mine d’or.

Lorsque nous eûmes fini, ma jeune consultante me confia :

— Voyez-vous, je n’ai jamais osé m’adresser au mage lui-même, mais avec vous… ce n’est pas pareil.

Elle me remercia avec effusion, se leva brusquement et sortit.

Lorsqu’elle eut franchi la porte, je m’aperçus qu’elle ne m’avait pas payée. Il était tard, on rangeait les chaises sur les tables tout autour de moi, et je rentrai bredouille une nouvelle fois.

Grâce au Ciel, Max avait livré deux commandes : un baptême et une photo mortuaire. Avec l’argent, nous avions une bonne semaine devant nous. Après, si la voyance ne payait pas, il allait falloir songer à mettre les bijoux de ma mère chez le prêteur. Elle s’était d’ailleurs déjà renseignée sur les adresses de prêteurs sur gages et ils ne manquaient pas.

Je m’acharnai et retournai le lendemain chez Sievering.

J’eus quatre clientes dans la soirée.

Je gagnai plus de quarante schillings.

C’était une somme énorme. Énorme pour moi tout au moins, et je sentais que cela n’était qu’un début.

Je sortis, radieuse, et une idée me vint : j’allais donner cet argent à Michael Veriblansky. Je lui devais bien ça. Je ne l’avais pas revu depuis sept jours, et je sentais que s’il n’était pas reparu chez Sievering, c’est qu’il tenait à me laisser le champ libre.

J’achetai un énorme carton de gâteaux, une bouteille de vin français, de la marque qu’il aimait, du tabac fort pour sa pipe ; je pris encore des fleurs et, pour me prouver définitivement que j’étais riche, je hélai un fiacre…

Je riais toute seule dans la voiture de la surprise que j’allais faire au vieux Michael. Il était minuit passé, mais je savais qu’il ne dormait pas. Il m’avait souvent raconté qu’il ne sommeillait qu’une couple d’heures vers le matin.

Je réglai le cocher et pénétrai au 24 de la Essig-Gosse, une haute maison étroite et grise dont il occupait le troisième étage.

Je franchis le perron en deux bonds, calculai mal mon élan et m’étalai splendidement. La concierge jaillit d’une sorte de grotte noirâtre qui devait être sa loge, m’aida à ramasser mes paquets, épousseta les pétales de mes roses et me demanda :

— Chez qui allez-vous ?

— Chez Michael Veriblansky.

Elle eut une sorte de sourire et dit rapidement :

— Le mage Michael Veriblansky est mort le 14 de ce mois, il y a sept jours ce soir.

Il y avait sept jours exactement que j’avais pris sa place à l’auberge Sievering.

 

Je me réveillai de mon évanouissement dans la loge. Je pleurai pendant près d’une heure, essayant d’obtenir des détails. Je supposai, ce qui se révéla être exact par la suite, qu’il avait succombé à une crise cardiaque, mais ce qui fut le plus horrible c’est que cette malheureuse femme ne croyait pas à la mort de son locataire.

Je la vois encore, ses mèches grasses touchant mon front, murmurer en ricanant :

— Les médecins le croient, mais nous sommes quelques-uns à savoir qu’il vit toujours…

À un moment, elle cligna des yeux et chuchota :

— Je suis montée, l’autre nuit, à l’étage… Eh bien, j’ai entendu…

— Vous avez entendu quoi ?…

Elle eut un sourire diabolique qui me terrifia.

— Des bruits, dit-elle… J’ai reconnu son pas.

Je m’enfuis, les mains sur les oreilles pour ne plus l’entendre.

En fait, mon vieil ami avait été transporté, moribond, à l’hôpital et était mort en arrivant. Personne n’avait demandé à voir le corps et l’inhumation eut lieu au cimetière des indigents. Nul ne suivit le convoi de celui qui avait vu défiler chez lui le Tout-Vienne.

Je sus dès cet instant que je ne toucherais plus une carte de ma vie.

Ainsi se termina, et pour toujours, ma carrière de voyante.

OceanofPDF.com