Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes

Vingt-quatrième magie : Un écho dans les ténèbres.

Vingt-quatrième magie : Un écho

dans les ténèbres.

 

Levez-vous, Soleil de mon âme,

Votre clarté plus ne me luit ;

Chassez mon froid par votre flamme,

Par vos rais l’ombre de ma nuit.

L’autre soleil est par trop sombre

Et trop peu chauds sont ses rayons

Pour de mon âme chasser l’ombre

Et faire fondre ses glaçons.

Mon Soleil, ne tardez plus guère

D’éclairer à votre retour ;

Sans votre divine lumière,

Je ne vois que nuit en plein jour.

Soleil, ma lumière et ma joie,

Sans vous je chemine à faux pas ;

Je choppe, je chais, je fourvoie

Quand sur moi vous ne luisez pas.

Lors une triste nuit allonge

Un noir voile autour de mon cœur,

En le donnant en proie au songe,

Et le songe en proie à la peur.

Jean Godard, Le Soleil de l’Âme

Cette voix sortie d’entre les ténèbres avait effleuré mes cheveux. Je n’osais plus bouger ni même respirer. Quelque chose en moi commença à se briser. Je n’avais jamais ressenti cela, la peur que cet être démoniaque faisait naître en moi me fit éclater en mille morceaux de l’intérieur. Cela ne fit pas mal, j’eus simplement l’impression de me dissoudre pour permettre à la poussière de ma conscience de se recroqueviller complètement sur elle-même, de se fondre parfaitement dans les ténèbres. Si l’horreur que cet homme m’inspirait ne cessait pas, je crois bien que j’allais en mourir.

— S’il vous plaît…, suppliai-je d’une voix glacée, laissez-moi tranquille. Je ne sais pas qui vous êtes, mais laissez-moi…

Un rire moqueur et teinté de sadisme retentit dans tout le lieu. Il était là, partout et nulle part à la fois, et moi, sa proie, je n’avais aucun moyen de le fuir.

— Dégagez de mon esprit ! hurlai-je en canalisant toute la force nébuleuse tapie au fond de moi, même si j’en ignorais le fonctionnement et la provenance.

Je saisis cette magie d’une manière très grossière pour la rediriger de toute part autour de moi.

La vague obscure et sinistre qui s’étendit en réaction jusqu’aux confins du lieu me laissa pantelante et je m’écroulai sur ce sol onirique en pleurant. Je craignais maintenant de m’être dispersée et épuisée par ce geste, en vain. Pourtant, la présence terrifiante disparut, me laissant seule, dans le noir complet. Dans ce rêve si réaliste, mes sentiments me torturaient sans aucune douceur.

J’étais déboussolée, j’avais peur et j’avais froid :

— Que quelqu’un m’aide, sanglotai-je en encerclant mes genoux de mes bras alors que mon corps se balançait d’avant en arrière.

L’écho de mon appel désespéré se répercuta indéfiniment dans le silence et je me laissai aller à mes larmes amères. Je n’avais jamais voulu tout cela, alors pourquoi devais-je le subir ? Pourquoi était-ce à moi que de telles choses arrivaient ?

Alors que je maudissais le sort et tous les êtres coupables de ma naissance, j’entendis des pas et presque aussitôt une voix se détacha dans les ténèbres :

— Je suis là, tu n’es plus seule…

C’était une voix chaude et toute masculine, un timbre puissant, embelli par des intonations de velours, des promesses de plaisir partagé. Je ne fis pas un geste, je n’étais même pas certaine qu’il ne s’agissait pas d’une bribe de mes souvenirs ou tout simplement le fruit de mon imagination.

— Pourquoi t’es-tu enfermée dans de telles ténèbres ? 

La question resta en suspens, les paroles s’étaient teintées d’une inquiétude contenue, mais bel et bien réelle. Je retins un nouveau sanglot, à quoi bon tenter de répondre à des interrogations que je ne comprenais même pas.

Les pas se rapprochèrent, la présence débordante d’une magie qui me parut familière s’immobilisa face à moi. Ma tête toujours enfouie dans mes genoux, j’attendis encore. Peut-être daignerais-je lever mon visage vers l’homme, si j’avais la certitude que ce geste ne serait pas vain.

