Anna et son orchestre
Chapitre II
— Max Schillerman, premier valet de chambre de M. le baron Klugsdorf.
L’homme s’est cassé en deux par le milieu du corps, reste trois secondes incliné et se relève avec une grimace. Un lumbago, sans doute. Il n’est plus jeune.
Il a les joues couleur de jambon frais et des favoris blancs qui descendent jusqu’au menton. Je me drape plus étroitement dans mon peignoir.
— Si vous voulez vous donner la peine…
Max Schillerman m’arrête d’un geste bref de la main, une main potelée aux ongles nacrés.
— Je dispose de très peu de temps, mademoiselle, vous serait-il possible de venir jouer avec votre orchestre au château de Treneü samedi prochain ? M. le baron marie sa fille avec Wilhelm von Kreutzer et il serait heureux de vous voir participer aux festivités qui seront données en l’honneur de cet événement.
Si le baron est heureux, il l’est certainement moins que moi, car, à ma connaissance, il ne doit pas être chômeur.
— Mais c’est avec plaisir.
Le respectable valet me tend entre deux doigts une carte gravée.
— Une voiture viendra vous chercher samedi dans la matinée et vous conduira jusqu’au château. En ce qui concerne vos honoraires, M. le baron m’a autorisé à vous proposer pour ces deux journées la somme de trois cents schillings. Cela vous convient-il ?
Si j’osais, je te sauterais dessus, mon brave Max Schillerman, pour t’embrasser sur tes joues roses, mais attention à l’apoplexie.
— Excusez-moi, vous n’auriez pas besoin d’un photographe ?
Le valet fixe Max, mon frère, qui vient de surgir dans mon dos.
— M. le baron m’a donné en effet l’ordre de m’enquérir d’un portraitiste capable de fixer l’événement, mais…
Max s’élance, un large sourire sur les lèvres.
— Eh bien, vous venez de faire d’une pierre deux coups. Anna est le meilleur violon de Vienne et je suis, moi, en toute modestie, le meilleur photographe de la ville.
C’est au tour de Max de se casser en deux et de tendre sa main.
— Max Markov, pour vous servir.
Schillerman écarte les bras, surpris et troublé.
— C’est que… M. le baron m’avait indiqué Hen…
— Il est malade, coupe Max, la variole.
Le vieillard se tait et semble réfléchir intensément. Max, qui ne le quitte pas des yeux, aide à sa réflexion.
— Dix pour cent, dit-il, je vous verse dix pour cent sur la commande, ça me semble correct.
Je vole au secours de Max.
— N’hésitez pas, dis-je, il n’y a pas de petits profits, même pour les grands valets de chambre.
Max Schillerman se détend visiblement.
— Entendu, dit-il. Vous êtes un homme du monde. Je crois que tout est donc réglé. Vous m’excuserez si je ne m’incline pas de nouveau, mais mes lombaires sont douloureuses ces temps-ci, la région du Danube m’est médicalement contre-indiquée.
La porte se referme et je saute dans les bras de Max. Je suis sûre que c’est à Karl Sievering que nous devons cela. Je passerai le remercier.
En tout cas, cet argent est le bienvenu, car la logeuse nous parlait de plus en plus brièvement, et, depuis trois jours, elle ne répondait même plus à nos saluts. Sans jouer à l’extra-lucide, la période des remontrances sur l’exactitude des paiements serait intervenue la semaine prochaine et les huissiers celle d’après. Voilà qui arrange tout… Provisoirement…
L’après-midi, nous ressortons les violons pour une répétition. Il ne faudrait pas que le mariage de la jeune baronne soit semé de fausses notes.
Pendant les deux jours qui suivirent, je ne tins pas en place. J’eus du mal à dormir la dernière nuit et j’avais enfin coulé dans le sommeil le plus profond lorsque Boris pénétra en hurlant dans ma chambre, essayant désespérément de boutonner son col de chemise.
— Bon Dieu, Anna, viens voir ça, vite !…
Il me tira du lit sans ménagement et je me retrouvai le nez au carreau, les yeux pleins de soleil.
En bas, je vis la voiture.
C’était un coupé de quatre chevaux, noir laqué rehaussé de filets d’or. Aux portières, une couronne discrète surmontait le blason de la famille Klugsdorf.
Je m’habillai à toute allure et nous nous entassâmes dans la voiture : un méli-mélo d’étuis à violon, de sacs de voyage, et, au-dessus de tout cela, l’énorme œil circulaire de l’appareil photographique de Max qui nous fixait de sa lentille transparente.
Ma mère nous fit ses adieux à la fenêtre. Le cocher leva son fouet et les chevaux s’élancèrent.
Commença alors l’une des plus belles matinées de ma vie.
