Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes
Première magie : À fleur d’âme.
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,
L’Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,
Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix
Que ne recueille pas de cinéraire amphore
Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,
Aboli bibelot d’inanité sonore,
(Car le Maître est allé puiser des pleurs au Styx
Avec ce seul objet dont le Néant s’honore.)
Mais proche la croisée au nord vacante, un or
Agonise selon peut-être le décor
Des licornes ruant du feu contre une nixe,
Elle, défunte nue en le miroir, encor
Que, dans l’oubli fermé par le cadre, se fixe
De scintillations sitôt le septuor.
Stéphane Mallarmé, Ses purs ongles très haut…, 1898
Un croassement sinistre résonna dans les cieux. L’ode aux ténèbres me secoua jusqu’au plus profond de mes entrailles, tandis qu’un vertige m’ébranla. Nous venions de réapparaître au cœur de la lande irlandaise.
Je lançai un regard absent sur la main de la sorcière Céleste toujours agrippée à mon avant-bras. Un instant plus tôt, nous étions face à Daenerys et à la réincarnation de la déesse Cassandre dans les grottes de son clan. La seconde suivante, notre petite équipée composée d’Armand, Loreleï, Gabriel, des deux sorciers Céleste et moi-même, s’était éclipsée pour se retrouver en plein air, près de l’océan.
Mais alors d’où provenait cette impression d’avoir vécu mille vies entre ces deux instants ?
J’essayais de retracer le fil de mes souvenirs, quand une douleur lancinante se répercuta dans mon crâne. J’en perdis l’équilibre et me mis à vaciller. Armand, tout près, qui avait été agrippé par la même sorcière que moi, me saisit promptement par les hanches et je reposai un court moment ma tête sur lui. Attendant que mes vertiges violents s’atténuent, je respirai son parfum, et un sentiment que je ne reconnus pas m’envahit.
Qu’est-ce qu’il se passe ? J’ai eu un mauvais pressentiment en le touchant… ça avait presque l’odeur de… la mort…, songeai-je alors que, mal à l’aise, je décidai de m’éloigner de mon ancien amant, afin d’observer le paysage nous entourant.
Une route sinueuse et non goudronnée, disons plutôt un chemin, serpentait non loin de nous. Mes longs cheveux, d’un roux flamboyant, furent soulevés par la brise marine. J’inhalai profondément cet air salvateur en fermant les yeux et profitai de cet instant. Je l’avais échappé belle. Je ne m’étais pas rendu compte que mes mains tremblaient, mon corps avait accumulé la tension de la cavale et la frayeur, sans doute, de refaire face à ce clan que je maudissais. Le tumulte des vagues m’apaisa, je continuai à inspirer et à expirer, peut-être un peu bruyamment, mais mon cerveau avait besoin d’oxygène, mon esprit de se détendre et mon corps…
Occultant les conversations alentour et certains regards anxieux posés sur ma personne, je m’assis dans la bruyère et relevai mes genoux vers ma poitrine pour tenter de calmer les sensations désagréables qui m’accablaient. J’enfouis ma tête dans le creux de mes jambes et les entourai de mes bras, formant ainsi un cocon impénétrable. Je ne devais pas craquer… Je ne pouvais pas me permettre d’afficher une quelconque faiblesse, alors que je n’avais toujours pas récupéré mon âme. Ce paysage sauvage, sous ce ciel chargé de nuages, cette connexion avec la nature me ressourça en même temps qu’elle me cristallisa.
Revoir Lucius, sentir son contact sur moi… mon baiser, incompréhensible, partagé avec Onyx, qui me paraissait encore surréaliste. Retrouver Armand que je ne pensais jamais revoir, après tout ce temps. Sentir la pointe de la trahison s’enfoncer de nouveau en moi, à cause de la décision de Daenerys de me livrer au clan d’Astoria… et puis les paroles de Cassandre, avec enfin l’intérêt étrange que me portait Gabriel. Tous en savaient bien plus sur moi que moi-même. Moi, je ne faisais que fuir. Fuir une destinée que j’ignorais. Tout cela était trop, âme ou pas âme, mon cerveau commençait à saturer.
