Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes
Quatorzième magie : Petites divergences, grandes conséquences.
Quatorzième magie : Petites
divergences, grandes conséquences.
Je n’ai pas compris les mots que tu as employés ce jour-là… À qui pouvais-je bien ressembler pour que cela fasse naître la peur chez une Dia ?
Les mois ont passé et aujourd’hui, face au miroir, je ne peux plus cacher cette vérité plus longtemps… N’est-on réduit qu’au patrimoine que nous portons tous en nous ? Ne suis-je née que pour devenir son reflet ?
Mon Moi est fractionné en tant de morceaux que je crains de m’être perdue, à trop vouloir me retrouver.
Aurore Callahan, Reine du pouvoir sacré d’Astoria
À cause de la fatigue et de l’utilisation de mon Éther passif afin de maintenir le sortilège des boules de feu actif, je mis un peu plus d’une heure pour retrouver la chaleur de « ma » demeure. J’étais transie de froid, quand je me débarrassai vivement de mes vêtements humides dans la chambre et que je filai en direction des bains, qui m’étaient entièrement réservés. Sans surprise, et tout en sachant au fond de moi que je le trouverai là, je rejoignis le sorcier ténébreux qui savourait les bienfaits de l’eau. Lui aussi avait dû sentir mon approche, car un sourire courait déjà sur ses lèvres lorsqu’il me vit, le regard soudain languissant.
— J’espère que ce ne sont pas les vapeurs qui me font avoir des hallucinations d’une si belle créature…
— Je ne crois pas ton imagination si fertile pour être capable de m’inventer…, me vantai-je d’une voix hautaine, ce qui le fit éclater de rire.
Alors que le jeune homme aux cheveux d’un noir profond me dévorait de ses iris d’un bleu de minuit, je me glissai dans l’eau près de lui. Je constatai qu’il avait décidé de couper sa longue chevelure, cadeau de son passage dans l’Entre-deux, pour arborer la coiffure courte que je lui avais toujours connue. Cela me ramena de nouveau quelques années en arrière et je lui fis remarquer brièvement. Armand ne se retint pas de prendre mon visage entre ses mains pour me saluer d’un baiser langoureux auquel je répondis à peine.
Nos fronts tout juste détachés l’un de l’autre, il me souffla, inquiet :
— Tu es vraiment glacée Aurore, et… j’ai l’impression que tu es encore plus distante que d’habitude. Qu’est-ce qui a pu te remuer ainsi ?
— La situation est plus préoccupante que je ne me l’étais imaginée…, soupirai-je en guise de préambule.
Je lui résumai l’état des choses pendant que l’eau brûlante des bains assouplit mes muscles et redonna un semblant de vie à mon corps frigorifié. La lueur passionnée dans le regard de mon amant disparut au fur et à mesure de mes révélations. Quand j’eus terminé avec le moment que je venais de passer chez Sélène, ses yeux semblèrent de nouveau s’animer de cette lueur de folie qui me mettait mal à l’aise. Je m’éloignai un peu de lui, laissant mes paroles se frayer un chemin au cœur de son esprit, les exprimer à voix haute avait pu m’aider à mieux les conceptualiser, comme toujours.
Après avoir fait le tour de l’immense bassin et m’être immergée complètement plusieurs fois dans l’eau fumante, je revins vers le sorcier de Bran :
— Je ne pense pas que demander à mon Roi d’être ton guide soit une bonne idée !
— Il m’a pourtant l’air de remplir pas mal de conditions pour ce rôle, argumentai-je, impartiale.
Armand s’approcha de moi, maintenant debout dans l’eau, ce qui rendit sa présence plus imposante. Ce n’était pas dans ses habitudes de se positionner ainsi face à moi, avec cet air dur et déterminé, une contraction dans mon ventre m’apprit qu’il avait réussi son petit effet.
— Depuis quand t’allier à Onyx est devenu une possibilité ? souffla-t-il, le regard animé d’ombres, d’une voix plus douce et dangereuse à la fois.
— Certainement depuis que j’ai vu ta tête, décapitée par Lucius, rouler à mes pieds ! Cela te déplaît, Armand ? Tu devrais pourtant être ravi, j’accepte l’idée de me lier à ton clan immoral ! commençai-je à m’énerver face à sa résistance que je ne comprenais pas.
— Sur ce terrain-là, le coven dont tu incarnes le rôle de Reine, par figuration, n’est pas mieux loti ; nous, au moins, nous ne faisons pas semblant !