Jamais peut-être je ne connus une telle impression d’exaltation que durant ce voyage.
Nous étions sortis de Vienne par la Eichenstrasse et tout de suite nous plongeâmes dans l’enchantement de ce matin de printemps. Passé la ville, ce fut la forêt, la splendide, l’extraordinaire Wienerwald : la forêt viennoise.
Nous roulions à toute allure, éclaboussés de soleil, sous les frondaisons des arbres immenses qui nous masquaient à demi le bleu du ciel.
Le vent fouettait mon visage que je rejetais en arrière, grisée, ivre d’air pur, de lumière et de vitesse.
Le fouet claquait, les sabots volaient sur le sentier, mes frères chantaient à tue-tête.
J’éprouvais en cet instant un bonheur presque douloureux : d’ordinaire, la jeunesse n’est pas consciente d’elle-même, mais j’eus pourtant durant ce voyage la certitude que j’étais jeune, éperdument, et que si plus tard je faisais d’autres voyages, jamais ils n’auraient l’intensité de ce moment privilégié. Je connaîtrais d’autres joies, mais elles n’auraient point cette violence. Je vivais l’instant comme un animal. Il me semblait, pendant que nous traversions les zones d’ombre et de lumière noyées dans la verdure, que ce matin était le premier matin du monde et que ce vent qui me cinglait le visage était un vent tout neuf, venu tout exprès pour moi du fond de l’univers et qu’il n’avait jamais servi.
Fouette, cocher ! Les chevaux galopent, leurs encolures se balancent au même rythme rapide et ils emportent Anna à travers le printemps autrichien jusqu’au château de M. le baron Klugsdorf.
— Répétition ! hurle Boris.
Je le regarde, ses cheveux volent dans le vent. Son violon brille dans la lumière.
— Allez, Anna, la Csardas !
Je sors mon instrument. Déjà le tambourin d’Isaac frémit dans sa main.
Rythmées par le galop, les coups de fouet, les cris de joie de Yanni, les notes s’élancent à toute allure ; le cocher rit aux éclats, les arbres s’écartent devant nous, les fougères s’inclinent, le soleil danse lui aussi, la terre tout entière n’est plus qu’un gigantesque tourbillon rythmé que je dirige de la pointe de mon archet.
La route descend, les bêtes ralentissent, la musique s’apaise. Entre les arbres, le cocher pointe son long fouet vers une tache grise, qui surgit là-bas, dans la plaine. Est-ce un couvent ?… Il crie quelque chose que je ne comprends pas. Je me penche vers lui.
— Mayerling…
C’est là que s’est passé le drame qui bouleversa le monde, mais il ne reste rien du pavillon de chasse où se déroula le double suicide…
La route s’élargit, les arbres s’écartent et des rochers apparaissent ; elle suit le vallon de Sainte-Hélène dans un décor déchiqueté. J’apprendrai plus tard que c’est dans ce paysage grandiose et tourmenté que le duc de Reichstadt errait des jours entiers.
Là-bas, plus au sud, c’est Baden, mais nous n’y allons pas. La voiture tourne dans un sentier si étroit celui-là que les branches des taillis caressent les flancs des chevaux. Le chemin tourne, encore une fois. Nous passons une vieille grille dissimulée à demi sous le feuillage et, brutalement, une immense pelouse vaste comme une mer s’étend sous nos yeux. Le terrain ondule harmonieusement. Au sommet de la plus haute vague, blanc et brillant comme un morceau de sucre : le château de Klugsdorf !
C’est un château comme on en trouve dans les livres pour enfants. Il est à peu près certain que des fées vont surgir et des chevaliers et des dames en hennin.
Erreur. Sur la terrasse se profile la silhouette de Max Schillerman, raide et digne. Il descend les marches de l’escalier d’honneur et nous laisse admirer la splendide façade qui s’étale sous nos yeux.
Je renonce à compter les fenêtres. Il y en a trop.
— Si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer, je conduirai Mademoiselle et ces messieurs dans leurs chambres. Vous occuperez la tour d’angle, j’espère que votre logement vous satisfera.
Nous voici dans le hall. J’en ai le souffle coupé !
Des escaliers de marbre descendent en tournoyant et à chaque marche des armures brillantes nous fixent par les trous noirs de leur heaume ou de leur visière. Des tentures masquent les murs. Des domestiques se croisent, se heurtent, courent en tous les sens.
Nous suivons Max à travers un dédale de corridors, d’escaliers. Partout, le long des murs, des tableaux de personnages sinistres et pâles ; leur teint maladif contraste avec le fond bitumeux ; si ce sont là les Klugsdorf, il est temps de renouveler la race ! Encore deux générations et ils s’éteindront comme des chandelles !
