Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes
Septième magie : Un air de déjà-vu.
« Le danger que l’on pressent, mais que l’on ne voit pas, est celui qui
trouble le plus. »
Jules César
Il nous fallut à peine une demi-heure pour nous préparer avant de quitter le bruiden. Le son rauque de la toux de Loreleï, qui s’était rapidement aggravée durant la nuit, me ramena à l’urgence de notre situation, il devenait impératif qu’un sorcier de Diancecht l’examine et la soigne.
Nous nous étions réunis à quelques minutes à pied de l’auberge ensorcelée, il serait plus prudent de se téléporter en dehors du terrain du bruiden, sa localisation à moitié dans le Sidhe et dans notre réalité rendrait moins hasardeuse notre téléportation groupée. De plus, en nous trouvant ainsi près des falaises, cela intensifierait la force de l’Éther de Mélanie, en sa qualité de sorcière d’Eau, surtout que ce dernier ne s’était apparemment pas reconstitué aussi vite qu’il l’aurait dû. L’essence magique amoindrie de sa consœur inquiétait Vincent, d’ailleurs, cela lui paraissait anormal.
Le vent me soufflait que quelque chose clochait, même si je n’arrivais pas encore à mettre le doigt dessus. Armand ne cessait de me lancer des regards circonspects et Gabriel jouait au petit chef, tout allait pourtant pour le mieux !
Il fut convenu que Vincent téléporte Loreleï et Armand, et que Mélanie nous prenne en charge, Gabriel et moi. Le sorcier Lífþrasir semblait soucieux de ne pas me laisser seule, même l’espace d’un instant.
Je ne savais pas où nous allions, l’Éther à la chevelure lunaire ne s’étant montré que peu prolixe à ce sujet. Sans doute dans l’un de ses somptueux domaines où il se prenait pour un seigneur…
Je discutais avec Loreleï, tentant de la rassurer sur la situation étrange que nous vivions, quand Mélanie s’approcha de nous. Elle offrit un doux sourire à Loreleï et lui souffla quelques mots à l’oreille, je trouvai le geste assez familier, sans pour autant m’en soucier davantage ; cependant, je changeai d’avis lorsqu’un funeste pressentiment me saisit les entrailles. Ce moment, je l’avais déjà vécu, j’en étais maintenant persuadée. Je cherchai du regard le sorcier Bran, qui s’avança automatiquement vers moi, avait-il capté cette horrible sensation ?
Tout le monde savait qu’un animus lié avec son anima ressentait sans peine les sentiments de celle-ci. Je restai interdite, tentant de contrôler les battements de mon cœur.
Loreleï sembla sonnée par les paroles de la sorcière Céleste et cette dernière en profita pour m’agripper vivement l’avant-bras. Instinctivement, je criai le nom d’Armand et m’accrochai à sa main quand celle-ci se tendit vers moi.
Puis la magie de Céleste opéra et nous disparûmes du haut de cette falaise.
Un pressentiment morbide s’insinua dans mon esprit quand nous reparûmes au sein d’étincelles éthériques. Ce n’était pas l’une de ces mauvaises impressions, comme lorsqu’on se demandait si l’on avait bien fermé la porte en partant, mais plutôt un coup en plein estomac, qui vous coupait le souffle et vous signifiait : la mort n’est pas loin ! Prends garde !
Un croassement funèbre vrilla nos tympans et souligna mon intuition.
Sauf que ce n’était plus une intuition, mais une certitude. Je me souvenais de tout… Je ne regardai pas autour de moi pour m’étonner de la présence de Lucius et de ses sbires, je ne fixai pas le sol pour observer le sceau tracé avec le sang d’un sorcier de ma lignée pour me contraindre et m’affaiblir avec déshonneur. Je serrai fort la main d’Armand et plantai mon regard dans le sien :
— Armand, plonge dans l’Éther de ton jumeau, j’ai besoin de toute ta puissance. Inutile de lancer le Sanas Bríg du clan Bran, il sera voué à l’échec ! Ne fais rien sans moi, écoute-moi et suis-moi comme mon ombre, sinon tu vas mourir, crois-moi, Armand, le prévins-je en ne sachant pas comment insuffler des sentiments dans ma voix pour qu’il me prenne au sérieux.
