Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes

Seizième magie : Tensions au sommet.

Seizième magie : Tensions au

sommet.

 

Lorsque nos corps se sont séparés, j’ai su que je ferais tout pour avoir le privilège de partager de nouveau une étreinte avec toi. J’ai su tout aussi nettement que mon avenir ne serait plus si limpide que je l’aurais cru, avec ta présence sur l’échiquier.

Moi qu’on a souvent nommé « l’homme sans cœur », « l’Esprit dénué de sentiments », je me retrouvais tiraillé d’une manière inédite entre mes envies paradoxales… Te garder près de moi… La retrouver, elle, coûte que coûte… Qu’est-ce qui me rendrait le plus heureux ? Comment atteindrais-je enfin la satisfaction de mon existence ? Par l’amour ou la vengeance ?

Encore aujourd’hui, je me pose sincèrement la question.

Gabriel Virtanen, Éther de Lífþrasir

 

Alors que le sorcier de Lífþrasir se retirait, j’eus le sentiment désagréable de me retrouver de nouveau seule, vulnérable et vide. Ses caresses, sa voix et son corps s’étaient maintenant descellés de mon être, et à mesure que je prenais conscience de ce que nous venions de partager, la fièvre s’éteignit en moi et le regard passionné du sorcier Lífþrasir redevint celui glacé d’un fin stratège.

Dans ces conditions, il nous fallut peu de temps pour nous rhabiller, et pendant que je tentais de dompter mes boucles rendues humides par cette étreinte, je sentis l’impulsion d’Éther émaner de Gabriel au moment où il restitua tout leur libre arbitre à la centaine de personnes présentes dans le club. L’endroit sembla reprendre vie et quitter cette rigidité inquiétante qui s’était saisie de la foule depuis que Gabriel s’était immiscé dans leurs têtes.

— Si ça peut te permettre d’avoir l’esprit plus léger, j’ai beaucoup bu ce soir, et fumé le Sícideil aussi…, me défilai-je, désinvolte.

— Ta diplomatie ne cessera jamais de me surprendre, murmura sèchement Gabriel en nouant sa chevelure en une queue-de-cheval qui lui donnait un air plus strict. Je me demande bien comment tu n’as pas encore déclenché une guerre avec les souverains d’autres clans !

— Sans doute parce que presque aucun d’eux n’a daigné venir me rencontrer depuis que je suis devenue Reine…

Gabriel fronça les sourcils, prit dans ses pensées, avant de rétorquer :

— C’est sûrement mieux comme ça…

Maintenant, j’avais vraiment besoin de prendre l’air, l’odeur enivrante de Gabriel me collait à la peau et je ne désirais plus supporter son regard, sa présence… je n’avais pas les idées claires, quand il se trouvait trop près de moi. Je le quittai sans un mot et jouai des coudes, sans remords cette fois, ne mettant que soixante-treize secondes pour rejoindre la sortie.

Le vent frais me cingla le visage, mais, au moins, le contraste avec l’atmosphère étouffante du club me fit du bien. Les étoiles scintillaient librement, dans cet endroit du monde où la pollution lumineuse n’existait pas. Nous avions beau être dans une partie plus moderne des terres d’Astoria, avec des bâtiments de deux ou trois étages, plus imposants que les vieilles chaumières d’antan au cœur du clan, il n’y avait pas de lampadaire à chaque coin de rue. Astoria avait toujours mis un point d’honneur à protéger la nature, la faune et la flore, peut-être bien l’une des seules causes que nous avions en commun.

Gabriel ne tarda pas à me rejoindre, et lorsqu’il le fit, il s’adossa au mur du Разгром en briques blanches et s’alluma une cigarette dont les míshásta raffolaient. Alors qu’il soufflait vers le ciel de la fumée vaporeuse, il me demanda gravement :

— On va donc faire comme si rien ne s’était passé ?

À mes yeux, j’avais tout simplement cédé à une vague de désir ; je me laissais aller tous les soirs à l’appel de l’alcool et des cristaux Drustan… rien d’inhabituel, en soi.