Je souffrais sans doute plus, à cet instant, de ne pas éprouver et comprendre pleinement mes sentiments que si j’en avais été capable. Au moins aurais-je pu les canaliser, puis m’en délivrer… En pleurant, par exemple, ou bien en criant, en frappant quelqu’un ! Mais là… Ce n’était qu’une boule inexplicable qui me tordait le ventre.
Une bulle de chagrin, une boule d’incertitude…
Comme le répétait en boucle une chanson míshásta, qui flottait parfois à l’Hypérion et que j’avais beaucoup trop écoutée ces derniers temps. Tel un poison inconnu, mesquin qui s’écoulait au creux de mes veines et s’y accumulait sans que je le sente, obstruant alors chacune de ces rivières de vie qui alimentait la flamme de mon existence. Cette lueur faiblissante allait bientôt s’éteindre, c’était une certitude, je n’aurais pu l’expliquer, je le savais, comme lorsque l’on sait qu’il va bientôt pleuvoir.
J’avais lu, une fois, que certaines personnes ne ressentaient pas la douleur, dépourvues de cette faculté, tout simplement à cause d’une production excessive d’endorphines ou de l’absence de récepteurs sensoriels dans leurs cellules nerveuses. Cela m’avait paru saugrenu, à l’époque. Quel bonheur ce serait de ne jamais connaître la souffrance physique ! Et puis, la suite de l’article m’avait ouvert les yeux sur la dangerosité de cette situation : ces personnes-là ne percevaient pas les stimuli désagréables, impossible donc, en cas de blessure, d’en mesurer la gravité. Elles étaient capables de vivre normalement avec une commotion cérébrale, une infection dont elles n’avaient même pas conscience… Comment pouvait-on se plaindre de quoi que ce soit, si tout nous semblait aller pour le mieux ? Et elles mourraient ainsi, facilement, sans signe annonciateur.
Je me sentais comme ces gens-là, en cet instant. Je n’éprouvais rien depuis trop longtemps, et peut-être allais-je finalement en mourir, en silence, pendant que mes sentiments les plus obscurs et délétères, insidieusement, contaminaient mon être. Je me sentais vidée, exténuée et éreintée, une nouvelle fois.
— Aurore…, m’appela doucement une voix que je connaissais bien.
Cela m’arracha de ma torpeur. Je relevai la tête et observai Armand face à moi. J’entendis les autres discuter, plus loin, derrière nous.
— Aurore, répéta-t-il, il faut qu’on marche. Comme tu le sais, les sorciers Céleste puisent énormément dans leur Éther, surtout quand ils ne se téléportent pas seuls. Gabriel a pris les meilleurs du clan, faire deux voyages dans un laps de temps si court est déjà exceptionnel en soi. Malheureusement, il faudra attendre demain pour que leur Éther personnel se renouvelle.
Et donc nous devrions nous débrouiller comme des míshásta jusque-là. Armand n’eut pas besoin de m’en expliquer davantage. C’était déjà bien que les asarlaí nous aient sortis du clan Cassandre. Les sorciers Céleste avaient effectué pas moins de deux voyages en quinze minutes, et le fait de transporter deux personnes chacun au retour avait sans doute limité leur précision d’apparition. J’espérais que nous étions au moins loin des terres du coven de ma tante Daenerys.