— Toujours les mêmes rengaines ! Dis-moi franchement ce qui ne va pas, je suis trop fatiguée pour déchiffrer des sentiments qui ne m’atteignent pas ! Si je ne fais rien, dans six mois je serai morte, il me faut un être puissant pour me guider, et en parallèle, je dois retrouver mon âme ! Ne devais-tu pas m’aider à la récupérer, d’ailleurs ? l’accusai-je en reculant à l’aide de grands mouvements de bras dans l’eau.
— Dans l’Entre-deux, ton âme était si lumineuse qu’aucun esprit ne pouvait l’ignorer. C’est ton âme qui m’a fasciné quelques mois, et que j’ai suivie, avant de te retrouver, toi. Ton corps est loin d’être aussi brillant, mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, quelque chose étincelait en toi, une lueur qui s’affaiblissait au fil des années, mais une lueur tout de même.
— Pourtant sans âme… aucune étincelle éthérique ne devrait animer mon corps, réfléchis-je, désarçonnée par cette énième contradiction.
— Un sorcier d’Ishtar serait en mesure de répondre à cette question, je présume.
Je songeai tout de suite à Onyx, mais me retins de justesse d’évoquer une nouvelle fois son nom. Armand poursuivit, se remémorant ses années d’errance sous la forme d’un esprit :
— L’information que j’allais te fournir, avant que tu ne la trouves par toi-même, c’est que ton âme est ici, dans le coven d’Astoria. Dans l’Entre-deux-mondes, ce que nous voyons de ce plan d’existence n’est que l’essence des choses, tout est beaucoup plus flou et indiscernable. Tout n’est qu’ombre ou lumière, il n’y a pas de matières.
C’était exactement la définition que j’aurais pu donner des esprits m’entourant sans cesse et qui d’ailleurs se montraient très attentifs, en ce moment même, à mon échange avec Armand.
— Une information qui ne m’est plus tellement utile…, remarquai-je, lasse.
— Ton âme est continuellement en mouvement, elle se déplace sur ces terres, elle est enveloppée de nombreux sortilèges très puissants et qui manifestent une union entre plusieurs sorciers de différents covens.
— Cela ne fait que renforcer la théorie du poignard… Lucius doit tout le temps le garder sur lui, Eden me l’a bien dit. Ce psychopathe s’imagine sûrement qu’en plus du lien de Handfasting que nous partageons, il détient toujours ce pouvoir sur moi, où qu’il soit en se baladant avec mon âme.
— Ça ne serait pas étonnant de la part d’un mec aussi dérangé que lui ! gronda mon amant, et je crus que sa raison allait le quitter.
— Calme-toi Armand…, murmurai-je d’une voix douce en faisant courir ma main sur ses clavicules.
Seulement mon geste ne fit que renforcer les ombres dans son regard et je la retirai aussitôt.
— Je ne suis pas près de me calmer, Aurore ! Tu veux savoir pourquoi cela m’énerve profondément que tu aies décidé de choisir Onyx comme guide ?
J’avais appris à ne pas répondre aux questions rhétoriques, même si une réplique blessante tentait de forcer le passage de mes lèvres. Le sorcier de vingt-six ans darda deux océans de minuit sur moi avant de cracher :
— Parce que pas un seul instant tu n’as pensé à moi, pas un seul instant tu n’as songé à celui qui te suit et vit dans ton ombre depuis des années… parce que tu préfères choisir celui qui se situe au-dessus de moi, plutôt que moi ! Je t’aime et je ferai tout pour toi, mon anima, alors que toi, tu irais quémander l’aide d’un homme terriblement dangereux dont tu ne sais rien et tu lui laisserais tant de pouvoir sur toi… Ce n’est pas acceptable à mes yeux ! Je ne peux pas concevoir qu’un autre homme file la destinée de la femme que j’aime !
— Je ne…
Et puis je compris.
Armand était un Éther… un Éther dans l’ombre pour le moment, sans que cela n’altère aucunement sa puissance. Un Éther qui connaissait nos protocoles et qui, très certainement, avait le pouvoir de me guider dans ces rites initiatiques… si je lui en avais laissé l’occasion. Il avait totalement raison, je n’avais pas pensé à lui une seconde, et je ne pouvais passer à côté de ce message subtil de mon inconscient.
Qu’aurais-je pu dire de plus ?