— Sauf que moi, je ne suis pas une bouteille que l’on vide avant de la balancer dans un coin pour en déboucher une autre…, rétorqua Gabriel qui suivait le fil de mes pensées.

— Non, toi tu es plutôt la bouteille qui nous fait envie, que l’on ouvre sur un coup de tête et dont on recrache la première gorgée amère en se demandant si elle n’est pas empoisonnée.

L’Éther de Lífþrasir se mit à rire devant l’analogie qui aurait sûrement froissé n’importe quel mec, mais pas lui.

— Je ne pense pas pouvoir me passer de toi…, persévéra Gabriel en rivant cette fois son regard perçant dans le mien.

J’eus une bouffée de chaleur, suivie de frissons. Comment cet homme faisait-il pour subir la morsure du froid vêtu simplement de sa chemise noire ? Puis, je songeai qu’il était certainement Cardinal du coven de Lífþrasir, dont la branche principale se situait dans le fin fond de la Norvège… Nous avions été tous les deux des enfants de la neige.

Je soupirai lourdement, à cause de l’accumulation de fatigue, d’alcool et du plaisir éreintant que mon corps venait de partager avec lui, c’était beaucoup pour moi. Je m’assis sur une barrière en métal délimitant le parking du Разгром, je n’avais qu’une envie : aller me coucher et dormir. Mais cela aussi m’était interdit.

Vie de merde !

Je décidai enfin de rebondir sur les paroles de Gabriel, qui ne m’avait pas quittée de son regard envoûtant.

— Pourtant, c’est ce que tu as fait, ces derniers temps…

— Être un Éther comporte quelques obligations, tu l’auras sans doute remarqué dans ta nouvelle position…

Non, moi je ne fais que m’ennuyer à mourir et tuer des gens toute la journée…, eus-je envie de lui balancer avant de me retenir, non pas parce que c’était faux, mais parce que cela ne ferait avancer en rien cette conversation déjà houleuse.

Gabriel, qui n’avait rien raté de ma pique non verbalisée, me lança un regard sévère que j’ignorai en replongeant dans mes pensées.

Tout ce que j’avais remarqué, dans ma nouvelle position, c’était qu’un Éther était plus libre qu’une Reine, ce que je trouvais assez injuste, dans le fond. Je soupirai encore et dépliai plusieurs fois mes doigts pour tenter de les réchauffer. Je commençais à avoir un peu froid sous mon simple pull en laine. Gabriel tira une longue latte et expira sa fumée vers moi alors qu’il se rapprochait de la barrière où je me situais, un malicieux sourire aux lèvres que je ne compris pas. Était-ce une invitation à le réduire en cendres ?

— Depuis l’assassinat de Nya, les souverains sont un peu plus attentionnés et protecteurs envers leur Éther… Cela leur a permis de réaliser à quel point nous sommes indispensables à l’équilibre de la magie du pentacle, et in fine, au rayonnement des souverains du pouvoir sacré. Le clan Diancecht peine à se relever de cette perte, ils n’ont pas trouvé d’Éther pour remplacer Nya. J’ai dû revoir avec Psyché toutes nos stratégies de défense, et avec les préparatifs de Litha qui s’annoncent, j’ai eu du mal à quitter mon clan avant ce soir. Comme tu dois t’en douter, cette femme est épuisante !

Il n’avait pas eu besoin de se justifier, je savais très bien ce qu’impliquaient les grandes responsabilités… l’aliénation de nos libertés individuelles pour servir des idéaux bien plus grands.

— Dois-je comprendre que Psyché ne sait pas que tu es là ?

— En effet, c’est une visite officieuse… Et je ne la regrette absolument pas ! conclut-il, enjoué, avec un clin d’œil, qui me fit lever les yeux au ciel, avant de me faire sourire malgré moi.

— Mais comment as-tu réussi à pénétrer les frontières du clan ? l’interrogeai-je, circonspecte, en songeant que si Gabriel pouvait se faufiler aussi facilement sur nos terres, il pourrait à lui seul décimer un quart de nos asarlaí.