Une porte s’ouvre à deux battants. Elle dévoile une pièce aux murs tendus de brocart. Au centre, un lit à colonnes torsadées supporte un dais aux franges d’or.
La chambre doit faire quatre-vingts mètres carrés.
Max s’est arrêté.
— La chambre de Mademoiselle convient-elle à Mademoiselle ?
J’avale ma salive.
— Je pense que cela ira.
Max s’incline très légèrement. Son lumbago ne doit pas s’arranger. Il referme la porte.
Je reste seule. Nous ne verrons le baron qu’au dîner.
Aux murs, des pastels, des gravures anglaises, des sous-bois… Les quelques meubles sont en palissandre et bois des îles ; j’ai à ma disposition une coiffeuse de reine.
Par les larges fenêtres, le paysage se déploie, enchanteur. J’aimerais m’y promener, mais ce n’est pas pour cela que l’on me paie. Dès que la noce sera de retour, il faudra travailler.
Après une toilette rapide, je m’habille en tzigane et je pars à la recherche du reste de l’orchestre. Je le trouve en contemplation devant un tableau gigantesque représentant un superbe cavalier tout de blanc vêtu monté sur un étalon aux naseaux dilatés. C’est le père du baron Klugsdorf et je me demande si le maître actuel du château a aussi fière allure. Celui-là est un géant athlétique, un guerrier d’or et d’argent brandissant une épée dont le fourreau est semé de rubis. Je me sens prise d’une sorte de panique, dans quelques instants je serai en présence du descendant direct de ce colonel de l’armée des Habsbourg.
Le château s’emplit de rumeurs. Nous nous précipitons aux fenêtres : la vaste terrasse est noire de monde, des calèches, des phaétons, des coupés, des tilburys, des carrosses et des voitures à moteur qui pétaradent sur la pelouse. Les voitures sont remplies de fleurs et de femmes aux robes longues dont les avant-bras disparaissent sous des gants qui montent jusqu’au coude.
Max Schillerman, essoufflé, nous appelle :
— Vite, en musique pour l’arrivée du cortège.
Nous dégringolons les escaliers quatre à quatre.
— Qu’est-ce qu’on joue ? demande Isaac.
Du Strauss s’impose.
— En avant pour la Chauve-Souris.
J’ai juste le temps de lever mon archet et le hall est envahi. Personne ne nous prête attention au milieu des accolades, des rires. Je distingue vaguement, dans le tourbillon, une robe blanche de dentelle qui est celle de la mariée.
Des serviteurs portent des corbeilles de roses blanches.
— J’en ai assez, me souffle Boris, personne n’écoute.
Yanni, pour s’amuser, joue trois tons au-dessous, enchaîne sur une polka berlinoise tandis que j’achève la Chauve-Souris en trois coups hâtifs, sans souci de la mesure.
Voici la mariée. Elle nous a vus et se dirige vers nous. La robe est splendide, mais la tête laisse à désirer. Les dents surtout. On ne voit qu’elles dans le visage. Elle nous fait un sourire joyeux qui ressemble à une grimace d’épouvante. Je fais la révérence tandis que Boris murmure à mon oreille :
— Sa mère a gagné le derby d’Epsom il y a trois ans.
J’éclate de rire et un petit bonhomme d’un mètre cinquante, chauve comme un œuf, bondissant comme un lutin, se jette sur moi et porte d’autorité ma main à ses lèvres. Si la mariée est chevaline, lui ressemble à s’y méprendre à un mouton guilleret, la laine en moins.
— Bienvenue au château, jeunes gens, bêle-t-il, je suis le baron Klugsdorf.
Je manque de tomber par terre. Voici donc le fils du cavalier géant. J’ai une bonne tête de plus que lui.
— Je marie ma fille, dit-il, c’est un grand jour pour elle ; pour moi aussi, car je n’aurais jamais cru y arriver.
Son rire suraigu éclate et me perce les tympans.
— Vous voyez, poursuit-il, il ne faut jamais désespérer… Wilhelm !
Un jeune homme sursaute, se précipite vers le baron. C’est un garçon de taille moyenne. La seule chose qui me gêne, c’est qu’il doit peser pas moins de cent kilos. Celui-là doit aimer les strudels encore plus que moi !
— Je vous présente mon gendre, glapit le baron ; dis bonjour aux musiciens, Wilhelm…
Les joues pleines de Wilhelm tremblotent à chaque pas. Je suis prête à parier ma paie de la journée qu’il lui est impossible de courir plus de vingt mètres. Ce qui est inquiétant, ce sont ses yeux : ils sont vides de toute expression. Ce jeune marié, qui ne fait ni jeune, ni, moins encore, jeune marié, n’arrête pas de tamponner avec un mouchoir le coin de sa bouche où coule en permanence un excédent de salive.
