Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes

Vingtième magie : Les lavandières de nuit.

Vingtième magie : Les lavandières

de nuit.

 

Ces feuilles, ces débris de verdure et de fleurs.

J’aime à les regarder, ma bouche les embrasse…

Je leur dis : Ô mes sœurs !

N’est-elle pas ma sœur cette feuille qui tombe,

Par un souffle cruel brisée avant le temps ?

Ne vais-je pas aussi descendre dans la tombe,

Aux jours de mon printemps ?

Peut-être, ainsi que moi, cette fleur expirante,

Aux ardeurs du soleil s’ouvrant avec transport,

Enferma dans son sein la flamme dévorante

Qui lui donna la mort.

Il le faut, ici-bas tout se flétrit, tout passe.

Pourquoi craindre un destin que chacun doit subir ?

La mort n’est qu’un sommeil. Puisque mon âme est lasse,

Laissons-la s’endormir. […]

Mais si pendant longtemps, comme une image vaine,

Mon ombre t’apparaît… oh ! reste sans effroi :

Car mon ombre longtemps doit te suivre, incertaine

Entre le ciel et toi.

Gérard de Nerval, Résignation, 1839

 

Par je ne sais quel miracle, si on pouvait se permettre de nommer cela ainsi, je ne perdis pas connaissance, bien qu’emprisonnée dans mon corps et reléguée au plus profond de ma conscience labyrinthique pour me détacher de la réalité et de cette douleur inhumaine. Après ce qui me parut une éternité, je sentis mon corps inerte être ballotté comme un sac à patates, le froid polaire de la nuit me frappa cruellement et je rouvris faiblement les yeux.

Je me trouvai sur l’épaule de Lucius, son parfum m’évoquant une végétation en décomposition ne pouvait me tromper là-dessus. Ma perte de poids de ces dernières semaines ne fit que faciliter le transport de mon corps. Peut-être pourrait-on déjà dire « cadavre » ? Après tout, si j’étais capable de percevoir les esprits de mon vivant, pourquoi ne serais-je pas en mesure de discerner le monde des vivants après la mort ?

Peu à peu, l’engourdissement s’estompa, je sentis mes cheveux collants de sueur, de larmes silencieuses et de sang plaqué contre ma nuque. Mon corps à demi nu convulsait violemment, Lucius n’avait pas jugé bon de découper aussi mon pantalon avant de blesser mes jambes.

Sans ménagement, je fus balancé à terre sur le perron d’une chaumière que je ne reconnus pas, elles se ressemblaient presque toutes, ici. Lucius caressa quelques-unes de mes mèches avec une douceur étrange, et il susurra à mon oreille :

— J’admets que tu as été vaillante… tu n’as pas perdu connaissance. Ne meurs pas tout de suite, j’aimerais te briser encore un peu plus, la prochaine fois.

Qu’on tue cette pourriture…, pensai-je avec force alors que ma bouche n’était toujours réduite qu’à une partie anesthésiée et incontrôlable de mon corps.

La porte s’ouvrit à la volée sur une lumière crue. Mes yeux papillonnèrent. Je n’étais même plus sûre de posséder assez de volonté pour survivre à cette nuit.

— Cela est un simple avertissement d’Astoria, et votre punition pour avoir franchi les frontières de son territoire sans vous être présentée à elle, fit Lucius d’un air menaçant à son interlocuteur. Aurore appartient à notre déesse, si vous tentez de nous la subtiliser ou d’imaginer même pouvoir la sauver, je la tuerai vraiment, cette fois… enfin, cela a été assez dur de m’arrêter, alors peut-être que, finalement, il est déjà trop tard. Son sang est si exquis…

— Tu ne sais pas ce que tu viens de faire…, souffla une voix grondante et chargée d’un pouvoir immense qui résonna au creux de mon corps mourant.