— Le clan de Lífþrasir a toujours veillé à ce qu’aucun de nos sorciers aspirant à être sentinelles ne soit positionné dans le clan d’Astoria… aucun de tes pauvres gardes n’est donc immunisé contre nous. Ils ne se souviendront pas m’avoir vu, juste qu’un grand loup blanc a joué un peu avec eux avant de se fondre dans la neige.

— Astucieux…, commentai-je en m’efforçant de faire taire mes pensées. Et à quoi dois-je l’honneur de ta venue ici, Gabriel Virtanen ? 

Nos regards s’accrochèrent de nouveau et, d’un geste de son majeur contre son pouce, le sorcier projeta son mégot dans les airs, celui-ci s’illumina de toutes les couleurs de l’Éther avant de se disperser dans des étincelles dorées. Gabriel combla rapidement la distance nous séparant, et je restai figée, ne pouvant m’empêcher de détailler la fluidité de ses mouvements, il semblait aussi vaporeux que le vent, insaisissable également. J’avais du mal à réaliser ce qu’il s’était passé entre nous quelques minutes auparavant à peine. Avec son air altier, la perfection de chacun de ses gestes et le contrôle infime qu’il possédait sur sa magie en permanence, nous ne jouions clairement pas dans la même cour. Lorsque Gabriel s’arrêta à deux mètres de moi, nos visages étaient situés pour une fois à la même hauteur, celui de l’homme à la chevelure lunaire devint grave :

— J’ai été trahi. Et depuis ce jour où je t’ai vu disparaître sous mes yeux sans que je puisse savoir où tu étais et ce qu’on t’avait fait subir… j’ai eu, disons… beaucoup de mal à le supporter ! Si tu te poses la question, le traître Lífþrasir qui a fixé un sceau liant ton ami Alyce à une sorcière Céleste dans le but de te piéger est mort, grâce à ton Émergence, je suppose… J’ai tué de mes propres mains ceux qui l’avaient aidé, cela va sans dire, me raconta-t-il d’un ton glacial et le plus naturellement du monde. Et puis j’ai appris, comme nous tous, ton sacre en tant que Reine du pouvoir sacré d’Astoria, et maintenant, je peux constater par moi-même que tu n’es pas qu’une Reine… mais une Fothaidh en devenir !

La voix de Gabriel vrilla à la fin de sa tirade, teintée d’une colère sourde, et il cessa aussitôt de parler. J’observai ses lèvres pincées et son regard à présent polaire, qui se mit à scintiller d’une lueur améthyste. J’eus un mauvais pressentiment. Son Éther voulait prendre le contrôle sur lui et il ne fallait absolument pas que cela arrive à un sorcier de son ampleur. Alors que la lueur étincelait toujours de manière dangereuse, Gabriel poursuivit avec une intonation létale :

— Jamais je n’ai voulu que tu sois obligée de faire un tel choix ! Je n’ai pas pu te protéger d’Astoria comme j’en avais la ferme intention, et maintenant tu dépéris, emprisonnée dans un rôle et par des geasa qui ne t’incombaient pas…

Je levai les yeux vers le firmament pourpre saupoudré d’étoiles, je ne devais pas penser à la perte de contrôle de l’annihilateur d’esprit au risque d’empirer celle-ci. Les paroles de Gabriel provoquèrent en moi quelque chose d’indicible. Le sorcier Lífþrasir connaissait le dédale de mes réflexions, comprenait certainement mieux que moi-même les sentiments qui m’animaient. Pouvait-il déceler la terreur que me causait ce vide en moi que je ne pouvais plus éviter ? L’horreur de cette nature enfouie dans mon for intérieur et qui n’attendait qu’une chose, se délecter de sang et de violence ?

Gabriel réduisit le fossé entre nous et me prit dans ses bras, je posai ma tête sur son torse. Un geste naturel qui n’aurait pas dû l’être, signe que plus rien n’allait dans ma vie, ces derniers temps.