Wilhelm ne s’incline pas – cela lui serait impossible – il plie légèrement sur les genoux, se redresse et nous regarde d’un air idiot.
Le baron saute en l’air, assène une claque retentissante sur le dos de son énorme beau-fils et hurle :
— Joli couple, hein ?
Médusée, je n’ai pas la force de répondre.
Les portes de la salle à manger s’ouvrent et découvrent une table gigantesque surchargée de victuailles. Au fond, une estrade a été dressée pour nous.
— Monsieur le baron est servi.
Comme un flot d’affamés, les invités se précipitent dans un brouhaha invraisemblable. Nous devons nous frayer avec peine un chemin au milieu des douairières emplumées, des généraux en retraite, tandis qu’au bout de la table, assis sur deux coussins superposés qui rehaussent le siège de son splendide fauteuil, le baron Klugsdorf lève son verre, l’écluse d’un coup comme un vieil habitué de taverne, tourne vers nous son profil de mérinos et lance :
— En avant la musique !
Nous reprenons nos places.
Le repas est commencé.
J’ai une crampe à l’épaule. Cela doit faire trois heures d’affilée que nous enchaînons valses sur valses, polkas sur csardas, opérettes sur opéras, chansonnettes sur cavatines, tout cela coupé par des assiettées que nous apportent des domestiques à intervalles réguliers. J’ai déjà dévoré du caviar au champagne, du sanglier à la Vorarlberg, du goulasch et un verre de vin souabe, mais cela à toute vitesse, car dès que nous arrêtons ce diable de Klugsdorf bondit en l’air comme s’il avait un ressort dans ses coussins et lance avec entrain :
— Musique, musique !…
Je n’en peux plus. Le marié a dû avaler l’équivalent d’un tombereau de goulasch et ses paupières baissent de seconde en seconde sur ses yeux vides. Il a de la sauce sur le gilet et, de l’endroit où je me trouve, je peux constater qu’il a enlevé ses chaussures. La mariée plante ses dents proéminentes dans sa tranche de kuybef et contemple avec admiration son récent époux. Elle a l’air de se demander s’il est bien à elle tout entier. Ce qui est certain, c’est que la jeune baronne n’a pas été trompée sur la quantité.
À l’autre bout de la table, un très vieux monsieur que j’apprendrai être le dernier représentant de la branche bâtarde des Hohenzollern ronfle comme un sonneur, le nez dans sa cravate. Depuis longtemps les enfants ont été lâchés dans le parc, sauf un grand dadais d’une dizaine d’années, trop grand pour son âge, qui nous contemple en fourrant son index dans son nez jusqu’au milieu de la deuxième phalange. C’est une prouesse, dans le genre.
Le baron se lève. Cela fait un effet curieux, car il est plus petit debout qu’assis.
— Café et liqueurs, lance-t-il.
C’est le signal du repos pour nous, pour quelques heures. Les hommes vont au fumoir, ces dames vont se répandre dans les chambres d’amis ou les boudoirs pour remettre de l’ordre dans leur toilette ou pour en changer.
Wilhelm essaie frénétiquement de remettre ses chaussures tandis que je m’effondre sur l’un des fauteuils abandonnés. Ouf ! enfin un entracte !
Le plus dur reste à faire : le bal de ce soir.
Je suis tellement fatiguée que je commence à m’endormir lorsque le toussotement d’un valet de pied debout derrière ma chaise me tire de ma léthargie.
— Je m’excuse de déranger Mademoiselle, mais M. le baron demande Mademoiselle au fumoir.
Je réprime un gémissement. Ce mouton de malheur doit vouloir un fond sonore pour siroter ses maudites liqueurs et fumer ses cigares. Je me lève cependant et suis le serviteur. Il n’y a rien d’autre à faire.
Dans la salle voûtée où je suis introduite, les murs disparaissent sous des trophées de chasse. Le baron vient vers moi d’un pas vif.
— Pouvez-vous m’accorder quelques secondes d’entretien ? Nous serons plus à l’aise dans mon bureau…
Je le suis, vaguement inquiète. Dans tous les coins, des hommes boivent ou somnolent. Les conversations semblent peu animées.
Nous voici dans le bureau du baron. À en juger par le luisant de la table de travail, il ne doit pas l’utiliser très souvent.
Le petit bonhomme me regarde, se frotte les mains, esquisse un entrechat et me désigne un siège.
Il a l’air en pleine forme et semble déborder de vie. L’alcool n’a pas prise sur lui, dirait-on. De sa voix de tête, il lance :
— Berlin, Venise, Florence, Rome, Paris, ça vous plairait ?