— C’est bien ce que je disais… Je crois que tu n’as aucune idée de ce que je peux traverser en ce moment, et ça me déçoit… assena-t-il, en se détournant de moi, d’une voix où se mêlaient l’amertume et la colère avant de quitter le bassin.
Après un regard involontaire sur sa nudité toute masculine, je restai groggy dans l’eau.
Une sensation désagréable pulsait au fond de moi…
Était-ce de la tristesse ou des remords ?
***
Le lendemain matin, je repris mon rôle de parfaite petite Reine, et avant d’aller retrouver mon Éther, j’avais prié Alyce d’envoyer de nombreux animaux porteurs de messages. Ces derniers seraient essentiellement audibles pour des sorciers de Drustan puisqu’ils étaient les seuls asarlaí capables de communiquer avec tous les représentants de la faune et de la flore. Il ne fallait surtout pas que d’autres puissent y avoir accès. Des messages avaient été destinés à Loreleï et Chris, afin de les rassurer sur mon sort, l’Eau d’Astoria avait ainsi missionné un lynx boréal au pelage magnifique, dont la présence me fit penser au serval qui suivait notre ami comme son ombre. J’espérais que le sorcier Drustan répondrait pour eux deux grâce à ses talents confirmés pour communiquer avec les animaux.
J’avais également demandé à Alyce de contacter Onyx, Gabriel et Warren, le Roi du clan d’Ixion, par l’intermédiaire d’un corbeau, d’un renard polaire et d’un ours brun, pour les inviter à me rencontrer sur les terres de mon royaume. Je ne doutais pas que ces Rois et Éther trouveraient un sorcier Drustan de confiance afin de les comprendre. Ainsi, tous ces animaux s’occuperaient de transmettre mes messages à d’autres, à l’image d’une chaîne dont chaque maillon s’évertuerait à se rapprocher de sa cible, jusqu’à pouvoir parler directement à son destinataire.
J’agissais de cette manière pour deux raisons. La première était que les sorciers de Céleste ne possédaient pas le pouvoir de pénétrer les terres d’un clan, bien trop protégées grâce à des sortilèges anti-intrusion, c’était d’ailleurs ce qui avait conduit Evangelyne et Séraphin à se déplacer jusqu’à la lisière de notre territoire pour venir à ma rencontre. Il m’était donc impossible de soudoyer un membre de Céleste dans l’objectif de s’adresser directement à ceux que je visais. La seconde était que, jusqu’à présent, je n’avais émis aucune autorisation officielle permettant à un souverain d’un autre coven de franchir les limites de mes terres, ce qui laissait le champ libre aux sentinelles d’Astoria de les attaquer si cela était le cas. Cette étourderie de ma part n’avait pu que faciliter les manœuvres d’Astoria dans mon dos.
Après avoir observé de mes propres yeux Alyce délivrer aussi aisément mes messages à ces animaux sauvages comme s’il ne s’agissait là que d’un exercice banal, j’étais restée stupéfaite quelques instants, admirant la beauté indéniable du don que Drustan conférait à ses sorciers.
J’avais ensuite quitté les profondeurs de la forêt afin de rejoindre le palais d’Astoria. C’est là qu’Alexiel m’avait exposé les problèmes rencontrés par certains membres du clan, et j’avais dû trancher sur quelques affaires, le plus souvent liées à des discordes entre des familles, au sujet de parcelles de terre volées ou toutes ces choses futiles à mes yeux qu’impliquait une vie en communauté. Ma cousine ne me posa aucune question sur mon entrevue avec Evangelyne et Séraphin, ce profond désintérêt pour des sorciers qui n’étaient pas nos alliés naturels ne fit que creuser le fossé entre nous.
Ma mère avait raison, Alexiel commençait à changer, nourrie par les paroles empoisonnées que devait lui faire allégrement boire Astoria. Je songeai à Armand, alors que j’allais assister aux entraînements de nos novices ; il n’était pas reparu de la nuit, j’en avais profité pour me ressourcer grâce à mes sceaux tenant ma fatigue à distance. J’aurais préféré me perdre dans nos ébats…
À travers notre lien, je sentis qu’il m’en voulait, mais qu’il allait bien. C’était le plus important à mes yeux.
Alors qu’installée sur les gradins du terrain d’entraînement j’observais avec attention plusieurs asarlaí d’une quinzaine d’années effectuer des sorts de groupes, une voix froide rompit ma concentration :
— Ta visite chez Sélène t’a-t-elle fait prendre conscience de tes obligations envers mon clan ?