— Tu n’es pas responsable de ce qui m’arrive, Gabriel…, soufflai-je parce que c’était la stricte vérité. Tu as fait de bons choix pour me sortir de là, mais personne n’est omniscient…

— Moi, je devrais l’être…, murmura-t-il avec une fureur étonnante de sa part.

— Même les dieux ne le sont pas… tu n’as donc aucune raison de l’être. Tu as un don puissant et redoutable, pourtant, à trop te reposer sur lui, tu risques de passer à côté de l’essentiel, et cela te rend aveugle… N’es-tu pas tant dans les pensées des autres que tu en oublies les tiennes ? Te serais-tu laissé berner, si tu avais écouté ton instinct plutôt que de percer chaque esprit autour de nous après m’avoir sauvé de Daenerys ?

L’Éther recula soudain, déliant cette étreinte agréable comme si je l’avais brûlé à vif. Une expression étonnée se peignit quelques instants sur ses traits avant de retrouver leur placidité coutumière. L’homme fronça son nez droit pour finalement détourner son regard, qui avait recouvré leur teinte habituelle, dans un faible soupir. Avais-je touché sa corde sensible ?

— Ah, tu es là ! On avait peur que tu aies encore vomi tes tripes quelque part, alors je me suis sacrifiée pour venir te chercher ! ricana Alyce qui sortait du bar tout en s’avançant vers nous.

Gabriel, qui lui tournait le dos, se raidit soudain, et mon mauvais pressentiment se confirma. Dans son état, personne d’autre que moi n’aurait dû pouvoir l’approcher, pour éviter la surcharge de pensées et des sentiments qui pourraient le faire basculer :

— Toi…, souffla-t-il d’une voix si froide qu’elle me glaça l’échine bien plus que le vent polaire de cette nuit.

Mon instinct de survie se déclencha immédiatement, mais Gabriel était bien plus vif que moi. Il opéra un demi-tour sur lui-même et, sans un mot, d’un simple tissage de ses deux index, projeta Alyce contre le mur gelé du bar à cinq mètres de haut grâce à une immense décharge d’Éther. Alors qu’elle chutait lourdement au sol, la sorcière d’Eau ne se laissa pas démonter :

— Isa ! cria-t-elle en réaction.

Son sortilège runique devint presque aussitôt de la glace à cause des températures négatives. L’énorme jet d’eau qu’elle avait créé pour se défendre se mua en une imposante lance solide qui fonça droit vers le sorcier Lífþrasir. Ce dernier n’eut qu’à souffler, et l’air qu’il propulsa de ses poumons, lié à un tissage de ses doigts, se changea en un chatoiement de feu et d’Éther qui liquéfia puis évapora l’attaque d’Alyce en quelques instants. Face à cette explosion de magie, la mienne me protégea en matérialisant un demi-bouclier d’Éther, m’évitant d’être touchée par les sorts déviés.

— Je vais te tuer ! prévint Gabriel d’une voix douce et susurrée, c’est toi qui m’as trahi ! C’est à cause de toi si Aurore se retrouve dans cette situation…

Je compris alors sa réaction violente… Le sorcier de Lífþrasir avait reconnu l’esprit de Mélanie, la fameuse sorcière Céleste dont Alyce avait pris l’apparence pour nous duper et me vendre au clan d’Astoria.

Alyce, bien sonnée par sa chute brutale, se releva, chancelante, mais de nouveau prête à répliquer ou à se défendre contre son adversaire. Les membres de pentacle étaient bien plus résistants que les asarlaí ordinaires. Conditionnement oblige. La jeune femme de trente-deux ans cria avec amertume :

— Tu devras prendre un ticket, comme tout le monde, et pour information, Armand se trouve déjà devant toi pour me faire la peau…

Armand…

Il semblait étrange que son prénom ne refasse surface dans mon esprit qu’à cet instant seulement. Je ne méritais sûrement pas le titre de petite copine du siècle !

— Je ne compte pas passer derrière lui pour quoi que ce soit ! lâcha Gabriel de cette voix flippante, tout en tissant un sort à l’aide de ses deux mains.

— Ce n’est pourtant pas l’impression que tu donnes ! cracha Alyce avec sa gentillesse légendaire, alors que son regard faisait un aller-retour entre Gabriel et moi.