— Chuuuut…, susurra Lucius dans un petit rire, lève un seul doigt sur moi et nous briserons toute alliance avec le clan Lífþrasir. En tant qu’Éther, tu ne peux pas aller contre les intérêts de ton coven, n’est-ce pas ? Une guerre entre nous ne ferait que vous fragiliser… Entre les manipulateurs de l’âme et les dispensateurs de la lumière purificatrice, avec qui les asarlaí choisiront-ils de s’allier ?

— Lucius Sokolov, glissa la voix devenue aussi tranchante que l’acier et douce comme de la soie, tu ne survivras pas au prochain Samhain, je t’en fais la promesse…

— Je ne crains pas de mourir, Gabriel Virtanen… et puis l’important, c’est que je survive à Litha, et je pourrais même baiser la Reine… quel honneur d’être son Consort, tu ne trouves pas ?

Une quinte de toux vint rompre ces promesses de mort, un bruit déchirant et mouillé dans lequel on pouvait même deviner des bulles de sang. Je mis un certain temps à comprendre que ce son provenait de moi, mon corps n’ayant plus l’automatisme de se contracter pour empêcher la toux d’accentuer la douleur infligée par mes multiples lacérations et blessures.

— Par la Déesse, que lui est-il arrivé ? s’alarma une voix où perçaient l’inquiétude et l’écœurement. Il faut la soigner, et vite…

Je reconnus l’intonation de Layla, une autre couvrit celle de ma toux de plus en plus persistante :

— Espèce de sèid20 ! cria amèrement une femme alors que le bruit d’un coup donné retentit sur le perron. Je vais t’anéantir !

Des mains fines, mais puissantes me saisirent, et une odeur de sable chaud envahit ma conscience. Ce contact lumineux et plein de douceur me fit éclater en sanglots. Je ne possédais plus le contrôle de mon corps, encore moins de ces pleurs irrépressibles. Il me fut impossible de me lover davantage contre cette source de chaleur ou même tenter de l’enlacer.

— Alyce, j’ai eu ma dose de sang pour ce soir, mais ne relève jamais plus la main sur moi, tu ne survivrais pas à mes séances récréatives.

Peut-être qu’Alyce avait commencé à tracer un sceau parce que la voix claire d’Armand claqua dans l’air :

— Aurore a besoin de nous tous, cet enfoiré aura ce qu’il mérite le temps venu.

Cette phrase avait été lointaine, l’on m’avait déjà fait pénétrer dans la demeure juste après m’avoir soulevée du sol froid et dur. Une flopée de marches plus tard, survolées en courant, et je sentis un lit en dessous de moi.

— Oh, ma belle ! je n’ose même pas entrer dans ta psyché…, souffla la voix étranglée de l’homme près de moi. Je crains de briser tous mes serments, si je perçois ce que tu as enduré… Je l’écorcherai vif ou bien, mieux encore, je tourmenterai son esprit jusqu’à ce que survienne la mort de son corps.

Le contact du coton des draps sur ma chair à vif fut un nouveau supplice, j’avais l’impression que chaque zone de mon corps en contact avec le tissu était frottée avec de la laine de verre.

— J’ai… mal…, réussis-je à peine à articuler dans le flot de sang et de ténèbres dans lequel mon esprit s’était recroquevillé.

Une main fraîche se déposa sur moi, je mis bien trop longtemps à comprendre qu’il s’agissait de mon front. Un grognement fébrile et le timbre doux de Gabriel retentit à mes oreilles :

— Je ne peux pas entrer…

De nombreux pas se firent entendre, un silence de mort, puis une voix brisée :

— Tu ne peux pas la soulager ?

— Son esprit et son corps sont dissociés, elle s’est enfermée si profondément en elle-même que je risquerais de détruire le peu de cohérence qui existe dans sa psyché, en essayant de m’y immiscer.

— Est-ce qu’elle arrive encore à penser ? souffla Alyce.

— Je ne perçois plus aucun mot, seulement les images d’une conscience traumatisée par des heures de torture, glissa sa voix chargée de pouvoir.