Deux océans sombres vinrent s’échouer sur mon visage solennel, l’amour qu’il me portait transfigura ses traits :
— Je te crois, anima… Je sais que tu es capable de choses insensées et je sens notre mort imminente… Je suis un membre de Bran, ne l’oublie pas.
Sa magie, son Éther s’activèrent aussitôt, sa maîtrise de lui-même se révélait impressionnante.
— Je ne l’oublie pas…, soufflai-je en relâchant sa main et en m’agrippant à celle de la sorcière qui nous avait fait tomber dans le piège des asarlaí d’Astoria.
Je cherchai son regard fuyant, et lorsque je l’accrochai, je ne pris absolument pas la peine de cacher la lueur dangereuse qui commençait à illuminer mes iris. J’enfonçai mes doigts le plus profondément possible dans la chair de la jeune femme :
— Alyce, je sais que c’est toi, je sais qu’on t’a promis une place dans le clan d’Astoria si tu me livrais à eux. Tu sens au fond de toi que ce que tu es en train de faire n’est pas moralement acceptable, ni pour toi ni pour moi. Ils t’ont dit que j’étais une Reine en fuite, que Lucius m’aimait plus que tout, crois-moi, ce ne sont que des mensonges éhontés.
— Comm…, souffla Alyce toujours sous l’apparence de Mélanie, totalement perdue.
— Nous n’avons pas le temps de nous expliquer des années de non-dits, la coupai-je de manière abrupte, je t’ai caché des choses, et toi aussi, mais il faut que tu saches : je suis née dans ce clan, et jamais ils ne te laisseront partir d’ici vivante, ni toi ni moi, d’ailleurs. Je te promets que tu auras une chance d’accéder à la pureté d’Astoria, si tu renonces à me livrer à ces impies… Alyce, ne le fais pas pour moi, fais-le pour toi et les échos de la lumière d’une déesse qui t’appelle depuis tant d’années…
— Elle devait être seule ! claqua la voix froide de Rune avec une pointe de reproche.
— Tout ne se passe pas toujours comme prévu ! Vous êtes bien placé pour le savoir, non ? répliqua la fausse Mélanie de manière acerbe, tout en ne me quittant pas des yeux.
Alea jacta est5, songeai-je en mon for intérieur.
Je ne savais pas si la sorcière de Drustan me croyait sincère, mais je venais de l’ébranler dans ses convictions.
Je ne lâchai pas le bras d’Alyce et relevai fièrement la tête face à mes ennemis, une haine non dissimulée dansait au cœur du regard de Lucius. Si je tremblai en cet instant, ce n’était sûrement pas à cause d’une peur indécelable, mais de l’adrénaline qui fusait furieusement dans mes veines. Non pas que je craignais de mourir, seulement, je ne voulais pas les voir mourir, eux. Cela faisait tant d’années que je menais ma barque lugubre seule que j’en avais oublié ce que c’était de désirer la partager avec d’autres personnes… quitte à ce qu’elle finisse brisée sur un écueil, et nous, noyés dans les abîmes.
Les images de la vision ne cessaient de se superposer à la réalité, je décelais les mouvements de chacun des sorciers présents avec quelques secondes d’avance, et ce décalage permanent était particulièrement perturbant… Il faudrait que cela soit suffisant pour dénouer les fils de la destinée reliés à ce moment précis. La voix de cette femme résonnait encore dans mon esprit, toutefois, je n’avais pas le temps de me pencher sur ses paroles et leurs impacts certains sur ma vie.
Survivre…
Voilà tout ce qui m’importait, en cet instant.
Je soutins toujours fermement les iris safran de Lucius, laissant toute ma magie monter en moi, tout en prenant garde à ne pas l’utiliser à son maximum. Apparemment, si je me vidais de mon Éther aujourd’hui, les conséquences seraient désastreuses. Armand et moi ne lancerions pas de Sanas Bríg, cela modifierait sans doute la suite des événements.
Mais comment savoir… comment déceler quel moment changer… quelle parole, quel geste pourraient transformer ces probabilités d’avenir ?
J’en avais le vertige rien que d’y penser.
Lucius… L’investigateur de tous mes maux. Ma haine et ma colère grandissaient à mesure que nous nous affrontions du regard. Sa chevelure rouge sang était pour moi un appel au meurtre… Si seulement Alyce le connaissait, elle aurait su tout de suite que ce regard n’invitait qu’à la destruction, jamais à la passion. Il fallait que je fasse pencher la balance en ma faveur, et vite. Je décidai de nager à contre-courant :
— Lucius, quel plaisir de te retrouver ! Je sais que notre dernière entrevue était… comment dire… enflammée ; je suis un peu déçue que tu m’aies laissée sur ma faim…, me plaignis-je avec une voix suave qui fit ricaner Armand derrière moi.