— Aurore… Tu as demandé à me rencontrer, et malgré ce que cela représente de me mouvoir jusqu’à ton clan, je l’ai fait… Dis-moi pourquoi !

Surprise par ces paroles, je décidai de scruter celui qui était venu jusque dans mes ténèbres et je perçus un muscle tressaillir sur la mâchoire de l’homme dont les traits bruts lui conféraient une beauté toute sauvage. Ses yeux vairons s’écarquillèrent, mais le sorcier que je devinai être le Roi du pouvoir sacré de Bran ne fit rien d’autre qui aurait pu trahir un quelconque étonnement.

Était-ce à cause de la marque ornant mon front, vestige de la promesse échangée avec Gabriel contre ma volonté ? Ou mes yeux reflétaient-ils à ce point l’abysse qui menaçait de m’engloutir définitivement à chaque seconde ?

— Par la Déesse, que t’est-il arrivé ? Je sens la mort sur toi… et tout autour de toi…, souffla-t-il d’une voix où grondait une colère sourde.

Le sorcier s’accroupit à mon niveau et lâcha, après m’avoir de nouveau observée quelques instants :

— T’est-il arrivé de manger depuis la dernière fois que nous nous sommes vus ? Tu as tant maigri… ton visage est si pâle… Mo

dhorchadas22, tu n’es plus que l’ombre de toi-même…

Je baissai le regard, j’eus le sentiment désagréable de lui déplaire, et une légère douleur naquit dans ma poitrine à cette constatation. Je soupirai, lasse…

Fallait-il que ce soit un ennemi de mon clan, de ma magie qui se préoccupe de mon intégrité physique ? 

L’homme aux longs cheveux se fondant dans mes ténèbres me saisit par les mains et m’aida à me relever, ce que je réussis à faire sans trop de mal, grâce à la puissance de ses muscles équilibrant la faiblesse des miens. Même si dans ce monde onirique, tout cela n’avait que l’importance qu’on donnait à ce type de détails. Le regard de l’homme, affûté comme une lame de poignard, me dévisagea avec une certaine intensité. Mon esprit avait gardé mes blessures intactes, et ses iris s’enflammèrent alors qu’il s’approchait vivement de moi :

— Qui ? Qui a osé t’infliger cela ? Comment as-tu pu accepter que quiconque te lacère et te meurtrisse ainsi ? s’insurgea-t-il comme s’il s’agissait de son propre corps.

Je le fixai quelques secondes, plissant les yeux tout en tentant de me souvenir d’autre chose que cette fascinante attirance que ce sorcier exerçait sur moi. C’était une espèce d’inclination malsaine, de celle qu’on savait ne pas devoir ressentir, mais qui ne faisait qu’attiser les flammes du désir au fond de soi.

— Je ne sais pas…, murmurai-je, la voix enrouée.

J’arrivai à garder mon calme devant sa colère enflant au fur et à mesure qu’il me sondait de sa magie.

— Comment peux-tu l’ignorer ? me provoqua-t-il alors que des tentacules ténébreux se mirent à fouetter l’air tout autour de lui, les projections de son aura me parurent particulièrement dangereuses.

— J’ai perdu la mémoire…, commençai-je, et sa fureur se mua aussitôt en une surprise franche. Si je ne me trompe pas, vous devez être Onyx Ishtar, mais du reste, je ne me souviens de rien à votre propos… Ah ! Et je suis morte cette nuit, c’est peut-être un détail qui répondra à beaucoup de vos interrogations.

— C’est très loin d’être un détail à mes yeux…, souffla-t-il, son regard s’animant soudain de flammes noires nées de la sauvagerie et de la brutalité de ses émotions.

Un charisme magnétique se dégageait de son être, de son aura qui glissait tout autour de moi, sans se cacher. Sa magie tentait de comprendre et peut-être trouverait-elle des réponses à des questions que j’ignorais encore. L’homme s’apparentait à un volcan prêt à entrer en éruption, il dissimulait en lui des noirceurs destructrices, je les sentais parfaitement… peut-être parce qu’il avait pénétré d’une manière ou d’une autre une partie de moi, cette partie liée à mon âme, le dernier lieu où j’étais encore capable d’éprouver quelque chose d’autre qu’un vide béant dans la poitrine.