Je ris jaune, Astoria ne manquait pas d’air ! En plus d’avouer ouvertement qu’elle me faisait surveiller, elle se permettait de proférer des menaces subtiles sur les geasa que je rêvais de briser… en même temps que ses dents, maintenant que j’y pensais !
— Elle m’a fait prendre conscience de votre perfidie avant toute chose… Et aussi de votre capacité à mener ce clan à sa perte ! Dommage qu’une geis ne pèse pas sur vous à ce sujet… vous seriez déjà morte depuis le temps.
— Petite impudente…
Astoria n’eut pas besoin de faire un geste pour activer sa magie contre moi. La Seilbhe utilisa son don capable de manier les énergies dans le corps d’un être vivant pour accélérer une guérison, et le détourna de son rôle initial afin de bloquer toute circulation d’énergie dans des endroits particuliers. Ce qu’elle fit sans aucune pitié en visant des points de ma colonne, projetant dans celle-ci une douleur qui vrilla mes nerfs jusque dans les extrémités de mes bras et de mes jambes. Mon corps s’affaissa sur lui-même, et, incapable de le retenir dans sa position assise, je m’affalai lamentablement de tout mon long sur les gradins. Mon conditionnement face à la souffrance eut le mérite de ne pas me faire hurler.
Je crus entendre la voix d’Armand m’appeler dans un coin de mon esprit, sans en avoir la certitude. Celle de la déesse que j’aurais aimé étrangler de mes propres mains résonna bel et bien autour de moi :
— Je détiens le pouvoir de te détruire, alors montre-toi un peu plus respectueuse et soumise à ta déesse… Sinon, je pourrais bien laisser Lucius et Rune vous rendre une petite visite à toi et à ta pourriture de Bran l’un de ces soirs…
La douleur avait cessé, Astoria ne devait pas savoir ce que j’étais apte à supporter en tant que Fothaidh fraîchement émergée, eh bien je pouvais d’ores et déjà dire qu’elle avait commis une erreur de dosage ! J’étais tout à fait capable de résister à bien plus. Je me relevai en serrant les dents et explosai d’un rire moqueur et cruel. Qu’on s’attaque aux miens, et en l’occurrence à Armand, fit gronder les ténèbres en moi.
— Erda…, susurrai-je en plantant mon regard que je devinai luminescent dans le sien.
Astoria n’était pas sous sa forme de déesse, elle avait un réceptacle de chair, et cette chair n’était ni divine ni insensible à la douleur.
Un orbe noir jaillit de mon aura, entouré par une sorte de mousse aussi sombre, et se colla à elle, la piégeant dans une espèce de toile d’araignée dont chaque filament en contact avec sa peau la fit crier de douleur. J’ignorais comment j’avais fait pour utiliser une rune de pouvoir qui m’était entièrement inconnue, et comme la plupart des réactions instinctives de ma magie ces derniers temps, j’aurais bien été capable de reproduire cette attaque. Je ne savais donc pas ce que la Seilbhe ressentait exactement, mais observer son visage se tordre de douleur et essayer de se dépêtrer de mon filet était une image que je garderais longtemps en mémoire.
— Ma petite Astoria, glissai-je, mue par une haine qui prit totalement le contrôle de mes pensées et de mes mots, mettons vite les choses aux claires avant que je ne m’énerve vraiment… Vous m’avez piégée dans votre clan merdique, et je ne me dérobe pas à mes obligations, en contrepartie, n’oubliez pas de réfléchir rapidement à me rendre mon âme. Et par-dessus tout, ne menacez plus jamais une personne de mon entourage ou un membre de ma famille, où vous perdrez bien plus que vous n’y gagnerez. Vous pourrez me torturer, me tuer même ! Je ferai tout, tout pour détruire chaque enfant que vous aurez touché, chaque sorcier dans lequel vous aurez insufflé une once de votre pouvoir. J’éradiquerai votre clan avec toute l’énergie du désespoir, et grâce à vous, j’en possède déjà une source intarissable !
Ma tirade et l’usage d’une magie aussi délétère m’essoufflèrent rapidement. J’eus l’impression de sortir d’une transe. Heureusement, aucune geis n’empêchait un désaccord, même teinté de violence, ce qui devait en principe ne jamais arriver entre une souveraine et sa déesse, où je serai déjà agonisante sur la pierre.
Mais…
Que venais-je de dire ?