Lui seul savait qu’être une garce ne me ressemblait absolument pas.
Le sorcier de Terre du clan d’Astoria fit une moue déconfite, il devait se rappeler l’intervention d’Onyx, dont il n’avait pas dû garder un bon souvenir. Rune fulmina à ses côtés et Lucius se mit à rire, ce son teinté de folie me fit frissonner ; mon numéro n’avait fait qu’attiser son envie de reprendre ces confrontations sanglantes avec moi :
— Tu m’étonnes ! Moi qui m’attendais à te voir terrifiée et désarçonnée, j’ai l’impression d’avoir fait beaucoup d’efforts pour rien… Mais qu’importe, je t’avais dit que je te retrouverais… Vois-tu ce sceau ?
Je ne regardai pas le sol et ne le quittai pas des yeux.
— Un magnifique sceau d’encerclement magique ! Une petite prison spécialement conçue pour moi, ta chère femme ! clamai-je en tentant de répéter mot pour mot ce qu’il m’avait dit dans cette autre vie.
— Je vais tuer cette…
Lucius fit taire Rune d’un doigt posé sur sa bouche, nos regards s’entrechoquèrent durement, mes lueurs violines et rougeoyantes contre ses iris safran impitoyables.
— Serais-tu davantage que l’insignifiante créature que j’ai toujours perçue en toi ? murmura le sorcier d’abord désarçonné, puis suspicieux.
Il décida finalement de faire tinter son rire malsain. Sa façon de me toiser, sans baisser les yeux, était en soi un acte de folie passible de mort dans un autre lieu, face à de véritables asarlaí. Il dut déterminer que cela n’avait aucune importance et se concentra quelques instants sur la sorcière aux cheveux d’argent à ses côtés :
— Cela sera bientôt terminé mon amour, ne t’enflamme pas pour si peu de chose…, sourit-il de cette façon carnassière qui devait mettre mal à l’aise n’importe qui.
— Encore deux ou trois minutes avant que j’aie canalisé l’ensemble de l’Éther actif de Killian…, m’apprit, dans un chuchotement, Armand situé derrière moi.
Un laps de temps si court et pourtant éternel dans l’enfer au cœur duquel nous venions de tomber. J’accentuai la pression sur le bras d’Alyce près de moi, son regard affichait une nette surprise face à la scène dont elle était spectatrice ; ma façon de provoquer la jalousie de Rune avait mené inexorablement Lucius à devoir la tempérer, quitte à briser la belle image de son amour pour moi. Alyce s’était peut-être laissé envoûter par l’appel d’Astoria, mais elle savait reconnaître un menteur quand elle en avait un face à elle. Ses traits s’affaissèrent, sa magie de polymorphe vacilla en même temps que ses certitudes concernant la mission que Lucius lui avait confiée à mon propos. Sa métamorphose s’opéra alors que je ne lâchais toujours pas son avant-bras, ce qui amplifia son étonnement :
— Personne n’a jamais réussi à me toucher pendant une transition, l’Éther que je dégage à cet instant est trop vif…, murmura Alyce alors que ses véritables yeux d’un bleu sombre me dévisageaient.
— Alyce, je ne suis pas qu’une sorcière en fuite, je ne sais pas qui je suis réellement, d’ailleurs… seulement, sans ton aide, je ne serai plus rien du tout.
Après un moment de flottement qui me parut interminable, sa voix se fit entendre :
— Je te suis. Tu vaux mieux qu’eux… Et même si je trahis la grande Astoria en faisant cela, je ne pourrai de toute façon jamais la servir dignement, en sachant que j’y suis parvenue grâce à ton sang sur mes mains…
La transformation de Mélanie en Alyce n’avait pris qu’une dizaine de secondes, et pourtant, revoir ce visage familier dans ces ténèbres qui nous acculait eut le même effet que si je m’étais enveloppée dans une couverture chaude. Les paroles de la sorcière Drustan résonnèrent comme un accord tacite entre nous, je la relâchai enfin ; ma main s’était engourdie à force de la tenir avec tant de vigueur.