Le lit s’enfonça près de moi et je reconnus les intonations chaudes d’Armand :

— Nous avons pris ce qu’il fallait pour minimiser au maximum les dégâts… heureusement, cet endroit a été conçu pour un siège et des blessés.

— Je m’en occupe, fit Layla impatiente, elle a perdu beaucoup de sang, c’est déjà un miracle qu’elle n’ait pas perdu connaissance !

— Elle ne doit pas perdre connaissance ! assena aussitôt Armand, angoissé par cette possibilité.

— Sorcier Bran, je crois que tu ne saisis pas très bien la situation…

Je sentis des mains s’affairer sur mon corps, la douleur était telle que des cris purent enfin s’échapper de ma gorge. Ne pas pouvoir hurler pendant des heures avait fait partie de la torture de Lucius, ne plus pouvoir exister en dehors d’un corps qu’on massacre m’avait fait me retrancher plus loin encore dans les ténèbres bienveillantes. La voix reprit :

— Perforation du poumon, trois côtes brisées, une épaule disloquée et de multiples blessures ouvertes sur l’ensemble de son corps. Aurore a perdu des litres de sang, elle ne réagit à aucun stimulus. Si nous arrivons à la maintenir en vie encore dix minutes, ce sera déjà un miracle ! Perdre connaissance serait pour elle une libération.

— Si elle perd connaissance, elle perd son corps…, murmura Armand, accablé.

— Vous oubliez que c’est une Fothaidh ! assena Alyce d’une voix emplie de colère.

— Une Fothaidh qui n’a pas réussi une seule étape de son Élévation, son sang divin la rend plus endurante, mais pas immortelle pour autant. Tout le monde à ses limites, même les Dia…, glissa Gabriel avant que je sente sa présence s’éloigner de moi.

Layla s’était mis à psalmodier tout près, elle lançait des sortilèges de guérison. Bientôt, la voix d’Alyce s’associa à la sienne en une douce litanie d’Eau et de Feu. Un timbre qui s’était tu jusqu’alors résonna dans la pièce :

— Le pentacle d’Astoria se doit de sauver sa Reine… Il faut prévenir Alexiel…, murmura Narcisse.

— Votre Éther ne pourra rien faire seule sans mobiliser la magie des autres sorciers du pentacle. Tu prendrais le risque que Rune et Lucius corrompent votre pouvoir ? Une magie de guérison teintée de haine et d’envie de mort ne ferait que tuer Aurore. Votre Éther n’est pas du tout compétente pour dissocier les magies et absorber cette dissonance à l’aide de son pouvoir, cracha Gabriel dont la voix ne cessait de s’éloigner et de revenir. Est-ce que je dois vous rappeler le sortilège qui nous a empêchés de sortir Aurore de là ? Vous pensez sérieusement qu’un sorcier de Terre seul aurait pu enfermer une maison entière dans un dôme de ronces impénétrables, sans le concours d’une déesse pour l’y aider ? Et que croyez-vous que cette putain d’Astoria fera quand elle sentira que son pentacle puise dans son Éther pour sauver Aurore ? Elle annihilera vos magies pour vous punir, ni plus ni moins…

Un nouveau silence pesant. Une énième quinte de toux entrecoupée de larmes et de faibles gémissements.

— Elle n’aurait jamais dû rester…, glissa Armand, anéanti près de moi. J’aurais dû la faire quitter ce clan de force. Je savais qu’il la briserait, c’est ce qu’ils ont toujours fait.

Une autre présence s’approcha, le lit s’enfonça de nouveau et je sentis des mains expertes enduire mes blessures d’onguent régénérateur. La voix de Narcisse, beaucoup plus claire lorsqu’elle était nimbée de magie, résonna en chœur avec celles de Layla et Alyce pour psalmodier des incantations irlandaises.

Au fond de moi, je savais. La partie primitive de ma conscience, la seule qui me guidait depuis que les ombres étaient venues me chercher, flairait que je ne tiendrais plus longtemps. La magie d’Astoria ne valait absolument pas celle de Diancecht, mes blessures se révélaient bien trop profondes, la chair demeurait bien trop abîmée pour que des baumes de cette nature fonctionnent.