J’ouvre les yeux, les oreilles, la bouche, me lève et retombe assise.
— Je vois que ça vous plaît, triomphe-t-il ; eh bien, considérez l’affaire comme faite.
Je bégaie :
— Mais quelle affaire ?
Il se frotte les mains de plus en plus vite.
— Nous partons dans deux jours, dit-il. L’Italie d’abord : le pont des Soupirs, le Rialto, les offices, Michel-Ange, Saint-Pierre de Rome, l’asti spumante, on verra après.
Je bafouille :
— Mais qui part ?
Le baron s’arrête, prend son élan, bondit vers moi et tombe à mes genoux : le tapis a amorti le choc.
— Nous deux ! Nous partons ! Les meilleurs hôtels, les palaces, les transatlantiques, tout cela est à vous, je me l’étais promis : dès que ma fille serait mariée, je vivrais ma vie ; eh bien, ça y est : j’ai réalisé l’impossible : Johanna est casée, je suis libre et j’en profite. Vous me plaisez, Karl Sievering vous a recommandée à moi, vous êtes jolie, jeune, souriante, musicienne, je prends les billets !
Je donnerais cher pour posséder le bâton ferré de mon père lorsqu’il assommait les cosaques. Ce nabot dégénéré me demande de devenir sa maîtresse. Il va voir de quel bois je me chauffe.
Je prends mon élan à mon tour, j’ouvre la bouche et je hurle :
— Jamais !
Il chancelle sous le choc et, avec une surprise sincère, il demande :
— Mais pourquoi ?
— Je… Je ne sais pas, mais jamais, vous entendez, jamais !
Le baron sautille d’affolement.
— Mais c’est incroyable, je ne comprends pas votre attitude. Vous rendez-vous compte de ce que vous refusez ?
J’explose :
— Ah ! oui, ça, je m’en rends parfaitement compte !
Le nabot brandit soudain ses deux poings dans ma direction.
— Vous êtes une mauvaise fille. J’avais tout prévu, tout réglé, vous ruinez tous mes projets, j’en dirai deux mots à Sievering.
Je ne me possède plus :
— Votre Sievering est un vieux cochon. S’il s’imaginait que j’allais partir avec vous, il faut qu’il soit complètement cinglé et vous aussi pour le croire avec lui. Je quitte immédiatement le château.
Le baron Klugsdorf s’élance de nouveau.
— Ne faites pas cela, restez, restez, je vous en supplie… Imaginez le scandale et ce que deviendrait ce mariage sans musique, sans votre remarquable orchestre plein de brio, d’entrain…
J’hésite. C’est vrai que je ne peux pas faire cela. Et puis il y a l’argent. Nous ne pouvons pas nous offrir le luxe de partir sans l’avoir touché.
— Excusez-moi, monsieur le baron, permettez-moi de me retirer pour prendre un peu de repos, nous allons sans doute jouer la plus grande partie de la nuit.
— Ah ! merci, merci ! lance le petit bonhomme, merci de ne pas partir, mais réfléchissez tout de même encore à ma proposition, cela me ferait tellement plaisir, et je veux absolument profiter de ma liberté toute nouvelle…
Je suis déjà sortie. Je traverse le fumoir au pas de charge et vais retrouver mes frères, à qui je ne raconte rien. Max ou l’un des autres serait capable de lui casser un violon sur le crâne, tout baron qu’il est.
Le bal s’acheva avec l’aube.
Nous jouâmes toute la nuit. Les dernières heures, dans une sorte de demi-sommeil comateux, je voyais virevolter les longues robes, les queues-de-pie des habits tandis que sur la droite un groupe de douairières à aigrettes péroraient en buvant des chocolats chauds à la crème glacée. Vers deux heures du matin, l’une des invitées eut l’excellente idée de s’installer au piano puis de chanter Cavalleria rusticana d’une voix suraiguë. Ce fut notre seul repos, excepté pour nos oreilles.
Je tombai comme une masse dans mon magnifique lit à torsades. À neuf heures, on vint nous chercher pour nous raccompagner. Je quittai sans regret le splendide château du baron et retrouvai avec joie ma petite chambre, où je dormis une bonne partie de l’après-midi.
L’intendant nous avait réglés et nous avions le temps de nous retourner à présent.
Ma mère partit faire des provisions et nous confectionna un somptueux repas que nous étions en train d’avaler gaiement lorsqu’on sonna à la porte. Nous nous regardâmes.
Il était plus de huit heures du soir. Il était rare qu’à cette heure nous recevions de la visite.
Qui pouvait bien venir ?