Elle vient vraiment de signer son arrêt de mort ! constatai-je en mon for intérieur.

Le sorcier Lífþrasir éclata d’un rire froid et glaçant, qui ne présageait rien de bon. Alyce venait de s’autoproclamer défouloir de la soirée. Gabriel répliqua sans attendre en lançant la rune Sowilo, une attaque d’Éther qui tirait sa force de l’élément Air et qui portait la symbolique du soleil et de la foudre.

À cet instant, plusieurs choses se déroulèrent en même temps : Alyce se retrancha derrière un mur d’eau, alors que des éclairs luminescents donnèrent naissance à une nuée de magnifiques papillons d’Éther qui se jeta sur elle.

Gabriel utilisait sa magie comme un art, avec une précision chirurgicale qui n’aurait pas dû être permise sans tissage plus long et complexe. Cela fit envie à mon Éther agonisant qui en voulait toujours plus. Si j’arrivais à canaliser une attaque de ce type, je pourrais manipuler des sortilèges de pleine puissance pendant quelques jours.

Soudain, trois loups de glace firent irruption dans mon champ de vision, provenant de la rue à laquelle je tournai le dos, et se ruèrent avec une férocité fulgurante sur Gabriel. Ce dernier, trop absorbé par son désir de vengeance, se fit mordre par l’un d’eux à la jambe, lui arrachant un cri de rage.

Contemplative face à cette effervescence de magie, qui changeait bien des pitoyables attaques des novices que je me farcissais tous les matins, je n’eus pas besoin de me retourner pour reconnaître la signature énergétique de mon grand frère.

Deux sorciers d’Eau provenant de deux pentacles différents, contre un sorcier de l’Éther, les paris sont lancés !

Gabriel avait un genou à terre et Alyce venait de faire tomber sa défense d’eau pour un sortilège offensif. Je pus lire sur son visage toute la rage et la frustration accumulées ces dernières semaines se déverser dans la rune lorsqu’elle hurla :

— Lagu !

Elle avait pris le temps de bien manipuler son Éther et de le tisser afin de lui conférer une forme beaucoup plus travaillée et donc plus puissante. La

rune de niveau IV prit la forme d’un magnifique kelpie12 d’un blanc éclatant, une créature chevaline impressionnante et si vigoureuse que l’écume et les vagues qui leur donnaient vie ne gelèrent pas dans cette nuit polaire. Les kelpies maniés par un membre de Drustan pouvaient s’avérer fatals, leur magie arrivait à séduire leur proie, les laissant sans défense. De plus, grâce à sa nature animale, Alyce pouvait communiquer en pensée avec lui.

Simultanément, le deuxième chien de glace d’Eden allait attaquer l’épaule de Gabriel quand ce dernier souffla entre ses doigts en esquissant un sourire sardonique :

— Rhaido !

Autour de lui apparut aussitôt une multitude d’Alfen, des créatures du panthéon nordique, qui possédaient à peu près ma taille et dont le corps dégageait une lumière vive. Gabriel n’avait convoqué que des elfes clairs, façonnés dans l’air grâce à la rune du même élément. Les créatures étaient aussi fluides que le vent, mais formaient un cercle impénétrable enveloppant le sorcier et tenant ainsi à distance les trois chiens d’Eden qui grognèrent de frustration. Cette rune n’était pas redoutable en soi, mais Gabriel l’avait maniée de telle sorte qu’elle devienne bloquante pour ses adversaires.

Le sorcier de Lífþrasir, désormais protégé par cette barrière composée d’une dizaine de femmes à la beauté surnaturelle et aux longs cheveux blonds qui me firent penser à ceux de leur invocateur, commença à tisser un sort complexe à l’aide de tout son être. Je regardai, intéressée, la danse fluide qu’exécuta son corps finement musclé pour ce type d’exercices plutôt que pour les combats rapprochés.

Les trois sorciers de pentacle étaient absorbés corps et âme dans cette rixe d’un soir et bientôt quelques asarlaí traînant par là, ou des clients ayant eu besoin, comme moi un peu plus tôt, de prendre l’air, s’avancèrent à distance très respectable de notre quatuor.