J’avais de plus en plus conscience de ma respiration saccadée, du sang gorgeant mon poumon et qui me donnait l’impression de me noyer à l’intérieur de moi-même. Mon lien avec ma magie s’était rompu, je ne pouvais plus la saisir délibérément.

Derrière mes paupières closes, je me laissai alors bercer par les auras m’enveloppant. Ma magie passive faisait luire les couleurs dans les ténèbres. Peut-être pour m’éloigner de la douleur. Une énergie bleu glace entourait Alyce, et frôlait celle d’un rouge flamboyant de Layla. De l’autre côté de mon corps démuni et mourant, l’aura de Narcisse brillait d’un beau jaune orpiment, j’eus chaud et froid.

J’avais l’impression de frissonner sans cesse, et cette lueur me rappela la beauté d’un soleil levant. Tout près, des halos améthyste scintillaient d’un éclat beaucoup plus ardent que tous les autres, cette force était magnifique, striée de rais dorés et d’un acier sublime. L’aura de Gabriel, semblable à son regard, demeurait envoûtante et menaçante à la fois.

Tout près de ma tête, il n’y avait que noirceurs… Je ne l’avais jamais perçu ainsi, mais l’aura d’Armand était aussi dangereuse qu’étrange, il ne subsistait qu’un océan de ténèbres autour de lui, un noir obscur ponctué de quelques étoiles indigo… seul indice pour me persuader qu’il n’était pas déjà mort.

Autour de nous, une vingtaine d’esprits rôdaient, ils avaient pu enfin m’atteindre lorsque Lucius m’avait arrachée de sa tanière étouffante. Je pouvais les voir distinctement, les paupières fermées en cet instant. Ils étaient fixes et immobiles, ils attendaient.

— La… mort…, articulai-je péniblement. Ils… guettent… ma… mort.

Cette constatation me fit ouvrir brusquement les yeux, même les faibles lueurs des bougies qui dansaient en écho aux voix des sorciers me brûlèrent les rétines. Je vis alors les visages d’Alyce et de Layla concentrés sous l’effort de leur sortilège ininterrompu, leur élément respectif brillait dans leurs iris, tout comme dans ceux de Narcisse. Tous les trois se tenaient la main au-dessus de moi et le flot de leurs magies entremêlées se déversait de leurs corps pour se mélanger à mon essence.

— Tu ne mourras pas…, murmura Armand, le regard empli de larmes qui semblaient pourtant dire le contraire.

Gabriel demeurait figé au bout du lit, sa magie caressait délicatement ma peau. Des frôlements d’une infinie douceur. Le sorcier Lífþrasir utilisait son pouvoir de sensitif pour apaiser les ténèbres de mon esprit, celles qui me faisaient sombrer un peu plus chaque seconde. Des larmes et du sang s’écoulaient de mon visage, je les sentais ruisseler dans mon cou. Je reprenais peu à peu conscience de mon corps, je compris enfin que je baignais dans mon propre liquide vital. Le coton qui m’avait donné l’impression de m’arracher la peau n’était plus qu’une masse humide et inconfortable en dessous de moi. Un linceul écarlate déjà prêt pour la tombe.

Et puis, la réalité douloureuse revint me frapper, telle une vague, j’avais si froid, et j’étais bien trop jeune pour déjà succomber au baiser de cette mort qui, loin de m’effrayer, ne me donnait plutôt qu’un goût amer d’inachevé…

Je n’aurais même pas pu retrouver mon âme, mes sentiments, et savoir ce que cela fait de vivre libre…, songeai-je alors que la lueur de colère que cette pensée aurait dû faire naître ne devint qu’une vague de lassitude.