Je me levai et allai ouvrir. Sur le pas de la porte se trouvaient trois hommes. Celui du centre était un grand moustachu aux favoris blonds vêtu d’une sorte de houppelande grise, les deux autres étaient en uniforme de policiers.
J’eus, comme chaque fois que j’ai pu voir un uniforme, l’intuition d’une catastrophe d’envergure.
— Vous êtes Anna Markov ?
J’affermis ma voix et m’efforçai de donner à mon visage un air franc et ouvert, exprimant l’honnêteté la plus complète :
— Oui, c’est moi.
Le moustachu renifla bruyamment.
— Vous dirigez un orchestre ?
— C’est exact.
— Vous avez joué cette nuit au château de Treneü chez le baron Klugsdorf ?
— C’est toujours exact.
— Vous y étiez avec vos frères ?
— Oui.
— C’est bien. Alors, à présent, rendez les bijoux et il n’y aura pas de poursuites.
J’eus l’impression que le sol montait vers moi.
— Les bijoux ? Quels bijoux ?
Pour la première fois, l’un des policiers en uniforme intervint. Il ne posa pas de question mais émit un long ricanement qui voulait en dire long. Le moustachu avait froncé les sourcils.
— Ne me rendez pas la tâche plus difficile. Des bijoux de valeur ont disparu chez le baron et tout vous accuse. Écartez-vous.
Avant que j’aie pu réagir, les trois hommes avancèrent avec un ensemble parfait comme s’ils avaient été liés par des ficelles invisibles et arrivèrent dans la salle à manger.
— Officier de police Heinrich Man, brailla le moustachu en brandissant une carte. Nous avons ordre de perquisitionner.
Ma mère pâlit, mes frères se levèrent.
— Mais pour quelle raison…
— Vous êtes accusés d’avoir dérobé des bijoux lors de la journée d’hier.
Le policier sourit d’un air entendu, contempla l’appartement et parut tout à coup pris d’un doute.
— Au fait, demanda-t-il, vous êtes bien des tziganes ?
Malgré la situation, Max partit d’un grand rire.
— Mais pas du tout ! Nous jouons en costume tzigane, mais ce n’est pas pour cela que nous le sommes.
Les policiers tiquèrent. Il était évident pour eux que si nous avions été des bohémiens nous aurions été obligatoirement les voleurs ; notre culpabilité, à présent, était déjà moins sûre.
Après avoir consulté nos papiers, le moustachu hocha la tête.
— Vous n’êtes peut-être pas tziganes, mais vous êtes étrangers, et en plus…
Il n’acheva pas sa phrase, mais je la terminai pour lui :
— Et en plus nous sommes musiciens, c’est une raison de plus pour se méfier.
Les policiers ne tiquèrent même pas et se livrèrent à une fouille soignée de l’appartement. Ils n’oublièrent pas un tiroir, vérifièrent les matelas, regardèrent sous et sur les armoires et je crus qu’ils allaient sonder les murs et les planchers.
J’étais hors de moi. Avant de partir, Heinrich Man frotta ses mains poussiéreuses.
— Ce n’est pas fini pour vous, maugréa-t-il, vous ne quittez pas Vienne et vous passerez au commissariat demain matin pour interrogatoire.
Je bouillais de rage et une idée me vint :
— Laissez-nous n’y aller que demain après-midi, j’aimerais demain matin avoir une discussion avec le baron et il me faut le temps d’y aller.
Heinrich Man eut une grimace entendue.
— Vous préférez remettre directement votre butin à son propriétaire ?
— J’aimerais surtout avoir une conversation avec cet immonde salaud.
Les trois flics sursautèrent, me regardèrent curieusement et ne firent aucun commentaire avant de sortir.
Cela pouvait être grave. Si le baron portait plainte, il y aurait enquête. Nous étions innocents, mais je savais d’expérience que l’innocence est souvent bien insuffisante pour éviter les ennuis. J’étais sûre que ce nabot à tête de brebis se vengeait de mon refus de l’accompagner à travers l’Europe. Ne pouvant m’avoir dans son lit, il voulait me voir en prison. Mais ça n’allait pas se passer comme cela.
Dans la nuit qui suivit, j’eus une longue discussion avec mes frères sur la conduite à tenir. Isaac et Yanni étaient d’avis de voir venir, de se faire le plus petit possible, mais je trouvai un appui auprès de Max et de Boris qui avaient hérité, comme moi, du caractère fonceur de mon père. Max brandissait ses deux poings.
— Je vais lui démolir son château de sucre d’orge, clama-t-il, et quand j’en aurai fini avec les murs, je l’enfoncerai dans la terre en lui tapant sur le crâne à coups de masse.