Deux sombres océans étaient toujours rivés sur moi, m’épiant avec une réelle inquiétude. Armand venait de s’accroupir à mon niveau. Je me perdis quelques instants encore dans cette étendue tumultueuse. Je n’arrivais pas à réaliser que c’était lui, l’esprit qui me poursuivait de ses assiduités ces derniers mois. Bien sûr, à côté du fait que je l’avais littéralement ramené d’entre les morts, cela n’aurait pas dû tant me perturber…
— Merci infiniment pour ce que tu as fait pour moi… Comme je te l’ai promis, je t’aiderai. Lorsque je me trouvais dans le Sidhe, j’ai appris des choses sur toi… sur ton âme !
Je hochai faiblement la tête et répliquai :
— Pourquoi ne pas m’avoir dit que c’était toi tout de suite ? Pourquoi tu m’as laissé t’attendre ainsi durant des mois, des années ? J’ai même cru que…
Ma voix devint chevrotante ; à l’époque où nous aurions dû nous sauver ensemble, mon âme avait été arrachée depuis peu et je ne me rappelais que trop bien la souffrance que j’avais endurée face à l’absence d’Armand, celle de me retrouver seule, perdue… mais surtout de m’être sentie abandonnée par la personne que j’avais aimée plus que quiconque.
Le jeune homme à la longue chevelure noire serra les mâchoires. Ses traits fins et avenants, ce regard transi, son odeur, me ramenèrent à tant de souvenirs que nous avions partagés… Le sorcier de Bran n’hésita pas à me prendre dans ses bras et à m’enlacer avec chaleur contre son torse.
— Mon anima… Si tu savais comme je m’en veux… Nous allons rattraper tout cela. Je te le jure, je vais te rendre heureuse, cette fois.
Un peu mal à l’aise, et surtout n’étant plus du tout habituée aux contacts affectueux depuis des années, je m’extirpai de son étreinte. Dernièrement, je n’avais connu que des histoires sans lendemain, être une serveuse avait eu ses bons côtés, pas besoin de faire trop d’efforts pour attirer l’attention, et, en général, les mecs ne désiraient que cela : du plaisir partagé le temps d’une nuit et rien d’autre, sans promesses de lendemain. C’était facile, cela m’avait permis de me décharger d’une tension sexuelle. Rien d’exceptionnel, au demeurant, juste un appétit primitif à assouvir. Alors, sentir l’amour d’Armand, en cet instant, fut comme un soleil brûlant sans précaution une fine couche de neige glaciale.
Soudain, je discernai instinctivement la présence d’un intrus avant même que sa voix ne s’élève au-dessus de nous :
— Je crois que vos délicieuses retrouvailles vont devoir être écourtées. Les sorciers d’Astoria sont sans doute de nouveau sur la piste d’Aurore et nous pourrons bloquer son sceau de Handfasting seulement si nous nous établissons pour la journée dans un lieu fixe.
C’était intelligent… Je n’avais pas disposé d’assez d’Éther pour le faire seule en cavale. Ne pas utiliser ma magie avait donc été l’unique moyen de me protéger de ce satané sceau. Je soupirai, soulagée de l’intervention de Gabriel. Je ne voulais pas écouter les paroles pleines d’amour d’Armand, pas devant témoin, pas dans mon état.
Je n’étais pas prête.
J’incarnais son anima selon lui, et cette idée m’avait enchantée, plus jeune, quand le songe d’un prince charmant venu pour me délivrer de ma tour infernale berçait mes nuits. Pourtant, aujourd’hui, cette perspective avait de quoi m’effrayer. Était-ce lui mon animus ? Sans âme, impossible de le savoir.
Je regrettai mes pensées quand je relevai la tête et captai un sourire triomphant sur les lèvres de Gabriel, qui me surplombait de toute sa hauteur. Bien évidemment, il n’avait rien loupé de mes états d’âme, je lui envoyai l’image d’un doigt d’honneur et son rictus se mua en un petit rire grave.
Armand, devant moi, se redressa avec une souplesse toute féline et Gabriel me tendit une main que je pris sans hésiter, pour me remettre sur mes pieds. Mon vertige était passé, mais ce n’était toujours pas la grande forme. Je sentis ma magie irrésistiblement attirée par la quantité magistrale d’Éther que contenait le sorcier.