— Je la retrouverai pour toi…, me promit Gabriel en écho à mes pensées, son regard transcendant ne me quittait plus, et plus je sombrais, plus j’avais l’impression que ses caresses se faisaient plus appuyées, comme pour me retenir et m’empêcher de partir. Je retrouverai ton âme, et je te rendrai ce qui t’a été enlevé… Tu seras entière, même si cela ne doit être que dans le Sidhe.

— Ferme-la ! hurla Armand pour l’une des premières fois depuis que je le connaissais. Aurore va vivre, et si tu crois l’inverse, fais-nous de l’air et tire-toi.

Le chœur des voix des sorciers d’Astoria se tut, attendant que le miracle opère. Je sentis une partie importante de leur Éther s’engouffrer en moi, cette magie curative s’insinua dans mon corps mourant pour y insuffler une force d’une pureté incroyable : celle de la vie.

Mais à peine cette sensation de bien-être commença à se diffuser dans mon corps qu’elle fut remplacée par des brûlures affreusement douloureuses.

Quelque chose en moi, dans mon essence, s’opposait fermement à cette puissance, à cette lumière dont il m’avait inondée. Ce combat brutal qui venait de s’initier entre nos magies ne me laisserait pas indemne.

— Cessez tout de suite ! ordonna aussitôt Gabriel aux trois sorciers guérisseurs, vous êtes en train de l’achever !

Je le vis douter, l’aura du Lífþrasir se matérialisa en un bouclier de pur Éther, prêt à fondre sur moi afin de me protéger. Cependant, Gabriel devait se demander si me couper de leur magie me tuerait sur le coup, ou si les laisser continuer à déverser leur lumière en moi le ferait dans quelques secondes.

— Elle a perdu trop de sang…, constata Narcisse en arrachant le poignard qu’il avait à sa ceinture avant de se trancher l’intérieur du bras pour faire couler son liquide vital au-dessus de ma poitrine.

Je ne sentis même pas les gouttes s’échouer sur ma peau, l’embrasement de mon être en réaction à la magie des sorciers d’Astoria me consumait de l’intérieur, j’eus la nausée avant que des cris de douleurs étouffés par le sang ne ressurgissent de ma gorge.

— On ne connaît même pas son ascendance divine… se lier à sang, avec une Fothaidh, tu sais ce que ça peut nous coûter ? attaqua Alyce férocement.

La jeune femme aux longs cheveux couleur de nuit à ses côtés prit le poignard de Narcisse et reproduisit la même plaie sur sa chair :

— Je m’en fiche, avec tout ce qu’elle a subi à cause de notre clan, je lui dois au moins ça… Alyce, tu nous suis ou on commence sans toi ?

Alyce serra les dents et me lança un regard hésitant. Gabriel était à deux doigts de perdre le contrôle de son bouclier et de le transformer en attaque foudroyante contre elle :

— Après tout, c’est ta faute tout ça, madame Je-n’hésite-pas-à-trahir-une-amie-pour-servir-mes-intérêts !

La Cáil se saisit du poignard d’un geste rageur et s’ouvrit l’avant-bras dans un gémissement de douleur :

— Allez tous vous faire mísháster, si je le fais, ce n’est pas par culpabilité, mais on nous a toujours appris à ne pas faire confiance aux Fothaidh, c’est tout !

— Dommage qu’on ne t’ait pas appris en même temps le sens de la loyauté, ça nous aurait évité cette situation…, cracha Armand alors que je le sentis prendre ma main.

Il la serrait avec la force désespérée de celui qui savait ce qui nous attendait sans vouloir l’accepter.

— Que notre Éther soit partagé, par le sang et la magie, nous nous lions à Aurore Callahan, que notre force demeure sienne, que notre étincelle de vie

ravive la sienne ! A na déithe go léir, mar sin a bheith21 ! scandèrent une nouvelle fois les sorciers de mon pentacle en joignant leurs paroles à leur sang.

Mais cela n’arrangea en rien le feu sombre qui me dévorait de l’intérieur. Je hurlai à la mort une douleur que je n’avais jamais connue, avec ou sans âme.