Avais-je vraiment eu l’audace de menacer une déesse ? Astoria avait cessé de crier et réussi à canaliser sa douleur pour ne plus la montrer. Était-ce de la peur que j’avais lu dans son regard au gré de mes paroles ? Cela aurait été bien improbable de la part d’une entité millénaire… mais rien ne semblait plus normal dans mon existence, dorénavant.
— Tu lui ressembles bien plus que tu ne le soupçonneras jamais…, éructa-t-elle d’un air épouvanté en se relevant.
Enfin, son aura luminescente éclata tout autour d’elle, dissolvant ainsi ma toile d’un noir abyssal. Un silence de plomb régnait sur l’aire d’entraînement, tous les regards des novices et de leurs instructeurs convergeaient vers nous. Nous étions seules dans les gradins. Je restai insensible à ses paroles, dont le sens m’échappa, et plusieurs bruits de pas rapides, des claquements de bottines notamment se firent entendre, fonçant droit sur nous.
Alexiel arrivait en tête, l’air hystérique, le reste du pentacle sur ses talons, bien évidemment. Ils aimaient eux aussi assister à ces entraînements intensifs, en vue de déceler les sorciers prometteurs pour le clan et à qui le pentacle pourrait confier des tâches dans un futur plus ou moins proche.
— Tu es complètement folle, ma pauvre ! T’attaquer à notre déesse sacrée, qu’est-ce qui te prends ? hurla Alexiel en me poussant sans vergogne de la marche où je me trouvai.
Une nouvelle fois, ma cousine me prit au dépourvu et je trébuchai en arrière, bien partie pour un roulé-boulé spectaculaire, qui ne laisserait pas ma dignité indemne. Contre toute attente, alors que mon corps allait s’écraser lamentablement sur le rang inférieur des gradins, un coussin d’air amortit généreusement ma chute. Un regard vers le seul sorcier d’Air présent, c’est-à-dire Narcisse, confirma qu’il venait de m’aider, ce dernier m’adressa d’ailleurs un petit clin d’œil complice. Le jeune homme aux cheveux châtain doré se révélait décidément ambivalent.
Alyce, dont le premier réflexe avait été de me soutenir, chassa son naturel pour s’adonner à ce qui la dominait depuis son arrivée ici : l’amertume ! Elle agrippa d’un geste la crinière rousse de ma cousine et la tira violemment en arrière. Bien sûr, Alexiel étant plus habituée a donné les coups plutôt qu’à les recevoir ne vit pas venir la réaction de l’Eau d’Astoria. Courbée ainsi tout en criant pour récupérer ses cheveux, Alexiel ne put rien faire quand Alyce lui assena un coup de pied à l’arrière de son genou qui fit chuter brutalement l’Éther.
— De quel droit lèves-tu la main sur notre Reine ? Tu n’es qu’une stupide gamine prépubère qui fait des caprices à longueur de temps et qui n’a aucune idée des enjeux de sa fonction ! Quelle honte d’être Eau dans ce pentacle ! Jamais je n’ai vu des incapables pareils dans le coven de Drustan ! Même mes élèves de huit ans n’étaient pas aussi idiots, irrespectueux et immatures que toi, Alexiel !
Pendant que je me relevais et mettais de l’ordre dans ma tenue, je ne pus que sourire aux paroles bien lancées par Alyce : elle avait on ne peut plus raison ! Pour m’avoir ainsi manqué de respect, j’aurais très bien pu, selon l’enechlann, la défigurer sur-le-champ sans que personne puisse s’y opposer. Astoria resta en retrait, son corps d’emprunt encore un peu affecté par mon attaque. Rune lui jetait des œillades appuyées, se délectant de sa souffrance. Après ce qui était arrivé à sa petite sœur, j’imaginais qu’elle haïssait Astoria autant que moi, sauf qu’elle le cachait mieux. Un point pour elle.
Lucius tournoyait sur lui-même, pris dans un de ses fous rires habituels tout en entamant des petits pas de danse… Je le regardai avec des yeux ronds : tout allait pour le mieux dans ce clan d’aliénés !
Et dire que je suis leur Reine…, songeai-je en secouant la tête.
Mon « mari » cessa sa petite danse décalée et applaudit en souriant à Alyce :
— Merci, très chère, tu remontes dans mon estime ! Alexiel, tu as osé lever la main sur ma femme…
L’homme s’approcha d’elle comme pour l’aider à se relever, puis lui donna un violent coup de poing en plein visage avant de prononcer froidement :
— Il n’y a que moi qui aie ce droit, сука10 ! l’insulta-t-il avant de tourner les talons et de partir non sans me lancer un regard appuyé, comme pour me dire qu’il ne m’oubliait pas.