Ma parole, je me transforme en véritable sangsue !
Je sentis le regard désapprobateur d’Armand peser lourd sur moi, et avant de faire quelque chose d’irrespectueux, même dans mon état, je relâchai la paume glacée du Lífþrasir et reculai de deux pas.
Le sorcier Bran s’avança vers le blond, qui le dépassait de quelques centimètres, et lui tendit une main avenante :
— Nous n’avons pas encore été présentés, Armand Ypsilántis, Éther du clan de Bran. Et vous êtes ?
Gabriel pouffa comme si l’on venait de lui raconter une bonne blague. Il toisa avec arrogance la main offerte. Je me crispai, un combat de coqs allait avoir raison de mes dernières forces.
Le sorcier à la chevelure lunaire lâcha avec insolence :
— Apparemment, je suis celui qui a sauvé votre anima…
Les sentiments qu’il arriva à cracher dans la fin de sa phrase, entre colère et jalousie, envoyèrent une tension acerbe tout autour de lui. Loreleï, ainsi que la sorcière Céleste qui la soutenait, regardèrent dans notre direction. Le silence se fit, tous guettaient la réaction d’Armand. Ce dernier n’était pas doté d’un tempérament violent ni impulsif. Lunatique, oui, je l’avais souvent remarqué, et sensible également, malgré ce qu’on aurait pu attendre d’un sorcier Bran. Il n’allait pas laisser passer cet affront ; cependant, sa riposte prit Gabriel au dépourvu, et il n’était pas le seul.
Armand s’avança vers moi et posa une main protectrice sur ma nuque avant de m’attirer contre ses lèvres. Le baiser qu’il m’offrit regorgeait d’une passion qui me remémora d’anciens souvenirs, si lointains. Interdite, je le laissai faire. Il se retourna ensuite vers Gabriel et lança avec un petit sourire satisfait :
— En effet, et je ne vous remercierai jamais assez pour cela. Aurore est la femme que j’aime et que j’admire depuis des années… Je ne l’ai pas quittée des yeux, même dans l’ombre du Sidhe. Cette femme a réussi à me ramener d’entre les morts, n’est-ce pas la plus belle des preuves d’amour ?
— Nous avons de la marche, conclut abruptement Gabriel avec un charmant sourire, même si j’avais pu voir le coin de sa bouche tressaillir.
Je m’abstins d’une quelconque pensée qu’il aurait pu capter. Armand était fier de lui et je répondis à son regard appuyé par un vague haussement d’épaules. S’il croyait que j’entrerais dans ce genre de jeu puéril, il n’aurait qu’à se faire gratouiller par un dragon à pointes.
Gabriel se détourna pour mener la marche, et je rejoignis Loreleï afin de m’enquérir de son état. Elle devait avoir au moins une côte cassée et le sifflement de sa respiration signalait qu’un poumon avait été touché. Franchement, ce n’était pas beau à voir. Plusieurs coups de poing assenés à son visage juvénile avaient déjà fait fleurir des hématomes sur sa peau vanillée.
La jeune fille aux cheveux roses tenta d’esquisser un sourire, avant de grimacer de douleur :
— Vu ta tête, ça doit pas être joli…
— Tu ne feras pas le prochain concours Miss Hypérion, si c’est que tu veux savoir !
Mon cynisme la fit rire, comme d’habitude, et elle me donna une tape sur l’épaule qui me rappela à ma blessure rouverte. Un gémissement s’échappa d’entre mes lèvres et mon amie rétorqua :
— Décidément, on est bonnes pour la casse !
Et cette fois, Loreleï surpassa sa douleur pour se gausser franchement, s’appuyant maintenant sur le sorcier Céleste afin de pouvoir avancer.