Au cours de la discussion, Isaac s’approcha de la fenêtre, nous imposa le silence et fit signe de le rejoindre : auprès d’un fiacre arrêté, on devinait deux silhouettes immobiles. La maison était gardée.
D’une façon comme de l’autre, ce satané baron Klugsdorf allait me payer ça et pas plus tard que le lendemain.
À dix heures précises, je franchissais une nouvelle fois la grille du parc du château de Treneü.
Je laissai mes frères dehors, escaladai les marches et pénétrai au pas de charge dans le grand hall, où je clamai d’une voix de stentor :
— Je veux voir le baron Klugsdorf !
Je n’attendis pas quinze secondes : serré dans une robe de chambre trois fois trop grande pour lui et sur les pans de laquelle il trébuchait à chaque fois, le petit baron fonça vers moi, les bras au ciel, et une nouvelle fois se jeta à mes pieds, proférant des sons inarticulés. Des larmes dans la voix, il parvint enfin à articuler :
— Pardon, Anna, pardon, pardon, pardon, ce n’était pas vous, mais je ne l’ai jamais cru, j’ai fait prévenir, je vous demande pardon…
Je n’eus pas le temps de réagir qu’il m’entraînait déjà à l’intérieur du château, mouillait mes mains de larmes et de baisers, et j’appris de sa voix suraiguë la vérité. Un collier de perles, deux bracelets de diamants et trois bagues avaient disparu. La police alertée, les soupçons s’étaient portés, bien sûr, sur le personnel engagé pour le mariage et sur nous en premier.
Et puis, hier soir, on avait retrouvé les bijoux. À ce stade du récit, le vieux baron se leva en tapinois, essuya ses yeux humides et alla pousser le verrou de la pièce où nous nous trouvions et se mit à chuchoter :
— Plus exactement, c’est ma fille qui les a retrouvés… Oh ! pas bien loin : ils étaient dans la poche de…
Il fit un effort terrible pour parler mais n’y parvint pas. Je l’encourageai et il finit par s’y décider :
— C’était Wilhelm, mon beau-fils. Je ne lui en veux pas, d’ailleurs…, c’est un charmant garçon, comme vous l’avez remarqué, et il fera sans doute un très bon gendre, mais, depuis tout petit, il a un comportement curieux : des accès fréquents de somnambulisme, des absences… et, par-dessus tout, il est kleptomane.
— Kleptomane !
— Oui, kleptomane, à un degré incroyable. Il a tenté de dérober la bague de l’archevêque de Vienne en pleine cathédrale. Vous vous rendez compte !
Je lui affirmai que je me rendais parfaitement compte mais qu’il aurait pu se souvenir de ce petit détail concernant son gendre avant de m’envoyer la police.
Il retomba aussitôt à genoux (cela doit être une manie chez lui) et recommença à me demander pardon. Lorsque je lui appris que notre appartement avait été fouillé, je crus qu’il allait se jeter la tête contre les murs ; je fus obligée de le réconforter.
Avant de me laisser partir, il tint à m’offrir un splendide vase d’albâtre et donna devant moi l’ordre d’expédier des gerbes de roses à notre adresse.
— Pour madame votre mère, pour la chère Mme Markov, et dites-lui bien que la honte est pour moi, toute la honte…
Cher vieux baron, il n’était pas si méchant que je l’avais pensé. Je le quittai presque avec tendresse. Il me faisait de la peine avec ses gros yeux globuleux pleins de tristesse.
Je le saluai, lui assurai que je lui gardais toute mon estime et qu’il n’y avait en mon cœur nulle trace de rancune. Lorsque j’eus atteint la porte, il m’appela :
— Anna ?
Je me retournai.
— Oui ?…
Il toussota, parut retrouver un peu de son assurance et dit négligemment :
— Au fait, je ne vous ai pas redemandé, en ce qui concerne notre petit voyage… Rome, Venise, etc., vous êtes toujours du même avis ?
Je l’ai presque admiré à ce moment-là – un aplomb de cette envergure est tout de même exceptionnel. Je n’eus pas la force de me fâcher et c’est en souriant que je lui affirmai que je n’avais pas changé.
Qu’est devenu le superbe château de sucre blanc, son minuscule baron et son gendre kleptomane ?
Le temps a dû sur eux comme sur toutes choses accomplir son œuvre et je ne serais pas surprise que sur l’emplacement du parc et du superbe édifice s’élève maintenant un supermarché ou une station-service… Ainsi va la vie.
Nous vivons mieux.
Boris guide les visiteurs dans le parc de Schönbrunn et en perd de moins en moins en route. Max photographie à tour de bras. Isaac et moi jouons au Moulin d’Or presque chaque soir et il est arrivé une histoire merveilleuse à Yanni : il est comptable.