Le kelpie avait fini sa course et il se cabra majestueusement au-dessus de Gabriel, c’était sans compter la rapidité inouïe de quatre Alfen qui tournoyèrent élégamment tout autour de la créature mythique. Soufflant un vent encore plus glacial que celui nous entourant, leur danse éphémère fit naître tout autour d’elles une pluie de cristaux. Et en moins de temps qu’il ne fallut pour le dire, l’extrémité de la crinière du cheval ondin, composée d’une multitude de gouttelettes, se cristallisa sous la forme de pics de glaces, puis l’ensemble de son corps se mit à geler et, très vite, ne fut plus qu’une statue. La sculpture de glace imposante, figurant le kelpie cabré sur ses pattes arrière, possédait une beauté rare, et de nombreux spectateurs poussèrent des exclamations de surprise face à la rapidité d’exécution du sort de Gabriel. Ce dernier détenait bien plus de magie que ses deux adversaires, c’était incontestable.

La sorcière d’Eau d’Astoria avait déjà lancé deux sortilèges runiques, Eden, quant à lui, rappela ses chiens de glace qui se désagrégèrent dans un crissement distinctif. Mon grand frère, qui s’était avancé sans doute dans un dessin protecteur envers moi ou Alyce – je ne savais le dire –, avait tissé un nouveau sortilège à l’aide de ses mains et de ses bras. Pourtant, le sorcier de Lífþrasir ne semblait ni fatigué ni prêt à rendre les armes, au contraire, il s’était relevé après la morsure qu’il avait subie à la jambe et son air serein accompagné de son sourire éclatant ne put qu’agacer royalement ses opposants.

Alors ma froide raison m’avertit du danger imminent. Je ne ressentais aucune inquiétude pour Eden, Gabriel ou Alyce, mais le sorcier de Lífþrasir était venu sur mes terres incognito. Sa subite apparition causerait de nombreux soucis, autant dans les failles de la sécurité d’Astoria que des désagréments diplomatiques avec son clan et la Reine Psyché, si la nouvelle se diffusait que deux membres d’un pentacle s’étaient ligués pour attaquer l’Éther de Lífþrasir.

Je n’ai vraiment pas besoin de ça, en ce moment !

Je n’étais pas amie avec Psyché, comme ma mère l’avait toujours été, peut-être que désormais me faire la guerre pour m’écraser et révéler la suprématie de son clan ne lui poserait aucun problème de conscience. Je ne désirais pas tester cette théorie.

Je descendis vivement de la barrière qui me servait de perchoir depuis quelques minutes et m’élançai vers le centre névralgique du combat. Alyce n’avait pas eu la force de poursuivre ses assauts élémentaires, il fallait dire que nous avions bu bien des shooters avant que cette soirée ne se transforme en altercation interclans. Je n’allais pas cramer inutilement mon Éther pour étouffer ou contrer les attaques des deux sorciers, non, j’allais utiliser une magie que je n’avais pas mise à l’œuvre depuis un moment. Un pouvoir que je ne contrôlais absolument pas, certes, mais qui ne serait certainement pas la plus mauvaise idée que j’aurais eu ce soir.

Il était déjà trop tard lorsque je vins me placer entre Gabriel et Eden, les deux venaient de se lancer leur sortilège, l’un d’Éther et l’autre d’Eau, sous forme de glace. La centaine d’esprits m’entourant s’était rapprochée de moi dans l’optique désespérée de me protéger de ce flux de magie bien trop puissant pour que j’y résiste sans invoquer une défense runique.

Je les regardai droit dans leurs yeux brûlant d’une colère incompréhensible et fus soudain assaillie par une vision. Ce fut bref, mais intense, cela eut la fulgurance d’une réminiscence plutôt que d’une vision, mais je n’allais pas tergiverser sur ce sujet. Une rune s’était imposée à moi en même temps qu’une voix l’avait soufflée à mon oreille. Je dessinai le symbole nordique inconnu avec mon index et murmurai son nom, tout en espérant ne pas avoir commis de faute dans le geste ou la prononciation qui devaient être parfaits :

— Stan !