— En tant que sorcière de Drustan, tu as un pouvoir sur la nature et les animaux, non ?
— Je ne suis pas aussi puissante que Chris, mais mon don est relativement développé, oui, pourquoi ? glissa subrepticement Alyce, alors qu’elle évaluait la dangerosité de la dizaine de sorciers vindicatifs nous entourant.
— Je suis ravi de constater que vos retrouvailles ne sont pas aussi touchantes que je l’avais craint, ça nous fera gagner du temps. Alyce, tu peux quitter le cercle. Nous allons procéder à ce qui doit être fait, ordonna la voix de Lucius.
En quoi le don de Drustan pourrait-il nous servir ? songeai-je alors que l’adrénaline affluait furieusement en moi, des émotions trop lointaines pour que je m’en saisisse atteignaient leur paroxysme.
Armand le ressentit près de moi, sa main se glissa dans la mienne et il souffla dans mes cheveux :
— Je l’ai, Aurore… J’ai canalisé toute la puissance de deux Éthers de Bran réunis.
Le clan Bran…
Des croassements tout autour de nous vinrent ancrer l’évocation de ce clan dans mon esprit. Et aussitôt, je sus… ce que je devais faire en vue d’éviter la mort d’Alyce, d’Armand, de toutes les personnes de ce lieu, même si de cela, je ne me souciai guère.
— Alyce, insinue-toi dans l’esprit d’autant de corbeaux et de corneilles qu’il te sera possible de pénétrer, ordonne-leur de se ruer sur tous les sorciers en dehors de ce sceau ! Maintenant !
Je me détournai vivement vers Armand, qui attendait mes directives, le front plissé par les efforts qu’il devait fournir pour canaliser l’Éther de son jumeau et le sien.
— Je vais aspirer le maximum d’Éther que je pourrai… Je l’ai vu auparavant, si nous lancions ton Sanas Bríg, la force de l’attaque arriverait à briser le sceau d’emprisonnement, alors, logiquement, en comptant l’accumulation de ton Éther, celui de ton jumeau et le peu qu’il m’en reste, je serai assez forte pour le briser seule.
— C’est trop dangereux, le Sanas Bríg pompe l’énergie du pentacle entier, et fait appel à la magie de Bran, je ne sais pas si seule tu parviendrais à mobiliser une telle quantité de magie. Ton corps pourrait tout simplement lâcher, Aurore, c’est dangereux…
Autour de nous, des centaines et des centaines de corvidés vinrent se déchaîner contre les membres d’Astoria nous encerclant. Les messagers des ténèbres obéissaient à la volonté d’Alyce qui, à quelques centimètres de moi, employait toute son énergie pour maintenir le contrôle qu’elle avait sur eux. La sorcière Drustan ploya sous la force de sa propre magie et tomba à genoux. Elle n’avait pas eu le temps de se lier naturellement aux oiseaux, pas le temps de les solliciter gentiment pour qu’ils nous aident, sans être certaine qu’ils le feraient, d’ailleurs. Je venais de lui demander une noire utilisation de la magie qui liait Alyce à la nature, en imposant sa volonté, sa domination sur l’esprit des corbeaux, une perversion du pouvoir conféré par Drustan, et son esprit n’était pas fait pour cela. Ce dernier ne tiendrait pas longtemps sous le contrecoup qu’imposait la division de sa conscience à l’intérieur de centaines d’autres.
Certains sorciers d’Astoria poussaient des cris aigus, sous les coups de bec et de serres furieux et tranchant des corvidés, d’autres mobilisaient leur magie pour les tuer. Rune s’était transformée en une torche humaine, et l’odeur qui se dégageait de son carnage me donna un haut-le-cœur. Lucius, quant à lui, avait modelé, grâce à son élément personnel, un bouclier en marbre ponctué de pointes acérées où s’empalaient vainement les messagers des ténèbres.
Ce spectacle cruel ne fit que renforcer ma détermination :
— Ces raclures d’Astoria vont nous tuer, Armand. Je n’ai pas d’autres choix, je dois emmagasiner le maximum d’Éther possible… Je ne peux pas me résigner à voir les choses se dérouler comme dans ma vision.