— Tu ne sais donc plus pourquoi je suis ici ? glissa-t-il d’une voix si profondément grave et dure qu’elle résonna désagréablement en moi.

Je ne me souvenais pas de cet homme, mais ce que je ressentais en sa simple présence me semblait anormal, il représentait pourtant un ennemi. Qui avais-je été pour avoir laissé s’installer cette attirance dérangeante pour lui dans mon esprit ? Un dégoût me traversa, il incarnait le Roi des ténèbres et j’étais censée être la Reine de la lumière… alors pourquoi avais-je l’impression que nous nous ressemblions bien plus que nous ne l’aurions dû ?

— Tout ce que je sais, c’est que vous… vous n’avez rien à faire dans mon esprit… Je ne comprends pas pourquoi je vous ai demandé de venir sur les terres d’Astoria, peut-être commençais-je déjà à sombrer dans la folie. Mais vous et moi n’avons rien à faire ensemble…

Le Fothaidh, vêtu d’une toge noire ondulant parfaitement autour de son corps et dévoilant ici et là sa musculature développée, s’abaissa à mon niveau afin de relever mon menton de ses doigts, et son regard s’ancra profondément dans le mien. Sa voix, qui ne pouvait cacher entièrement sa colère, s’était drapée de nuances menaçantes qui me firent frémir.

— Tu m’as déjà repoussé, Aurore Callahan, que tu t’en souviennes ou non, c’est la vérité. Je suis là parce que ton âme brisée a lancé un appel que tous les sorciers des âmes ont pu entendre à des kilomètres à la ronde. En venant le premier, j’ai clos l’accès béant à tes faiblesses presque insultantes pour les êtres divins que nous sommes censés incarner. Si je suis physiquement présent sur les terres de la déesse que j’abhorre au plus haut point, c’est également parce que tu m’y as invité.

Ses doigts se refermèrent sur mon menton, mon cœur s’emballa dans ma poitrine, il m’effrayait, en cet instant. Il lui suffirait d’un seul geste pour me réduire en poussière. Sa magie délétère, qui devenait asphyxiante, lançait un appel au sang, et j’espérais ne pas être sa prochaine victime. Les yeux du souverain s’illuminèrent de nouveau de lueurs sombres avant qu’il ne lâche sèchement ses derniers mots :

— Ne me fais pas une fois de plus regretter de t’avoir laissé une chance de te montrer ce que tu es au plus profond de toi…

Sur ces paroles aux allures de menace, son corps s’évanouit dans une poussière sinistre et scintillante à la fois. Seul son regard saisissant flotta un instant devant moi, comme si son détenteur avait été désireux de garder son attention sur moi, avant de disparaître à son tour.

Enfin, le décor se fractura et je courus de toutes mes forces, espérant ainsi quitter ce monde étrange pour rejoindre la réalité.

***

Je me réveillai dans un sursaut, je n’étais plus au même endroit que lorsque je m’étais endormie. Au-dessus de moi s’étendaient les voiles pourpres d’un lit à baldaquin. Une odeur boisée flottait sur les draps tout autour de moi, une fragrance apaisante, celle d’Armand.

Je me relevai vivement sur le lit. Les deux blessures les plus sérieuses, celle au poumon, aux côtes et au niveau de mon aine, se rappelèrent à mon bon souvenir. Elles étaient cependant moins douloureuses qu’elles ne l’auraient dû… Quand mon attention se porta sur ce qui m’entourait, je découvris les yeux de Gabriel qui me fixaient étrangement. Le sorcier aux traits tirés se trouvait installé confortablement dans une bergère, les jambes croisées, les coudes posés élégamment sur les accoudoirs et ses doigts fins formant un triangle juste en dessous de son menton. Sa posture se voulait décontractée, mais ses longs cheveux, habituellement lâches, avaient été rassemblés en une queue-de-cheval haute et ses lèvres restaient pincées… Il avait dû couvrir mon esprit de sa magie depuis la veille, ce qui exigeait une concentration sans faille et une dose d’Éther considérable…

Depuis combien de temps suis-je endormie ? Et pourquoi ai-je l’impression que c’est quelque chose de mal ? songeai-je en détournant la tête vers la fenêtre, alors que l’image du Roi du pouvoir sacré de Bran ne voulait pas quitter mon esprit.