Aussitôt, comme soumis à ma volonté, les âmes errantes décochèrent des projectiles énergétiques sur les attaques runiques qui fonçaient droit sur moi.

S’agit-il d’Éther ?

Je n’en avais pas vraiment l’impression, cette magie ancestrale demeurait pesante, j’eus du mal à respirer sous l’effort que m’avait demandé cette offensive, ainsi que sous le flot de cette magie inexpliquée qui se déversait tout autour de moi. Une mélasse sombre qui aurait très bien pu m’engloutir, si je n’étais pas restée fermement concentrée à maintenir la rune en place grâce à une multitude de gestes.

Alors les attaques de Gabriel et d’Eden, dont j’étais devenue la cible malgré eux, furent détruites face à l’assaut des esprits. Elles se brisèrent purement et simplement, annihilant leur existence avec une facilité déconcertante. Le spectacle demeurait étrange et fascinant. Bientôt, des applaudissements et des cris d’admiration retentirent dans l’assistance. À mes côtés, Gabriel et Eden n’en revenaient pas, mon grand frère resta bouche bée, quant au sorcier Lífþrasir, sa froide détermination à vaincre ses opposants avait laissé place à une stupeur mêlée de curiosité.

D’une voix rendue fébrile par l’utilisation de cette magie insolite, je lançai aux deux hommes qui me faisaient penser à des paons se battant pour faire la plus belle roue :

— Cessez tout de suite ! Gabriel est mon invité, et votre petit affrontement puéril ne fait que ternir l’image de notre clan.

Eden serra les dents et me regarda de haut :

— Il n’est officiellement pas notre invité et il s’est permis de lever la main sur une sorcière de ton pentacle !

— Oui, de mon pentacle Eden, pas du tien, aux dernières nouvelles ! répliquai-je, agacée.

Gabriel se contenta de sourire de toutes ses dents et Eden s’avança vers moi, furieux. Il m’empoigna le bras assez brutalement, ce qui n’était absolument pas dans ses habitudes.

— Cet homme est un danger, Aurore ! Si tu manques de lucidité et de discernement pour ne plus déceler un sorcier qui pourrait te réduire en miettes, alors il est de mon devoir d’intervenir.

Alyce arriva en boitant, sa chute contre la façade du bar ne lui avait apparemment pas été favorable. Mais elle n’était pas seule dans ce cas, Gabriel avait beau rester droit et fier, une légère crispation dans son corps trahissait la blessure qu’il avait subie au mollet et qui l’affaiblissait lentement. La tension augmenta d’un cran, et mon frère interrogea Alyce du regard, ce qu’elle fit en retour avec une moue colérique :

— Putain, c’est toi qui l’as appelé ? compris-je, énervée désormais.

— Vous êtes des âmes sœurs…, constata Gabriel au même moment, alors que ses yeux passaient d’Alyce à Eden.

— Toi, ferme-la ! répliquèrent les deux intéressés de concert en se tournant vers le sorcier aux cheveux lunaires.

— Et vous ne semblez pas vouloir que le lien se forme…, continua-t-il avec ce petit air qui faisait naître de tendres envies de mort par strangulation.

Alyce se mit à rougir et je sentis la poigne de mon frère se resserrer vivement sur mon bras, ce qui me fit gémir. Il planta son regard autoritaire sur moi :

— Figure-toi que c’est Narcisse qui m’a appelé, me réprimanda-t-il en changeant de sujet, pour me dire que ma petite sœur irresponsable, qui est censée se comporter en Reine, passe ses soirées dans un bar à boire et à se défoncer aux cristaux Drustan. Comme il semblait vraiment inquiet, je suis venu te chercher !

— Quel cafteur, celui-là ! marmonna Alyce, ce qui lui coûta un regard noir d’Eden, qui la ratatina sur place.