L’homme revenu de l’Entre-deux acquiesça, je le sentis sur le point de s’y résoudre. Le chaos régnait autour de nous, l’Éther de Bran était tiraillé entre la véracité de mes paroles et l’inquiétude quant à ce que je m’apprêtais à faire :
— Quel sort comptes-tu lancer ? Je pourrais très bien te soutenir et éviter que tu prennes des risques seule…
— Je ne vais lancer aucune attaque, le coupai-je brutalement en voyant Alyce pousser un gémissement de douleur. Je vais me révéler.
Armand fronça les sourcils et m’empoigna l’épaule avec une force dont il n’avait sûrement pas conscience :
— Non ! Tu ne peux pas faire ça ! Tu es trop jeune, tu es affaiblie par ton âme manquante, ils vont te détruire. Aurore, s’il te plaît, nous deux sommes assez puissants comme ça pour briser ce sigil et nous sauver.
Je ricanai froidement devant le mensonge éhonté qu’il osait me servir, je n’avais pas attendu la fin de sa tirade pour commencer à aspirer son Éther. Le sorcier de Bran n’avait pas dû s’en rendre compte, trop occupé à contrôler cette énergie flamboyante et à tenter de me convaincre de ne pas faire ce que je devais pourtant effectuer sans plus tarder.
J’établis un deuxième point de contact avec Armand en glissant ma main sous son tee-shirt, au niveau de son aine, là où se trouvait sa Spéiriúil séala, un corbeau en plein envol, d’un noir abyssal, avec un pentacle brillant dans le regard.
— On ne pourra pas se sauver ni de ce lieu ni de la mort certaine qui nous attend.
Je fermai les yeux, occultant ce regard bleu assombri par la colère. L’Éther que j’aspirais était comme un feu incandescent qui me réchauffait de l’intérieur. J’avais envie de me lover dans cette couverture infernale, quitte même à ce qu’elle me brûle et me consume entièrement. Je ne connaissais plus la peur, mais mon instinct de survie m’envoyait des décharges d’adrénaline, présageant ce qui allait suivre…
— Tuez-les ! ordonna la voix méprisable de Lucius.
Aussitôt, les sorciers autour de nous commencèrent à tisser un sort afin de nous tuer, ensemble, d’une même attaque.
Je ne savais pas si j’avais accumulé assez d’Éther pour ce que je m’apprêtais à faire, j’espérais que son niveau atteindrait ce que mon âme aurait pu me fournir sans le moindre effort…
Nous n’avions plus le luxe d’attendre.
Je rouvris les yeux, j’appelai toute ma magie à se manifester, ce qu’elle fit immédiatement. Le sceau d’encerclement bloquait mes attaques, pas la mobilisation presque passive de mon Éther. Je levai mes mains vers les cieux, mon regard accrocha celui, safran, de Lucius et je hurlai de toutes mes forces :
— Ar an lá seo, agus ag an uair seo, nochtfaidh mé déithe uile na Sidhe. Éilím meas ar mo chuid fola, mo chéim, mo dhraíocht mar a éilíonn ár
ndlíthe naofa !6
Une onde de magie phénoménale se déploya autour de moi, elle souffla tout sur son passage, mit à terre tous les sorciers m’entourant et fit voltiger les plumes d’un noir d’encre des volatiles tombés pour nous protéger. Le sceau d’encerclement grésilla un instant, puis, le sang des corbeaux et des corneilles sacrifiés sur la terre scintilla étrangement, comme empli lui aussi d’une énergie dévastatrice. Enfin, le liquide écarlate sillonna les marques du sceau avant de le briser dans un craquement sonore distinctif.
Lançant un regard circulaire, je scrutai les sorciers présents, les défiant de reprendre leur sort mortel à notre encontre. Aucun n’osa affronter mes yeux vairons ni mes cheveux rougeoyants imbibés de ma magie, qui formaient une couronne infernale autour de mon visage. Si l’un d’eux avait l’audace de s’attaquer à moi, il ne s’agirait plus simplement d’un règlement de compte avec une Scriosadh, non, cela reviendrait à insulter Astoria et toutes les autres Dia.
J’aurais pu m’agenouiller ici face à eux, toucher ma marque, et accepter d’appartenir de nouveau à Astoria. Mais je le savais pertinemment, aucune clémence ne m’aurait été témoignée par ce repentir, ils m’auraient tuée sauvagement quitte à trahir la confiance de leur déesse…
Je n’avais ainsi pas eu d’autre choix que d’affirmer ma supériorité face à eux. Je n’avais jamais été une simple sorcière, non, depuis ma naissance j’avais toujours été bien plus que cela. Sauf que cette vérité avait été cachée à tous, jusqu’à maintenant.