Nous continuâmes ainsi sur le chemin sinueux et je me mis à détailler nos nouveaux compagnons. Celui soutenant Loreleï devait avoir la quarantaine passée, une stature bien bâtie qui lui permettait de soulever le poids de mon amie comme s’il ne s’agissait que d’une brindille. Au vu de la silhouette de la sorcière Cassandre, ça ne devait pas être loin de la vérité. Le sorcier Céleste possédait de courts cheveux bruns et des yeux gris. J’appris sur le chemin qu’il se nommait Vincent et qu’il était l’un des plus performants de son clan en termes de manipulation du don de sa déesse, même s’il ne faisait pas partie de son pentacle. Il détenait une dose impressionnante de l’Éther de Céleste qu’elle lui avait conférée à la naissance. Vincent travaillait avec les plus grands asarlaí en tant qu’escorte et je ne m’étonnais plus que Gabriel ait pu se payer ses services… qui devaient bien dépasser ce que je touchais à l’Hypérion en six mois !
Son acolyte, une femme d’environ trente-cinq ans, arborait de longs cheveux d’un blond doré, un peu de la teinte de ma forme d’emprunt. Ses yeux d’un beau rouge vif brillaient d’intelligence, et même si elle restait discrète, cette femme avait de la ressource, je n’en doutais pas un instant. Je fis le chemin à ses côtés, avec à ma gauche Loreleï et Vincent. Je discutai avec mon amie et celle-ci ne cessa de me poser des questions auxquelles je n’avais pas de réponses, ou lorsque je les possédais, je faisais tout pour ne pas y songer devant Gabriel. Ce dernier progressait, en tête de notre petite troupe, tandis que derrière nous, Armand marchait seul également. Tous les deux semblaient perdus dans leurs pensées, et j’imaginais sans peine à quel point elles devaient être obscures. Un peu comme les miennes, même si je donnais le change face à la sorcière Cassandre. Elle avait déjà assez souffert, inutile de lui dire en plus, d’autant que je n’avais pas du tout envie de parler.
Le sorcier Lífþrasir jetait parfois quelques regards discrets sur le revers de ma main, et je ne pouvais m’empêcher de trouver sa sollicitude étrange. La dernière fois que nous nous étions retrouvés ensemble, il m’avait fait vivre quelque chose d’intolérable pour n’importe qui. Même si je ne lui en tenais pas rigueur, ce revirement de situation me semblait particulier. Avait-il découvert quelque chose d’intéressant, lorsque j’avais sombré et fait appel à la magie la plus profonde de mes entrailles ? En laissant mon Éther s’exprimer librement à travers moi, j’avais perdu connaissance, pour finalement me réveiller seule chez moi. Que s’était-il passé entre ces deux moments ? Lui avais-je donné de faux espoirs ? Qu’est-ce que j’avais bien pu lui raconter, sur moi, mes états d’âme ? Je serrai les poings, fatiguée de ces questionnements.
Nous marchions depuis deux heures, si j’en croyais les quelques éclaircies vite étouffées par des nuages de coton mouillé, et nos discussions s’étaient taries depuis de longues minutes déjà. Le silence n’était brisé que par le roulis des vagues en contrebas des falaises escarpées que nous longions. Nous avions fait plusieurs petites pauses, étant donné que trois d’entre nous se trouvaient dans un état lamentable, à cause de nos blessures de degrés différents.
Je me mis à fixer le sceau sur la peau de ma main, les couleurs qui lui donnaient vie s’étaient fanées. Ce sigil était lié à ma magie, une bride de plus qui ne me permettait pas d’user de mes pouvoirs selon mon bon vouloir. Le fait que je sois presque à sec d’Éther et que nous avions changé de lieu de manière subite avait dû interrompre le lien qui s’était formé entre Lucius et moi, du fait de notre proximité… pour le moment. Je ne doutais pas qu’il trouverait un plan sadique pour me récupérer dès que possible.