Je reconnaissais cette chambre, celle de ma mère autrefois… Étant désormais Reine, j’avais certainement dû prendre ses quartiers. Je remarquai que le soleil était déjà haut dans le ciel, ce qui me fit demander :

— N’aurais-je pas dû être réveillée bien avant ?

— Tout ce qui compte, c’est que tu guérisses… si quelqu’un à un problème avec ça, il en référera directement avec moi, glissa-t-il d’une voix froide.

Cet homme était vraiment imprévisible. Il me faisait penser à un ciel capricieux d’été, ensoleillé et chaleureux la plupart du temps, chargé de nuages orageux lorsque la pression atmosphérique devenait trop forte.

Est-ce que vous pouvez lire mes pensées ? testai-je mentalement pour savoir à quel point je devais me protéger de lui et de ses dons de l’esprit.

Gabriel fronça un peu les sourcils et soupira d’un air las :

— Je ne sais pas ce que tu as tenté de me dire, mais je ne veux pas initier de contact télépathique avec toi tant que tu es dans cet état. Ce serait trop dangereux.

Il brisa sa posture et se leva d’un bond gracieux. Son aura avait reflué légèrement vers lui et aussitôt une vingtaine d’esprits apparurent tout autour de moi. Je poussai un cri de surprise :

— Qu’y a-t-il ? me questionna le sorcier Lífþrasir, instantanément sur le qui-vive en se postant à mes côtés.

— Rien… quelque chose que j’avais oublié, me semble-t-il… ou peut-être un effet secondaire de mon passage dans l’Entre-deux…

Mon regard erra sur ces esprits, des volutes ténébreuses emplirent mon champ de vision… Je me sentis étouffer face à ce spectacle cauchemardesque. Leur aura sombre paraissait les engloutir et je ne pouvais discerner que leurs yeux, tous rivés sur moi. La plupart étaient éclairés de lueurs de haine qui m’étaient destinées.

Peuvent-ils me tuer ?

Gabriel sonda les lieux, puis suivit mon regard, je n’étais pas affolée, je ne pouvais plus l’être, mais mes instincts de conservation ne me soufflaient pas de choses agréables au sujet de ces morts qui m’entouraient.

Je décidai de mettre fin à ces hypothèses en lâchant simplement :

— Je perçois les esprits des défunts… Ils sont là, dans cette pièce, et votre pouvoir les aura certainement repoussés jusqu’à maintenant. Merci pour cela, vous avez veillé sur moi comme peu auraient été capables de le faire dans cette situation.

— Hum…, acquiesça l’homme dans un sourire innocent tout en reportant son attention sur moi. Ce n’est rien ma belle, je ne peux malheureusement pas résister au charme de jolies femmes comme toi…

On ne pouvait pas dire que ma confidence le surprenait, le lui avais-je déjà avoué, auparavant ?

Je levai les yeux au ciel face à sa dernière remarque tout en soupirant, ce qui le fit rire et dispensa un peu de gaieté dans l’atmosphère qu’avait assombrie l’apparition des esprits. Je tenterais de m’y acclimater, de ça, comme du reste. Si j’en avais été capable un jour, pourquoi ne le serais-je pas aujourd’hui ?

Je sortis du lit et me préparai dans la salle de bains adjacente. Mes blessures ne saignaient plus, peut-être qu’un membre d’Astoria avait continué à me prodiguer des soins durant mon sommeil. Cependant, après une douche écarlate qui me débarrassa de tous les résidus collés à ma peau, je dus me résigner à enfiler autre chose qu’une tenue près du corps, comme celles dont j’avais vraisemblablement l’habitude de porter. Les jeans et autres pantalons en cuir de ma garde-robe ainsi que les tops et bustiers ne feraient qu’intensifier mes douleurs. Ce fut là qu’apparut une robe qui seyait parfaitement au titre de Reine. La toilette composée de différents tissus luxueux était démesurément ample et possédait d’ailleurs une traîne assez conséquente.