Lucius, fidèle à lui-même, soutint mon regard, ses lèvres frémirent quelques instants et finalement il céda à son impulsivité guidée par sa folie :
— Ce n’est pas possible ! Pas toi, pas la…
— Arrête ! ordonna Rune à ses côtés en plaquant une main ferme sur sa bouche, faisant mourir les mots ainsi que le ricanement méprisant de son amant. Elle ne t’épargnera pas si tu persistes…
Je ris faiblement, épuisée par l’Éther que je venais de consommer pour faire résonner mon appel partout où il serait audible, lui faisant même franchir les voiles de l’Autre Monde. Rune avait baissé la tête en disant cela, un signe de soumission qui remuait des sentiments étranges au fond de moi.
— Écoute ta putain…, lâchai-je, vibrante de rage face au souvenir de ce qu’ils s’étaient apprêtés à nous faire subir si je n’avais pas révélé ma nature de Fothaidh, un être semi-divin. Je ne laisserai passer aucune offense, même en parole, il en va de même pour Armand Ypsilántis et Alyce McBain à mes côtés. Si vous saviez comme j’ai envie de vous éventrer, là maintenant… alors, ne me donnez pas la moindre occasion de satisfaire ce désir qui m’en coûterait bien moins qu’à vous, ricanai-je tandis qu’Armand me prenait par la main.
Tentative vaine afin de calmer la rage pernicieuse et malsaine que mon Émergence venait de caresser en moi.
— Pour les incultes qui n’auraient aucune idée de ce qui est en train de se passer, si l’un d’entre vous essaie de m’attaquer, vous ouvrirez une guerre sans merci entre le clan d’Astoria et tous les autres covens sans exception. Un être divin qui se révèle aux mondes obtient de manière immédiate la protection divine de toutes nos Dia. En souvenir des Fothaidh tués après s’être révélés…
Je n’eus pas besoin d’en dire plus, les plus jeunes asarlaí s’agenouillèrent face à moi et inclinèrent la tête en signe de soumission, alors que les membres du pentacle d’Astoria, plus expérimentés et rompus à nos coutumes, m’avaient déjà présenté leurs respects juste après avoir été balayés par le souffle de magie qu’avait provoqué mon Émergence. Alyce, à mes côtés, se releva péniblement, sa démonstration de force l’avait éreintée. Elle me lança un regard de remerciement, que je lui rendis. Sa trahison et son aide venaient de rééquilibrer la balance fragile de nos vies.
J’allai de nouveau parler quand je la vis : une masse éthérique d’une taille phénoménale. Des centaines de filaments colorés provenant de toute part, à la manière de flèches décochées à vive allure, se rejoignaient pour ne plus faire qu’un flot de magie dont j’étais l’unique cible. Je bandai les muscles de mes jambes pour accuser le choc et serrai les dents.
La réponse à mon appel fut sans aucune mesure avec les pouvoirs asarlaí auxquels je m’étais confrontée auparavant. Des mots n’auraient pas suffi pour qualifier la puissance destructrice des forces divines qui vinrent me goûter, me tester, s’infiltrer dans mon corps, au cœur de mon esprit, dans toutes les strates possibles de ce qui faisait de moi un être vivant. Les dieux du Sidhe venaient d’envoyer des éclairs de magies sillonner l’espace et le temps afin de me retrouver, pour connaître et évaluer l’étendue de ma magie, pour tenter de sonder la divinité qui avait permis ma naissance. Je l’avais sciemment occultée de mon Émergence : je n’étais pas encore prête à avouer cela.
Je commençai à perdre l’équilibre, mais je ne devais pas flancher ni crier, quelques gémissements de douleur m’échappèrent pourtant face à l’assaut de ces puissances supérieures.
Heureusement, leurs réponses n’avaient rien d’offensif, c’était une simple curiosité de l’Autre Monde, face à celle qui venait de troubler leur vie. Les Fothaidh ne couraient pas les rues. Et les dieux avides de pouvoir adoraient ces nouvelles distractions sur leur grand échiquier.
Je compris davantage ce que m’avait avoué la voix dans ma vision, si je me retrouvais physiquement face à une Dia, je ne tiendrais pas deux secondes…
Une nouvelle magie réagit à mon appel, plus ancienne que les précédentes, plus lointaine… une magie ancestrale plus invasive que les autres dans l’examen de mon importance ou non dans son monde.