Assise sur un rocher, les yeux perdus dans le vague, je ne sentis pas Gabriel arriver. Et quand je m’en rendis compte, j’eus un sursaut désagréable. Je devais vraiment être fatiguée ou alors cela relevait tout simplement de l’un des nombreux talents du sorcier Lífþrasir… Un picotement très déplaisant sur ma chair me remémora la marque divine qui s’était étendue dans mon dos lorsque j’avais extirpé Armand de l’Entre-deux. Elle me vidait d’ordinaire d’énergie, là, elle me donnait l’impression
d’avoir été piétinée par un Sleipnir2 en rut…
— J’imagine que ce n’est pas ce que tu veux entendre, mais tu n’as rien à craindre désormais…, souligna la voix douce de Gabriel à mes côtés.
— Au contraire, je n’ai jamais été à la fois tant exposée et si faible. Je n’ai plus d’Éther, tu le sais déjà sans doute. Et comme tu viens d’épier mes pensées, tu sais aussi que la marque qui me strie le corps a de nouveau progressé. Elle n’a jamais été si près de toucher ma Spéiriúil séala et la douleur que ces marques m’infligent…, m’arrêtai-je en songeant au calvaire que cela représentait avant de reprendre. Je crois, finalement, que l’unique chose à craindre, désormais, soit ma mort prématurée !
Gabriel ne put s’empêcher de se moquer de moi, comme il en avait l’habitude. Il semblait au-dessus de tout, au courant de tout, aussi. Peu de choses ébranlaient ses certitudes, j’aurais aimé lui ressembler, en cet instant. Il reprit son sérieux et planta son regard devenu grave dans le mien, il me fixait, maintenant perplexe. J’espérais qu’il n’avait pas saisi cette pensée éphémère et détournai les yeux, je n’avais pas la force de jouer à cela, aujourd’hui :
— Exposée, sûrement, faible, oh, ça non ! Tu es si différente des autres… Tu es en pleine métamorphose. La plus belle émergence d’un papillon qui m’ait été donné d’observer
— Comme le magnifique papillon des Lífþrasir, je suppose ? fis-je avec un peu d’ironie, en songeant qu’il ne se gênait pas pour me comparer à l’emblème de son dieu et de son clan.
— Nous sommes tous des papillons ! C’est le symbole des Lífþrasir, en rappel à l’essence de l’Homme, perpétuellement en transformation. Un être si fragile qu’une brise pourrait anéantir, et pourtant si éblouissant par la beauté singulière de chacun de ses membres. Cette magnificence éphémère, aux multiples couleurs, représente également la fluctuation de nos pensées, la complexité de notre psyché.
Je ne pus m’empêcher de le dévisager longuement. Qui s’exprimait encore comme ça ? Il était un traditionaliste dans son clan, plus aucun doute là-dessus.
— C’est sûr que je me sens beaucoup mieux, sachant que je suis tel un papillon que l’on pourrait détruire d’un revers de main, ou écraser sous sa botte.
— Je n’aurais pas pensé que tu étais la reine du pessimisme !
— Et toi, que tu aurais l’audace de me reparler comme si de rien n’était, après ce que tu as fait.
Gabriel fronça le nez. Ma réplique avait fait mouche. Il ne se départit pas de son joli sourire cependant, sa marque de fabrique… qui semblait avoir fait ses preuves.
— La grande sorcière d’Astoria serait-elle en train de me bouder ?
Le jeune homme s’amusait à me titiller, et me ramener au bon souvenir du clan dont j’étais native me fit grincer des dents.
— Je ne suis pas une gamine. Et puis te bouder signifierait que je t’en veux, ou que ce que tu as fait m’a touchée. Mais dans ta grande sagacité, tu auras remarqué que sans âme, c’est bien impossible pour moi de ressentir ça, expliquai-je, agacée, en lui lançant un regard noir.