Je demeurai quelques instants à la contempler, le blanc immaculé de cette tenue parsemée de motifs de cygne en perle de pierre de lune n’était cassé que par un large ruban d’un grenat violine nouant la taille de la robe, et d’autres situés au niveau du corset qui permettaient d’ajuster ce dernier. Je ne sais pas si j’avais été un jour en mesure de porter cette cascade de perles, de soie et de tulle, mais à en juger par le reste des habits dans le dressing, cela ne paraissait pas avoir été le cas.

En faisant attention à ne pas trop serrer le corset, la crinoline aurait l’avantage de laisser ma blessure au niveau de l’aine et celle sur mes jambes tranquilles. Des coups retentirent soudain contre la porte et je me mis en position défensive, mon corps possédait des réflexes bien à lui…

— Qui est-ce ? demandai-je, aux aguets.

— Ma Reine, nous avons été prévenues de votre réveil, nous savons que vous n’aimez pas cela, mais désirez-vous notre aide pour vous vêtir ? proposa une voix de jeune fille. Il s’agit de la première rencontre officielle pour vous… et étant donné la nature de vos invités, il serait sans doute judicieux de fournir un effort vestimentaire…

J’ouvris aussitôt la porte, je me trouvai toujours nue, mais les deux filles d’environ seize ans ne s’en formalisèrent pas.

— Avec plaisir ! acquiesçai-je en les faisant entrer dans la luxueuse salle de bains, dont une porte déjà entrebâillée donnait accès au dressing et un peu plus loin à une petite alcôve, sans fenêtre, où une coiffeuse était toute disposée à nous servir.

Les deux sorcières d’Astoria poussèrent des exclamations de surprise lorsqu’elles se rendirent compte des blessures profondes qui striaient mon corps et qui tenaient plutôt de la séance de torture que d’un combat rudement mené.

— Est-ce lui qui vous a fait ça ? glapit l’une des deux, le regard horrifié en mettant une main devant sa bouche.

J’imaginais que les jeunes sorcières, à peine sorties de l’âge des novices, n’avaient pas encore eu l’occasion de se battre, leur expérience du terrain ne leur venant essentiellement que de leur entraînement quotidien, qui ne les préparait pas à ce type de meurtrissures.

L’autre n’en menait pas large non plus, et je la sentis se forcer à poser ses yeux sur les miens, jusqu’à ce qu’elle se souvienne qu’il s’agissait d’un geste irrespectueux envers un Fothaidh.

Elle s’empourpra violemment et lança à sa camarade :

— Tais-toi, il nous a demandé de ne pas lui en parler…

— Qui cela ? Ne pas parler de quoi ? exigeai-je de savoir d’une voix forte.

— L’homme qui a veillé sur vous toute la nuit avec ce sorcier Bran, l’Éther de Lífþrasir… Il nous a dit de ne pas trop vous parler, de peur que nous ne réveillions votre mémoire d’une manière trop brutale.

Mes épaules s’abaissèrent dans un soupir découragé et j’acquiesçai mollement :

— Écoutez-le, dans ce cas… Aidez-moi simplement à m’habiller et à me coiffer. Je dois faire bonne impression avec le peu d’atouts qu’il me reste.

Les deux jeunes demoiselles échangèrent un long regard complice, puis se mirent à sourire doucement :

— Avec joie, ô Majesté !

L’heure suivante fila à une vitesse improbable, les sorcières d’Astoria se révélèrent très douées de leurs mains et pendant que je me transformais en une véritable poupée, je réfléchis à ma mémoire défaillante. Je sentais des bribes de souvenirs à la surface, mais dès que j’essayais de m’en saisir, elles disparaissaient dans les brumes de ma conscience. Aucun geste des sorcières d’Astoria ne me rappela quoi que ce soit, j’en conclus que je n’avais pas beaucoup eu besoin de leur service, chose étonnante pour une Reine, quand on connaissait la rigidité des protocoles d’Astoria.

Je me souvenais de ma vie ici, dans ses grandes lignes, sans pour autant pouvoir identifier les asarlaí de manière précise, hormis ceux composant ma famille. J’en serais presque venue à croire que j’avais mené une existence paisible au sein de ce clan, s’il n’y avait pas eu cette ombre dangereuse au fond de moi qui me susurrait le contraire.