La chose n’a pas été facile pour lui les premiers mois. Il rentrait tous les soirs en se plaignant que son patron, un marchand de vêtements en gros, lui faisait refaire les comptes chaque soir en assurant qu’il y avait une erreur.
— C’est systématique, gémit Yanni. Je lui présente le livre, il regarde, referme et me dit : « Encore une erreur, monsieur Markov, vous partirez quand vous l’aurez retrouvée. » À chaque fois je reprends tout, je vérifie, je fais quinze fois les mêmes additions et le résultat est toujours le même. Je dis alors : « J’ai tout vérifié, monsieur Hofman, je n’ai pas retrouvé l’erreur. » Alors ce satané bonhomme regarde une nouvelle fois et dit invariablement : « Vous avez raison, monsieur Markov, c’est moi qui m’étais trompé. » Et il s’en va sans s’excuser. Ce type doit être fou.
— Mais non, dis-je, il doit le faire exprès pour être sûr que ses comptes soient bien exacts.
L’autre soir Yanni est arrivé tout faraud.
— J’ai trouvé pourquoi il faisait cela, dit-il.
— Pourquoi ? demanda Boris.
— Il ne sait pas lire, expliqua Yanni, ni lire ni écrire et pas plus les lettres que les chiffres. Avec son système, il est tout de même sûr que le travail est très bien fait.
Avec nos salaires, maman arrive à faire des économies et je sens déjà qu’une idée s’empare de tous les esprits. Nous allons pouvoir bientôt reprendre le voyage.
Comme Kezat est loin déjà, et Odessa, et Istanbul, et même Budapest… Il me semble que cela appartient à un autre monde ; cet autre monde a déjà un nom, il s’appelle « autrefois ».
L’été s’est enfin enfui, et l’automne. Il fait froid à nouveau sur Vienne et les bords du Danube se sont recouverts d’une mince pellicule de glace. À la maison, le poêle à bois est bourré jusqu’à la gueule.
Et c’est quelques jours avant la Noël, le 19 décembre exactement, que se produit l’accident. L’accident le plus stupide qui devait hâter notre départ de Vienne. Inconsciemment, nous avons toujours obéi à la même tactique. Lorsque le sort frappait l’un d’entre nous, dans une ville, nous avons toujours abandonné la place, peut-être sous l’emprise de la superstition.
Ce jour-là, Max photographiait un militaire dans la petite pièce du bas qu’il avait aménagée en studio. J’étais en haut, dans ma chambre, en train de lire, et l’explosion me coupa le souffle. J’entendis un hurlement de douleur qui me figea le sang dans les veines. Je descendis quatre à quatre. Une fumée blanche m’emplit les poumons et je vis un soldat courir, me bousculer en toussant. Max surgit, il me dit de m’en aller. Je vis qu’il ruisselait de sang. Il tomba en voulant remonter l’escalier et je vis des gouttes rouges couler sur les marches. Je courus chercher le médecin, incapable de comprendre ce qui était arrivé. Je supposais que ce militaire avait tiré sur Max. Pourquoi ? Je l’ignorais. Peut-être une affaire de femmes ? Peut-être pour le voler ? Je ne comprenais pas…
Je sus la vérité quelques heures plus tard. Max tenait de sa main gauche une sorte d’entonnoir comportant une charge de magnésium dont l’explosion lumineuse lui permettait de prendre des photos. Il fut sans doute imprudent ce jour-là. Peut-être mit-il trop de poudre, mais la déflagration fut d’une violence extraordinaire et la main fut sectionnée pratiquement à hauteur du poignet. Lorsque je me penchai sur mon frère, encore pâle comme un linge, il eut un regard rapide vers son moignon. Puis il me sourit et murmura :
— Je n’ai jamais été un très bon violoniste, Anna, ce ne sera pas une grande perte pour la musique.
Je savais, moi, qu’il avait été un excellent violoniste mais qu’il avait raison de ne pas revenir là-dessus et qu’un homme est capable de travailler et de vivre avec une seule main. Jamais plus l’un de nous ne prononça le mot « manchot » ou « infirme ».
Adieu, Vienne ; adieu, Veriblansky, mon cher vieux mage ; adieu, baron Klugsdorf ; adieu, mes chers strudels et vous, mes amoureux des bords du Danube. Une page se tourne. Anna reprend la route et, dans le début de cette année 1912, la voilà qui grimpe dans le compartiment un carton à chapeau d’une main, une valise dans l’autre, son étui à violon sous le bras.
La prochaine escale n’est pas encore New York. Mais elle porte un nom qui évoque pour moi bien des rêves… Demain nous serons à Paris… Paris !…
OceanofPDF.com