— Que les Dia m’en soient témoin, mon acte de folie de cette nuit-là n’a pas provoqué le courroux à mon encontre de cette mignonne petite harpie !
L’air théâtral avec lequel il avait prononcé ces paroles, en désignant d’abord le ciel, puis moi, eut raison de mon irritation, et je me mis à sourire naturellement, ce qui me parut bien étrange. L’Éther des Lífþrasir m’offrit son expression la plus solaire, satisfait de lui, à n’en pas douter.
En le voyant si charmeur, je me demandai combien de filles il avait pu attraper dans ses filets, et je songeai un instant à lui et à ma tante, un peu surprise que des membres influents de coven puissent entretenir des relations. J’étais sûrement trop conditionnée par cette idée de vertu et de puritanisme liés au clan d’Astoria. En écho à mes pensées, Gabriel me confirma :
— Oh oui ! Les sorcières d’Astoria sont réputées pour être aussi froides que la toundra qui leur a donné le jour. Quant à nous autres, nous savons profiter du bon temps lorsque l’occasion se présente. Et puis, je dois t’avouer que quand on est à la recherche du pouvoir, ce genre de relation est extrêmement utile.
L’homme à la longue chevelure blonde se détourna de moi pour laisser son fin regard divaguer à l’horizon.
Il n’est pas sérieusement en train de se perdre dans des souvenirs de coucheries ?
Cela me dérangeait, sans trop savoir pourquoi, d’ailleurs, et je fis le vide en moi pour qu’il ne capte surtout pas ce type de pensées incohérentes. Il reprit :
— Ce que je viens de faire pour toi ne vaut-il pas ce que j’ai fait à ton encontre ? L’équilibre de la magie, de la vie… Nous autres, sorciers, en sommes conscients avec une vive intensité. Une mauvaise action contre une bonne, n’est-ce pas juste selon toi ?
— Est-ce que pour toi tout est un perpétuel marchandage ? Tu m’as rendu service, et je n’oublie pas que je te dois maintenant une faveur. Tu m’as fait souffrir et puis tu m’as sauvée.
Je me relevai d’un bond, cette pause m’avait redonné un peu d’énergie. Je me postai face à l’homme encore debout, la distance séparant nos visages n’était pas immense, pourtant, même là, il paraissait toujours aussi supérieur et arrogant. Je précisai ma pensée :
— Si je suis ton raisonnement… tu sembles agir comme si tu éprouvais de l’intérêt pour moi, tu vas me protéger ? Tu espères sans doute qu’on aura une relation, qu’on couche ensemble, que je sois tienne, avec toute la fierté que tu en retireras. Ce qui veut forcément dire qu’un jour, en contrepartie, tu vas me trahir, me faire du mal, me tromper avec une autre et finir par me haïr avec une passion égale ? Crois-tu que cela me donne envie de m’intéresser à toi ? Arrête de prendre tout le monde de haut ! Cesse d’imaginer que, parce que tu as la mainmise sur mes pensées les plus intimes et que tu as connaissance de mon passé, je vais courir me réfugier derrière ton aura et ton pouvoir, ô si terribles ! assenai-je en le foudroyant du regard. Franchement, je préfère crever libre sous les coups d’un sorcier d’Astoria, plutôt qu’enchaînée par une gratitude déplacée envers un homme condescendant comme toi.
Avant même qu’il ne puisse répliquer, je partis d’un pas lourd. Je devais avoir le feu aux joues, que la colère avait coloriées prestement. L’homme qui ne manquait jamais de palabrer avait tenté d’ouvrir la bouche durant ma tirade, pour contrecarrer chacun de mes arguments avec sa perspicacité habituelle. Cependant, à la vue de mon état, il s’était abstint et m’avait écoutée jusqu’à la fin, une petite lueur dans le regard que je n’avais aucunement envie de comprendre, en cet instant.
2 Dans la mythologie nordique, cheval fabuleux d’Odin possédant huit pattes.
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