— Je n’aurais pas assez d’Éther, Armand… Il m’en faut vraiment plus pour tenir l’assaut des Dia…, murmurai-je en réalisant que l’Éther que j’avais fait mien cherchait à tout prix à repousser ces assauts qu’il percevait comme des menaces.
Les forces qui déferlèrent en moi étaient à la fois une multitude d’essences et de présences. Tantôt je me sentais submergée par la puissante odeur de fleurs, tantôt une caresse de feu venait toucher mes entrailles. Quelques secondes plus tard, j’eus l’impression de ne faire qu’un avec chaque élément de la nature m’entourant, mon souffle devint vent et mon sang devint eau. Des images se succédèrent, elles n’avaient, pour la plupart, aucun lien avec ce monde, et je devinai des visions d’un Sidhe magnifique et étincelant. Il y eut une magie qui me fit tourner la tête et sembla prendre le contrôle de mon esprit. Un kaléidoscope d’images s’imposa à moi : des plages de sable blanc à perte de vue, un lieu sans commune mesure avec notre réalité. Un lieu où les astres brillaient de teintes rose améthyste, où des châteaux de lumière resplendissaient comme des diamants sur des terres d’ombre. J’en perdis l’équilibre :
— Aurore, il faut que ça s’arrête… Tu commences à perdre pied… Et il y a quelque chose qui ne va pas avec Killian, j’ai peur d’avoir été trop loin avec son Éther.
Je relâchai aussitôt sa main, était-il en train de m’annoncer que je venais de tuer son jumeau ? La perte trop brutale d’un Éther consumait l’âme d’un sorcier. Et quelle quantité avais-je siphonnée pour éviter d’aspirer les dernières étincelles d’Éther de Macha ?
D’un geste, j’essuyai mon nez humide et découvris sur le revers de ma main une traînée de sang. Les gouttes écarlates s’écoulaient déjà à un rythme régulier.
J’esquivai le regard d’Armand et concentrai le mien sur Alyce, qui fronça les sourcils, inquiète à la vue de mon visage. Elle n’eut aucun mal à comprendre que la situation était grave. Dénuée de mon âme, qui aurait sans mal supporté la curiosité des Dia, mon état actuel était très loin de faire le poids, il me fallait bien plus d’Éther, et sans attendre !
— Je vais réparer ce que j’ai causé… Je me battrai avec toi, dorénavant ! me glissa fermement Alyce en me prenant la main.
Aussitôt, mon pouvoir passif commença à soutirer l’Éther généreusement dispensé, et je perçus sous son chemisier blanc l’éclat d’un sceau briller sur son corps. La jeune femme m’apprit :
— C’était par cet intermédiaire que le sorcier de Lífþrasir transférait les pouvoirs de la sorcière Céleste en moi, pour donner l’illusion que je possédais le don de téléportation. Du coup, c’est un sceau qui devrait, à l’inverse, te permettre l’accès à l’Éther de ce Lífþrasir.
J’aspirai sans ménagement cette force vitale, faisant en sorte de rompre la connexion si jamais j’épuisais cette source et commençai à absorber l’Éther d’Alyce. Les ondes de magie des divinités refluèrent doucement au bout de quelques minutes, pas un sorcier présent n’avait osé lever la tête vers moi.
Tant mieux.
Je ne souhaitais pas qu’ils me voient à bout de forces, tenant à peine debout, le visage ensanglanté sans pourtant avoir été blessée. Une dernière intrusion s’infiltra en moi, une énergie délétère et venue du tréfonds du Sidhe. Une force primale et carnassière, qui me donna la nausée, sa haine et son désir de vengeance s’insinuèrent en moi d’une manière malsaine. Face à l’insulte, j’envoyai une attaque d’Éther aussi puissante que je le pus, afin de l’exhorter à quitter mon corps.
— Pourquoi l’essence de ta magie m’est impénétrable ? Que caches-tu en ton sein, jeune Fothaidh ? résonna dans mon esprit sa voix sombre comme la nuit et aussi tranchante que la lame d’un poignard.
Le combat mental et éthérique dura quelques secondes. Je crus distinguer un rire sinistre, ou bien était-ce un grognement inhumain, qui se répercuta désagréablement à l’intérieur de moi, avant que cette magie ancestrale ne se retire ?
