Anna et son orchestre
Chapitre VII
La situation devenait intenable. Les voyageurs qui s’arrêtaient à notre table nous donnaient des nouvelles que les gazettes impériales nous cachaient.
Les villes flambaient. Il semblait que l’heure des grands pogroms fût revenue. Lorsque je revenais le soir de la ferme, je m’étonnais que l’on ne vît pas à l’horizon la lueur des brasiers.
Il y avait eu des massacres à Krivoïrog, jusque dans les villes du Donetz.
À Elizabethgrad, beaucoup de nos amis avaient fermé boutique et étaient partis vers les portes de Crimée. Je sentais confusément, à entendre parler mon père, qu’un grand exode se préparait.
Je pensais à la crainte des puces des moujiks que ma mère éprouvait tant et j’avais l’impression que nous autres, juifs, étions devenus les puces de ce grand moujik qu’était la Russie et il s’était mis à nous secouer, à nous écraser de l’ongle de son pouce. Il nous fallait donc sauter très loin pour lui échapper.
Mon père s’absentait souvent, des voyages de plus en plus longs. Quelque chose se préparait, j’ignorais quoi. La blessure d’Avram se fermait peu à peu. Il allait mieux et ne s’endormait plus comme autrefois au cours de ma lecture avec des gouttelettes de sueur au-dessus de sa lèvre supérieure. Assis dans son lit, il avait recommencé à jouer un peu de violon et je l’accompagnais en sourdine avec de lents mouvements.
Et ce fut le printemps de l’année 1904.
Il me reste de cette époque une ancienne photo : nous sommes dans le salon autour d’un guéridon. Ma mère retient à grand-peine un rire qui transparaît dans ses yeux. Mon père, très digne, éclate dans son habit trop étroit barré d’une chaîne de montre. Yanni et Boris ont bougé, car ils sont très flous. Je suis au premier plan à droite : j’ai une robe jusqu’aux chevilles, et les manches descendent en pointe jusqu’au milieu de ma main ; je suis boutonnée jusqu’au cou et mon chignon semble très haut sur ma tête. J’ai mon violon sur mes genoux ; j’ai tenu à le faire photographier avec moi. Mes yeux sont très noirs. Je suis jolie et je souris à l’objectif. Je ne sais pas en cet instant que dans moins d’un mois je quitterai pour toujours cette maison qui m’a vue naître et où je vis heureuse depuis toujours. Je ne sais pas que je ne la reverrai jamais. Une page se tourne.
Dans la poche de mon père les passeports sont prêts, il les a fait fabriquer à prix d’or. Je ne m’appelle déjà plus Anna Boronsky mais Anna Markov.
Le magnésium a éclaté. C’est Max qui nous a pris. Je le vois émerger du drap noir sous lequel il s’était enfoui. Il tousse dans l’âcre fumée blanche qui nous suffoque et va ouvrir les fenêtres.
Il sacre et tempête, repère Boris et Yanni qui ont bougé et range avec amour son appareil gigantesque dont la forme m’impressionne plus que tout. Max photographiait tout, en ce début du XXe siècle, les blés au printemps, le visage de nos vieux paysans… Il allait planter son trépied dans la forêt, marchant des heures avant de trouver le bouleau qu’il lui fallait, la trace du soleil sur la dernière neige tapie au pied des troncs.
Il développait ses plaques en les plongeant dans des bains magiques. Je tournais autour des flacons, des bocaux, sans oser m’approcher. C’était le domaine de Max le sorcier.
Que sont devenues ces plaques ? Il y en avait plusieurs, certaines pleines de visages barbus, de femmes emmitouflées dans des fourrures, d’arbres en fleur ; j’étais sur un grand nombre d’entre elles ; je me souviens de l’une surtout : une petite fille devant une cage de perroquet plus grande qu’elle et qui fait une moue désolée parce que Popkei ne parle pas…
Fin juin, mon père partit. Quelques jours plus tard, alors que j’aidais ma mère à la cuisine, nous vîmes sur la route les premiers réfugiés. Ils venaient de Tchernigov, sur le Desna, aux limites de la Biélorussie, et je fus frappée par l’épouvante qui était demeurée dans leurs yeux. Il y avait un garçon de mon âge parmi eux, avec de longues boucles noires entortillées, un manteau trois fois trop grand pour lui et un chapeau melon qu’il bourrait de paille pour qu’il ne lui tombe pas sous les yeux. C’était le fils d’un rabbin et il me le fit savoir dès la première seconde. Il serrait contre son bras un livre épais comme un dictionnaire marqué d’une étoile de David.
— Viens, me dit-il à voix basse, je vais te montrer les prières secrètes.
Je le suivis hors de la cuisine, où il venait d’avaler un bol de lait pur. Lorsque nous fûmes arrivés dans la grange, il posa le livre à terre, se balança plusieurs fois, ferma les yeux, récita une prière à toute vitesse en langue inconnue, puis il leva les paupières et bondit sur moi en essayant de m’embrasser.
Je tombai à la renverse, mais ce morveux aux cheveux en tire-bouchon et au regard fuyant ne me faisait pas peur. Je lui expédiai un coup de poing qui lui coupa la respiration et un autre qui lui fit bleuir instantanément l’arête nasale.