Tout cela n’allait pas… putain de merde, ça n’allait pas du tout ! J’étais la seule ici à avoir l’excuse de ne plus avoir d’âme pour justifier de quelconques comportements étranges ou inappropriés. Et je me retrouvais à être bien plus stable que ceux-là.
Alexiel avait le nez en sang, trop sonnée par le manque de respect à l’égard de sa fonction pour avoir eu le réflexe de mobiliser sa magie, une nouvelle preuve que son immaturité ne jouait pas en sa faveur. Bientôt, elle éclata en sanglots et Alyce vint se poster à mes côtés alors que Narcisse posa un genou à terre face à sa Dia :
— S’agit-il de quelque chose dont nous devons prendre connaissance, ô déesse de lumière ? Puis-je vous demander si vous allez bien ?
— Je vais très bien Narcisse, répondit Astoria, ailleurs ; et non, rien qui vous concerne. Aurore m’expliquait son point de vue, et moi le mien, l’avenir proche nous dira laquelle de nous deux avait raison.
— Je suis certain que ce sera vous, la lumière n’est que vérité, votre éclat est pureté, votre luminescence est la plus sacrée de nos merveilles, celle que vous dispensez sur nous, et…
Astoria eut un geste de la main, comme si elle désirait chasser une mouche désagréable, mais Narcisse n’interrompit pas pour autant ses louanges. Par pure provocation, certainement… Plus rien ne m’étonnerait de la part de ce sorcier insaisissable comme le vent.
— Je me retire, que personne ne me dérange…, annonça-t-elle d’une voix blanche et lointaine, sans aucun signe d’intérêt pour moi ou les deux autres sorciers.
Je remerciai Alyce du regard et eus un léger hochement de tête envers Narcisse qui afficha un sourire en coin :
— Je ne sais pas vous, mais j’ai besoin d’un remontant… Je vais sauter les parties d’échecs en tête à tête avec Lucius pour passer directement au moment de la dégustation d’alcools, confiai-je.
— Avec un mari comme lui et un compagnon Bran dans le clan d’Astoria, je me demandais bien comment cela était possible que je ne te croise pas au Pазгром tous les soirs…, s’amusa Narcisse en affrontant Alyce du regard.
À l’évocation du club dont la réputation ici égalait celle de l’Hypérion à HoleSpirit, Alyce parut se contenir pour ne pas exploser :
— Je sais donc maintenant pourquoi tu es en retard aux entraînements du pentacle tous les matins ! Au moins y a-t-il une petite justification à ta médiocrité.
— Nous ne pouvons pas tous être Miss Parfaite, Alyce… Quelle tristesse que tu aies dû quitter Drustan pour Astoria ! J’éprouverais bien de la compassion, mais tu es tellement désagréable avec ta nouvelle famille que je suis plutôt assez content de ton sort.
Je crus que la femme avec qui j’avais souvent fait les fermetures de l’Hypérion allait s’étrangler, ou étrangler Narcisse, au choix. Rien que rester avec ces deux-là relevait de l’épreuve, pour moi, à croire que j’avais un penchant masochiste pour oser passer une soirée à leur côté.
— Cessez tous les deux ! où je finirais ivre seule, dans mon superbe palais, les réprimandai-je sèchement en quittant les gradins de pierre.
— Je ne voudrais louper ça pour rien au monde, Majesté ! s’amusa Narcisse.
— C’est mon devoir de rester près de toi, Aurore, glissa Alyce en brisant les conventions pour s’adresser à moi en me tutoyant. Je ne suis pas sûre qu’après deux verres d’alcool saupoudrés de cristaux noirs de Drustan, ce sorcier soit encore capable d’invoquer la moindre brise…
— Défi accepté ! répliqua Narcisse en soufflant dans sa main, créant ainsi un vent doux qu’il lança au visage d’Alyce.
Face à leurs énièmes provocations, je me mis à grogner, et c’est ainsi que nous nous dirigeâmes vers le Pазгром qui portait d’ailleurs bien son nom, signifiant « la débâcle » en russe. Situé au nord du clan d’Astoria, le club se trouvait loin des intrigues politiques et au plus près des préoccupations des jeunes asarlaí du coven, à savoir boire et s’amuser jusqu’à l’aube.
10 Insulte signifiant « pute » ou « chienne » en russe.
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