— Ça ne marche pas, s’affola Armand, et je ne peux rien faire, je ne peux rien faire pour la sauver…

L’odeur du fer sur mon corps et dans ma bouche fut désormais intolérable. Dorénavant, je ne voulais plus qu’une chose : que cela s’arrête. La douleur me broyait, et ce qu’elle ne broyait pas l’avait déjà été par la main vicieuse de Lucius.

— Aurore, reste avec nous, Aurore ! cria presque Layla en commençant à me secouer.

— Son cœur est en train de lâcher…, murmura Armand d’une voix sombre, je sens la mort la draper peu à peu…

— Laissez-moi… en paix…, bredouillai-je sans savoir si l’on m’avait vraiment entendue.

Et puis, le décor changea progressivement. Je sentis les embruns de l’océan, l’île d’émeraude m’apparut comme dans un songe. Mon lit n’était plus qu’un tapis d’herbes fraîches et sauvages. Peu à peu, les silhouettes des sorciers disparurent et je restai seule.

Alors, un chant léger monta non loin de moi, un air si triste, mais si apaisant… Des voix s’entremêlaient parfaitement, une litanie élégiaque, qui transperça mon cœur. Je me détournai, et là, je perçus un magnifique ruisseau dans lequel la pleine lune jetait des éclats irisés. Le ciel ne portait aucun nuage, et sa teinte d’encre profonde me donna le vertige, du fait de sa perfection.

Ce chant provenait de trois femmes. Trois femmes dont la blancheur des robes vaporeuses traînant sur le sol et de leur peau nacrée les faisait presque luire dans cette nuit enténébrée. Je m’approchai d’elles, instinctivement, cherchant à profiter au plus près de leurs voix mélodieuses.

Soudain, je m’arrêtai net.

Elles lavaient dans le ruisseau de longs linges ensanglantés, et le liquide vital qu’elle frottait avec acharnement, tout en chantant, colorait l’eau claire et irisée d’un rouge céleste inquiétant.

— Les lavandières de nuit…, soufflai-je dans le vent léger accompagnant les vagues de l’océan non loin de nous.

Un frisson de peur dévala mon échine, et je sursautai même lorsqu’une corneille passa au-dessus de nous en lançant son cri maudit. Ces femmes ne signifiaient qu’une chose pour la personne croisant leur chemin : un sinistre présage de mort.

Alors que je reculai pour me soustraire à leur chant devenu aussi harmonieux que terrifiant, un hurlement sauvage retentit dans la nuit. Je fis volte-face et distinguai un loup qui se tenait au loin, sur son promontoire de pierre surplombant la falaise abrupte.

Je reconnus Macha, dont le pelage noir ébène ne fit qu’accentuer mon effroi. Son hurlement triste et solitaire vibra de nouveau et son écho se répercuta dans cette nuit délétère. Une douleur aiguë dans la poitrine me transperça et je m’effondrai sur l’herbe fraîche de la plaine.

La sensation que les ténèbres avaient planté leurs griffes acérées tout autour de mon être m’enserra sauvagement.

L’air me manqua.

L’obscurité entière et totale m’enveloppa dans son linceul.

***

Des murmures prononçaient mon prénom, des larmes dans la voix.

J’avais réussi à échapper aux lavandières, c’était le plus important. Je me sentais happée par une force familière, une espèce de magie indescriptible, comme elle l’était souvent à mes yeux, ces derniers temps. Naviguant dans les ténèbres, je me laissai porter vers cette lumière brillant tel un phare. Et puis quelque chose me poussa à comprendre où je me trouvais.

Malheureusement, je ne m’étais pas attendu à ça ! Je mis de longues secondes à saisir… Des secondes aiguisées comme des bouts de verre.

Je me trouvais toujours dans la chambre où l’on m’avait emmenée, tout le monde y était encore, disposé autour de moi telle une couronne de fleurs tressée. Cependant, la fleur en son centre avait un léger problème… Elle était morte.