J’en restai pantelante, le souffle coupé.
Après cela, tout s’arrêta.
Armand me soutint pour que je tienne debout, Alyce relâcha ma main. Le sceau sur sa poitrine avait brusquement cessé de briller. La jeune femme déboutonna vivement sa chemise au niveau de son décolleté, nous laissant voir la chair du haut de sa poitrine, vierge de tout entrelacs typique d’un sigil unissant deux sorciers. Nous ne dîmes rien, la réalité se révéla bien assez criante comme ça : l’asarlaí lié à Alyce venait de perdre la vie à cause de l’Éther que je lui avais pris sans restriction.
Une vie pour une vie ?
La dureté de cette réalité ne fit que décupler la fureur brûlante dans mes veines, tout cela à cause de ces sorciers dégénérés agenouillés là, face à moi.
Des flammes naquirent de mes mains, une envie de leur faire du mal crépitait en moi, la colère soulevait ma poitrine en une respiration difficile.
— Mon amour, m’appela délicatement le sorcier Bran, ne te laisse pas aller. Il faut se recentrer, tu as survécu à l’Émergence, sans ton âme, c’est déjà un exploit.
— Est-ce que tuer des asarlaí innocents pour cela est aussi un exploit Armand ? l’interrogeai-je d’une voix rauque.
— Tu ne l’as pas fait avec de mauvaises intentions, ce qui compte c’est que tu as réussi. Maintenant, il faut que tu récupères ton âme, car tu ne résisteras pas à la prochaine étape, nous le savons tous.
— Il a raison, soutint Alyce, tous tes choix vont être épiés, dorénavant, et non pas parce que tu es une sorcière ultra puissante, mais parce que tu viens de révéler ta filiation divine et que toutes les Dia voudront savoir ce qu’elles doivent maintenant faire de toi. Ne réagis pas sous le coup d’une colère qui te mettrait en difficulté !
Ils avaient raison. Une petite étincelle de lucidité en avait conscience, sous ce torrent funèbre de haine et de colère qui couvait en moi. Je fermai les yeux, puisque la chevelure écarlate de Lucius face à moi ne m’aidait pas à me calmer. Les flashs de la vision m’assaillirent sans relâche, comme si la vanne jusqu’alors fermée déversait à présent le flot ininterrompu des images de tout ce qui aurait dû se produire si je n’avais pas réussi à éviter ce futur. La tête d’Armand roulant près de moi et le corps foudroyé d’Alyce s’effondrant à mes côtés ne s’effacèrent pas totalement de mon esprit quand je décidai de prendre la parole d’une voix forte et maîtrisée.
— Raclures d’Astoria, j’exige que vous nous meniez à votre coven immédiatement, je dois avoir une petite discussion avec votre déesse, ordonnai-je prestement alors que les sorciers, toujours à genoux, acquiescèrent sombrement.
— Nous ferons comme vous le désirerez, Fothaidh.
Je m’approchai alors de Lucius et le surplombai comme je n’avais jamais espéré pouvoir le faire. Nos regards s’accrochèrent, j’y lus son dégoût et sa haine à mon encontre, parfait reflet de ce qu’il pouvait y découvrir dans le mien. Rune lui prit la main, pour le tempérer, ou peut-être pour se rassurer elle-même ?
De leur haine stupide, ils avaient forgé chaque pièce de l’être qui se trouvait face à eux, l’instrument de leur pire cauchemar.
— Les rôles vont s’inverser dorénavant…, murmurai-je avant de leur tourner le dos.
Les deux sorciers égides de ma vision étaient également présents, je ne les oubliai pas :
— Traîtres d’Horus, suivez-nous, vous expliquerez à votre Roi du pouvoir sacré ce que vous comptiez faire, cela le ravira certainement !
Armand se mit à ricaner à mes côtés. Je ne savais pas s’il avait conscience de ce à quoi il venait d’échapper, indifférent à ces images d’horreurs qui peuplaient mon esprit ; le jeune homme me lança un sourire éclatant, alors qu’Alyce garda la mine résolument sombre, hantée par la multitude de pensées qui l’étreignaient honteusement.
5 « Le sort en est jeté » en latin.
6 « En ce jour, et en cette heure, je me révèle à tous les dieux du Sidhe. J’exige le respect de mon sang, de mon rang, de ma magie comme le veulent nos lois sacrées ! » en irlandais.
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