Quand elles eurent terminé, je reconnus à peine le reflet que le miroir me renvoyait. Mes cheveux avaient été domptés en une longue tresse mise sur le côté gauche de ma nuque et dont le bout laissait s’échapper des boucles lâches et finement sculptées. Je n’avais pas eu à revêtir de diadème, celui ornant ostensiblement le milieu de mon front suffisait amplement. La nouvelle marque qui me liait à Gabriel, teintée d’or et de myosotis, représentait des nœuds celtiques autour desquels virevoltaient des papillons. Un maquillage léger avait été appliqué sur ma peau laiteuse et mes yeux étranges avaient été fardés en utilisant la technique d’un smoky noir pailleté, soulignant à la fois la beauté de ce regard vairon tout en mettant en valeur sa dangerosité. Mes lèvres avaient été laissées nues, seule une dose d’Éther avait été apposée sur leur courbe, en vue de les faire briller d’une lueur iridescente particulière.

La robe impressionnante tout de blanc et de touches de grenat violine donnait de l’épaisseur à ma silhouette et offrait même l’illusion d’un décolleté plongeant à ma poitrine ordinairement dépourvue de formes. Mes épaules ainsi découvertes avaient été également saupoudrées d’Éther faisant scintiller ma peau des cinq couleurs élémentaires. La magie de l’Esprit faisait naître des arabesques fascinantes qui couraient sur mon épiderme en de lents mouvements hypnotiques, tournoyant autour des marques divines, celles qui m’avaient investie de la fonction de Reine. La robe altière adoptait la forme d’un corset dans mon dos, et j’avais laissé sciemment, à la vue de tous, les nombreuses marques divines qui le sillonnaient, des tatouages ténébreux dont je n’avais pas le souvenir. J’allais affronter le Roi du pouvoir sacré de Bran, hors de question qu’un être tel que lui me prenne de haut comme il avait pu le faire au moment de son apparition dans mon rêve.

Je remerciai les sorcières d’Astoria pour leur aide et sortis prestement de la salle de bains pour me rendre dans la grande salle à manger de cette demeure royale. J’y retrouvai plusieurs sentinelles, sans surprise, on avait dû les informer de ce qui m’était arrivé. Je ne doutais pas qu’elles me suivraient dorénavant nuit et jour pour éviter qu’un individu, quel qu’il soit, puisse de nouveau m’atteindre.

Parmi cette quinzaine d’étrangers, Armand fut la première silhouette que je reconnus. De taille moyenne, adoptant une posture rigide comme s’il ne se sentait pas à sa place ici, ce qui n’était pas loin de la vérité. La magie émanant des terres d’Astoria devait être insupportable pour un sorcier Bran. Son visage s’éclaira à ma vue et sa voix retentit, chaude, dans mon esprit :

— Tu es la plus sublime de toutes les créatures que j’aie pu rencontrer, mon anima…

Je sentis mes joues rosir, sans pour autant détourner mon regard de ses deux océans sombres. Je lui offris un sourire tendre, qui fit naître des étincelles de plaisir dans ses iris. Le temps s’était arrêté autour de nous, son aura, son être m’attirait irrésistiblement lorsque j’étais en sa présence. C’était décontenançant.

Un raclement de gorge bruyant brisa la beauté de l’instant, je tournai la tête vers sa source, et ne fus pas étonnée de constater que l’auteur n’était autre que Gabriel. Ses jambes élancées réduisirent la distance nous séparant en quelques pas. Lorsqu’il arriva à ma hauteur, il prit subtilement ma main et y déposa un baiser délicat tout en effectuant une révérence simple. Indéniablement, cela fit son petit effet parmi les sorciers d’Astoria présents dans l’assistance.

— Aurore, je n’ai jamais douté de ta beauté, mais tu es tout de même parvenue à me surprendre…

— Je pense en surprendre plus d’un aujourd’hui, annonçai-je avec un sourire carnassier.

J’étais loin d’oublier que le sorcier Lífþrasir m’avait forcé la main pour que je fasse de lui mon guide. Gabriel esquissa un doux sourire, qui ne monta pas jusqu’à son regard glacé. Sa posture demeurait rigide également, je scannai rapidement son aura, elle était prête à se déployer à tout moment. Le sorcier à la longue chevelure lunaire maintenait une quantité effrayante d’Éther à la surface…

Mais que redoute-t-il ?