— Son cœur a cessé de battre… c’est fini, lança Narcisse, comme pour énoncer une vérité crue qui devait être dite.

Je percevais mon corps, gisant là, dans une mare de sang que rien n’avait pu finalement endiguer. Mon teint cadavérique n’était pas du plus bel effet, tout comme mes yeux, telles deux gemmes, l’une améthyste et l’autre grenat, recouvertes de ce voile opalescent qui pour tous, míshásta et asarlaí confondus, ne symbolisait qu’un esprit éteint dans une enveloppe sans vie.

Je lévitais au-dessus de moi-même, réduite à mon corps astral. Je ne subsistais plus qu’à l’état d’empreinte éphémère d’un esprit qui se désagrégerait faute d’âme.

Alyce sembla se refermer définitivement sur elle-même et sortit de la chambre en laissant échapper un cri d’amertume et de rage, le visage transfiguré par la haine. Layla pleurait à chaudes larmes et Narcisse la prit gentiment dans ses bras pour tenter de l’apaiser. Armand… mon amour perdu, tenait toujours fermement ma main dans les siennes, et ses larmes silencieuses gouttaient sur mon corps pâle et meurtri.

— Je ne l’entends plus… je n’entends plus sa conscience…, lâcha froidement Gabriel, comme abasourdi lui-même par cette vérité.

— La mort ne fait plus aucun bruit quand elle possède ceux qui lui reviennent de droit…, lui murmura Armand d’une voix faible.

Chacun des membres de Gabriel parut crispé, figé d’une manière étrange, comme si le moindre geste, le moindre souffle allait provoquer en lui quelque chose de terrible. Je vis ses yeux magnifiques se teinter d’une lueur améthyste inquiétante. Sous cette forme, je percevais d’autant mieux les auras, et la sienne connaissait des perturbations importantes, à l’image d’une éruption solaire qui s’échappait de lui par vagues puissantes et brûlantes. Il tentait de les contenir, mais s’il ne se maîtrisait pas, j’étais certaine que son pouvoir télépathique serait capable de broyer l’esprit de toute forme pensante dans les cinq kilomètres à la ronde.

— Elle ne peut pas mourir…, reprit le sorcier Lífþrasir, les yeux hagards en s’approchant de mon corps.

— Mec, tu devrais te faire une raison…, souffla Narcisse durement, tu vas tous nous tuer, si tu ne gères pas davantage ton Éther. Je ne dois pas être le seul à te sentir omniprésent, même dans mon esprit. Et ce n’est pas franchement agréable.

— Elle ne peut pas mourir…, répéta Gabriel en caressant mon visage d’une manière si légère et si affectueuse que j’aurais aimé ressentir ce que cela faisait… une dernière fois.

L’attrait de la lumière se fit encore plus fort, mais je résistai, encore un peu, je voulais graver leurs visages dans ma mémoire une dernière fois.

— Aurore n’est pas vraiment Aurore… Elle est beaucoup plus forte que cela… la mort n’est rien face à elle !

Gabriel caressait mon corps avec ses sens éthériques, je le vis aux émanations rayonnantes qui balayaient mon enveloppe charnelle. Armand posa sa main sur le bras de l’Éther, et son regard révéla une nouvelle fois des lueurs de folie :

— Je sais que tu l’aimais beaucoup, et je pense que tu n’as pas l’habitude de perdre un être cher. Mais arrête, Virtanen, abandonne, et rentre chez toi. Retourne près de Psyché, et oublie-la. C’est le mieux à faire pour toi !

— Même là tu es toujours aussi pitoyable…, répliqua Gabriel d’une voix glaciale en utilisant la manipulation mentale pour obliger, d’un simple coup d’œil, Armand à retirer sa main.

L’attraction devenait impérieuse et je ne pouvais plus y résister. Je me sentis happée et je disparus subitement du lieu.

20 « Enflure » en gaélique écossais.

21 « Par tous les dieux, ainsi soit-il ! » en irlandais.

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