S’il ne fallait que ça pour que la sorcière d’Eau cesse de nous balancer des giclées d’acide à tout va, cela valait bien la peine de supporter mon frère encore un peu. Seulement, là, nous étions devant témoins, pire, en compagnie de Gabriel et des personnes que j’étais censée diriger et qui guettaient la moindre de mes réactions.

— Eden, je ne suis pas sous ta tutelle ou un truc du genre, je suis ta sœur, certes, mais aussi une femme libre, et accessoirement ta Reine, étant donné que tu n’as toujours pas renié ta Spéiriúil séala. Donc, soit tu me lâches, soit je vais me mettre en colère contre toi, et tu sais de quoi je suis capable…

— Étrange comme je suis la cible de ton irritation et pas l’Éther qui vient d’agresser sans aucune raison l’une de tes amies et sorcière de ton pentacle. Tu oserais donc m’attaquer, moi ? Et pourtant, tu ne fais rien contre cet arrogant de Gabriel Virtanen… Dois-je comprendre que ce connard possède tes faveurs au point que cela te fasse oublier tes devoirs de Reine ? me provoqua Eden en relâchant un peu sa prise sur mon bras tout en en désignant le principal intéressé d’un dédaigneux coup de menton.

Je me mis à rire amèrement, face à cette réplique si candide et hors de propos… Alyce avait toutes les raisons d’attirer la foudre de ceux qui tenaient ne serait-ce qu’un peu à moi. Et je trouvais étrange qu’il soutienne et défende ainsi celle qui avait failli me mener à ma mort plutôt que sa petite sœur. Quant au fait d’être capable ou non de l’attaquer, ne savait-il pas ce que j’avais dû traverser en solitaire ? Les traces qu’avaient laissées en moi mes dernières années de cavale ? La dureté de ce que j’avais pu ressentir en me rendant compte que ni lui ni ma mère ne pourraient me sauver de ma triste destinée et des idéaux que cela m’avait fait abandonner ?

Invoquant ma magie personnelle, de manière que cela me coûte le moins d’Éther possible, ce feu dans lequel j’aimais tant me baigner, recouvrit ma peau et cette émanation brutale surprit Eden et lui brûla légèrement la main. Cela ne dura qu’un instant et le sorcier d’Eau la retira immédiatement, mais je vis danser dans son regard une colère que je ne compris pas.

— Je ne sais pas à quoi tu joues depuis que je suis revenue, mais sérieusement, je ne me mêle pas de tes histoires de cœur, d’allégeance ou du fait que tu es un Cáil qui n’assume pas son devoir et qui reste à moisir ici, tout ça pour me « protéger » ! Alors, joue ton rôle et je jouerai le mien comme ça me chante…

Je commençai à partir et pivotai vivement vers lui en poursuivant d’une voix pleine de colère :

— Ah, et aussi, que je me tape Armand, Gabriel ou même la moitié du clan, je ne vois pas en quoi ça te regarderait ! J’ai eu une vie depuis six ans, j’ai eu des aventures, des déboires et des sacrées merdes, aussi, et tu n’étais pas là. Je ne t’en veux pas, mais mon retour forcé dans ce clan pourri ne te donne pas le droit de faire comme si tu avais toujours été le frère parfait à mes côtés… Garde tout ce baratin pour Isleen ! Allez, bonne soirée à tous, le spectacle est terminé !

La rumeur circulait dans le coven qu’il valait mieux m’obéir promptement quand je proférais un ordre, si vous ne désiriez pas connaître un funeste destin ; ce dernier éclat de fureur fit donc déguerpir les badauds ou clients du bar qui retournèrent prestement à leurs affaires.

D’un pas qui se voulait rapide, mais un peu plus maladroit que je ne l’aurais souhaité, je quittai le parking du Разгром et la civilisation, empruntant un chemin menant à l’un de ces nombreux domaines forestiers qui bordaient et recouvraient notre coven. Un regard en arrière m’apprit que Gabriel, songeur, me suivait à une distance respectable, tout en boitant légèrement.

12 Créature métamorphe souvent représentée sous la forme d’un cheval aquatique dans la mythologie irlandaise et écossaise.

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