Des murmures de surprises s’élevèrent des sorciers nous entourant et Gabriel me souffla sèchement :

— Évite de sonder « l’annihilateur d’esprit » en public, tu n’as certainement pas oublié que c’est un acte peu apprécié par les asarlaí, et comme je viens de te laisser faire sans réagir, tout le monde se demandera si nous ne sommes pas amants…

— Ce que pensent les autres ne m’intéresse pas, susurrai-je durement alors que je venais de reconnaître les deux sorciers présents à mon réveil la nuit passée.

Narcisse et Layla, si ma mémoire récente ne me jouait pas des tours. Leurs traits étaient marqués par la fatigue mêlée à de l’inquiétude. Près d’eux se tenait une femme aux courts cheveux châtain, dont les grands yeux bleu sombre exprimaient une sévérité étonnante. Elle s’approcha de moi et son visage s’illumina, elle paraissait stupéfaite de me voir là.

— La nuit dernière… tu étais morte… Ils n’ont pas voulu me dire comment cela a pu se produire. Alors que tous nos sorts ont été férocement repoussés par ta magie…

Ainsi, cette femme avait été présente lors de mon sympathique voyage dans l’Entre-deux-mondes. Elle portait la cape en brocart que tous les sorciers du pentacle d’Astoria arboraient lors des cérémonies du clan, des cygnes d’un blanc immaculé sur un parme clair. Mais rien ne me vint sur son identité.

— J’espère que ma résurrection n’est pas une mauvaise surprise, dans ce cas, sorcière du pentacle d’Astoria… parce qu’en vérité, je ne me rappelle pas du tout votre identité.

La jeune femme eut un petit mouvement de recul, puis, tout en guettant ma réaction, elle m’apprit d’une voix soudain terriblement lasse :

— Il ne manquait plus que ça… Je me nomme Alyce McBain, je suis une Cáil, native du clan de Drustan.

— Enchantée, Alyce, répondis-je en éludant le reste de sa présentation, sommes-nous prêts à partir ?

— Oui… Narcisse et moi avons forcé la main d’Alexiel pour qu’elle daigne accueillir la délégation de Bran de manière sécurisée en attendant que tu te sentes mieux. Elle est restée avec eux et quatre sentinelles, le temps que nous te conduisions au manoir où nous les avons reçus…

— Très bien…

Alexiel, je me souvenais évidemment de ma cousine au caractère intrépide. Je devinais qu’elle était devenue Éther du clan, sinon elle n’aurait jamais pu parler au nom de la Reine du pouvoir sacré du coven. Je ne voulais pas perdre de temps, tout le monde était déjà assez à cran avec mes péripéties nocturnes, la présence d’une force Bran ne ferait qu’empirer les choses. Je ne relevai pas l’insulte d’être ainsi escortée comme une pauvre míshásta sans défense, et, alors que nous nous rendions au manoir, je ne pus m’empêcher de remarquer que le coven se préparait aux célébrations de Kupala… Des sorciers disposaient des couronnes de fleurs ici et là, conférant une allure champêtre aux rues du clan.

Je compris mieux la tension ambiante, Litha ou Kupala, pour le clan d’Astoria, représentait un sabbat des plus importants grâce à sa symbolique lumineuse inhérente à la magie de notre coven.

Alors que nous déambulions dans la rue principale, lentement, car l’une de mes blessures profondes à la jambe rendait ma démarche difficile, de nombreux asarlaí me dévisagèrent étrangement, plein de curiosité.

Serait-ce à cause de ma tenue digne d’une Reine des plus sophistiquées ? Du diadème éthérique me liant au clan de Lífþrasir ornant mon front de mille éclats ? Ou bien à cause de la peau nue de mes épaules et de mon dos qui laissaient entrevoir, à la fois la complexité et la grandeur de mes marques divines, ainsi que quelques échantillons des horribles meurtrissures que l’on m’avait infligées ?

Certainement que les lueurs de surprise et de colère qui dansaient dans leurs prunelles provenaient un peu des trois à la fois.

Gabriel se tenait devant moi, et m’ouvrait la voie, quant à Armand, il marchait à mes côtés, tel le Consort qu’il était à mes yeux, même si personne ici ne lui accorderait jamais ce titre. Les membres de mon pentacle présents étaient secondés par deux sorcières d’Horus et par les sentinelles que je devinais m’être loyales. Leur formation impénétrable autour de moi soulignait leur expérience du combat ainsi que celle de la garde rapprochée.