Il se releva péniblement mais avec dignité, s’épousseta, remit de la paille dans son chapeau, serra son livre sous son bras et murmura en se frottant le nez :
— Amen.
Je le vis disparaître, perché sur le sommet d’une charrette, l’air profondément méditatif. Son chapeau melon fut la dernière chose qui s’évanouit à l’horizon.
Je racontai mon aventure à Boris, qui en rit aux éclats, et toute la maison fut au courant. Ma mère s’en amusa fort, elle aussi. Le soir même, elle nous réunit dans la chambre d’Avram.
— Mes enfants, dit-elle, nous allons partir.
Je savais depuis quelque temps que ce serait bientôt notre tour. Les juifs quittaient l’Ukraine : pourquoi aurions-nous subi un sort différent ? Cependant je sentis soudain les murs qui m’entouraient devenir des choses vivantes, des remparts doux et tendres qui avaient accompli depuis mon premier souffle leur action protectrice, et je me sentis nue et désarmée à l’idée de vivre désormais loin d’eux.
Il y eut un terrible silence. Chaque centimètre carré de cette maison représentait un chapitre de notre histoire, de notre vie ; elle avait tellement résonné de nos chants et de nos musiques qu’il nous apparut soudain impossible qu’elle puisse exister sans nous.
— J’ai reçu ce matin une lettre de votre père, poursuivit ma mère, nous allons le rejoindre à la fin du mois ; désormais, nous vivrons à Odessa.
Odessa !
La ville près de la mer ! Les rues grouillantes, les lumières, le roulement sur le pavé des omnibus à chevaux !
En un éclair je vis tout cela et davantage encore. Le paysan allait plonger dans le tourbillon de frivolités urbaines et une envie d’extérioriser ma joie s’empara de chaque fibre de mon corps.
— Que dit mon père au sujet de la maison ?
C’était la voix grave d’Avram qui avait posé la question.
Ma mère baissa la tête et la lampe sur le mur fit osciller l’ombre de son profil.
— Nous allons vendre. Il a déjà pris contact avec Domka. Il ne reste plus que quelques formalités.
Domka le Lièvre !
Il serait donc propriétaire de ces lieux… À bien réfléchir, cela n’était pas grave. Il posséderait ces murs, ce sol, ce plancher, mais jamais il n’aurait autre chose que des pierres et des poutres. Le reste, nous l’emporterions avec nous et personne ne pourrait nous l’arracher.
Je ne me retourne pas. Aucune force au monde ne peut me faire me retourner. Si cela arrivait, je dégringolerais de la voiture où s’entassent les valises, les cartons à chapeaux et la machine à coudre que nous n’avons pas eu le temps d’expédier et je me jetterais sur les marches de ma maison. Aucune force humaine ne pourrait alors me faire lâcher prise.
Les larmes de Marthe coulent sur mes joues, sur mes mains.
Sur le ciel le visage de ma mère se découpe, livide. Boris, à mon côté, serre les mâchoires et je vois se crisper les muscles de son cou.
À travers le voile d’eau qui dilue mon regard, je vois Domka courir et se cramponner à la voiture.
— Madame Boronsky, jamais je ne vous oublierai, jamais…
Il suffoque, sanglote d’émotion. Il a acheté la maison, les meubles, les tableaux. Il a discuté sur chaque prix, a lutté chaque fois pour obtenir un rabais ; finalement il a eu l’ensemble pour un prix dérisoire, mais il y a deux hommes en Domka : le commerçant imperméable aux sentiments et le petit homme doux et émotif qui pleure de voir partir ses voisins qu’il a plumés la veille.
Mais n’y avait-il pas deux jeunes filles en moi ? Celle séduite par la perspective de connaître Odessa et celle qui ne voulait pas quitter la maison de son enfance ?…
Les violons sont derrière, dans les boîtes, recouverts d’une bâche et de sangles. Comme j’aimerais l’avoir en ce moment, mon violon ! Il me semble que je composerais la musique la plus déchirante qui ait jamais été écrite, que je ferais pleurer les pierres dures du Kazakhstan. Écoutez-moi, hommes de la Sainte Russie, moi, Anna Boronsky, juive chassée de son village, je vous crie mon chagrin et ma douleur…
Domka me serre dans ses bras, et j’embrasse ses bonnes joues tremblantes de lapin bien nourri.
Le plus dur reste à faire.
— Prenez bien soin de lui, Yvan Yvanovitch…
Je ne veux pas me séparer de mon perroquet… Domka desserre son étreinte et ses doigts se referment sur les miens qui sont crispés sur la cage avec une violence inutile…
Adieu, Popkei, mon bel oiseau…
Avram, dans un terrible reniflement, lève son fouet.
Ça y est, nous sommes partis et je puis me retourner.
Domka court près de la charrette et ses larmes coulent. Marthe, immobile, diminue déjà au pied de la maison dont le soleil frappe chaque carreau pour une ultime illumination. Abandonné au milieu du sentier, un perroquet lève au ciel un bec lamentable et, pour la première fois de sa vie, pousse un cri inarticulé.
Boris me serre l’épaule.
— Tu as entendu ? Il a parlé !
Je ris à travers mes larmes et je ne m’aperçois pas que le village peu à peu a disparu, que nous dépassons déjà les dernières fermes et que l’enfance, mon enfance vient de finir.
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