Une sorte d’appréhension monta lorsque nous gravîmes les marches menant à un manoir d’une taille impressionnante, certainement en vue de montrer l’opulence du clan d’Astoria à ses ennemis de toujours, et la douleur provoquée par mes blessures se retrouva rapidement surpassée par cette peur insidieuse qui nouait mes entrailles… La peur de… décevoir ? Pourquoi éprouverais-je ce genre de choses ? Mon cœur s’accéléra et je tournai la tête vers mon animus à mes côtés, son visage était crispé.

— Ce sont là tes sentiments que je ressens…, pensai-je, surprise par la force de notre lien.

Armand hocha lentement la tête et la peur devint polymorphe : la peur de décevoir, celle de ne pas pouvoir me protéger du danger, l’inquiétude que quelque chose soit découvert… un secret… une chose noire qui emportait l’âme d’Armand en vagues silencieuses, mais corrosives.

— Arrête, s’il te plaît…, implora presque Armand en posant une main sur mon avant-bras ganté, m’intimant ainsi de ne pas explorer davantage les méandres de ses émotions.

Nous venions de pénétrer le manoir qui, à l’image de mon palais, était composé également de nombreuses tourelles surmontées d’un clocher à bulbe de nacre, notre formation avait emprunté naturellement le chemin de la salle de réception, immense et luxueuse, ornée de statues de la déesse Astoria.

— La vérité n’est pas toujours bonne à savoir…, reprit l’homme aux cheveux sombres en évitant mon regard.

Je n’eus pas le temps de lui répondre, coupée dans mon désir de répliquer pour lui expliquer que mon point de vue divergeait assez nettement du sien, puisque deux sentinelles ouvrirent les larges portes de la salle de réception. Le grincement des deux vantaux en bois de mélèze, ornés de cygnes de diamant et d’Éther qui les faisaient chatoyer de mille éclats, attira mon attention. Gabriel s’était déjà posté à mes côtés, légèrement en retrait cependant, tout comme Armand. À défaut de mon Éther qui se trouvait déjà dans les lieux et qui était la seule à pouvoir parler avant moi, Alyce s’avança dans la large salle et m’annonça d’une voix forte et emprunte d’une colère que je ne compris pas :

— Voici Sa Majesté, Reine du pouvoir sacré d’Astoria, Aurore Callahan, fille de Sélène Callahan.

Je m’approchai d’un pas décidé dans cette robe royale, dont la longue traîne ne faisait rien pour faciliter mes déplacements. Je pénétrai dans la salle la tête haute avec l’impression d’entrer dans la fosse au lion ou, en considérant les ténèbres qui avaient empli naturellement les lieux en la présence des sorciers Bran, aux panthères.

Tous les regards convergèrent vers moi, mais un seul retint mon attention, celui captivant de l’asarlaí debout, à une vingtaine de mètres. Le Roi du pouvoir sacré de Bran ne manifesta aucune émotion lors de mon entrée, tandis que je sentis mes mains trembler légèrement et mes jambes à deux doigts de se dérober sous la force de l’aura tentaculaire qui émanait de lui. Il semblait le Roi véritable, en ces lieux, saturant l’espace de son autorité, et j’eus l’impression de n’être rien d’autre qu’une Reine usurpatrice d’un pouvoir que je ne maîtrisais pas.

La lumière ne serait jamais dispensée autour de moi comme les ténèbres chuchotaient d’une voix envoûtante autour de lui.

Pour autant, je ne quittai pas son regard vairon ni son visage brut, dont l’expression dure et presque animale annonçait qu’il se repaîtrait de mes faiblesses sans aucune complaisance. Ses lèvres s’étirèrent en un sourire carnassier, et je me demandai en quelles circonstances nous nous étions déjà rencontrés, si cela était arrivé, bien entendu. Sa voix puissante résonna dans tout le lieu lorsqu’il me salua :

— Reine d’Astoria, je commençais à me demander si vous daigneriez enfin venir à notre rencontre…

22 « Ma ténébreuse » en irlandais.

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