Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes
Huitième magie : Retrouvailles sous une neige amère.
Huitième magie : Retrouvailles
sous une neige amère.
Ma douce Aurore,
Te retrouver a été pour moi un bonheur immense. Ce coven me menait à ma perte insidieusement, chaque jour mes geasa faisaient couleur leur poison morbide dans mes veines. Je désespérais qu’on ne te retrouve avant que ne sonne le glas. Mais tu es enfin apparue sous cette neige que j’aime tant, et tu avais bien grandi. Tes traits demeuraient bien plus sauvages. Tu étais devenue une magnifique jeune femme !
Quand j’ai croisé ton regard… la dureté que j’y ai lue et la magie ancestrale qui y brillait désormais me bouleversèrent. Tu avais choisi ta destinée. Luttant pour ta survie, tu avais accepté ce patrimoine que j’avais dû cacher à tous pendant toutes ces années…
L’indifférence et la colère que tu ressentais à mon égard étaient quelque peu difficiles à supporter… Mais je restais une Reine, et une guerrière dans l’âme, tout comme toi. J’avais porté tant de fardeaux et de secrets depuis toujours, que je pouvais accueillir sans mal tes sentiments nés de l’incompréhension.
Ma fille adorée, j’espère qu’un jour tu comprendras que, depuis ta naissance, j’ai sacrifié ma vie pour toi, pour notre magie, et chacun de mes choix a été guidé par l’espoir qu’un jour tu puisses trouver le bonheur, mais avant tout que tu restes en vie…
Sélène Callahan, Reine du pouvoir sacré d’Astoria
Comme nous n’avions pas de sorcier véritable du clan Céleste à portée de main, nous mîmes environ deux heures pour atteindre les terres du coven d’Astoria. Et nous traversâmes ainsi difficilement les paysages enneigés de mon enfance, puisqu’à l’inverse des sorciers qui nous avaient tendu un piège, nous n’étions pas équipés pour de telles températures polaires. Le chemin fut long et éprouvant. Ma magie, qui n’obéissait à plus grand monde en particulier, avait recouvert d’elle-même ma peau d’une fine pellicule de feu, provoquant une brume omniprésente autour de moi. Une reine de feu dans un monde de glace, l’ironie de la situation occupa mon esprit quelques instants.
Arrivés aux portes du clan, j’eus envie de cracher sur la statue d’Astoria façonnée dans un diamant pur. L’Éther que la statue gardienne contenait l’empêchait d’être tapissée de neige et la faisait étinceler aussi bien le jour que la nuit. Je dus réfréner mes instincts plus assombris que d’ordinaire. Il me manquait quelque chose, ou quelqu’un pour me tempérer… Armand, malgré lui, ne faisait qu’entretenir ces ténèbres et Alyce s’était naturellement drapée dans une solitude que je comprenais.
Je me sentis presque aussi seule, en arpentant le chemin menant au coven où j’avais grandi, que la dernière fois où je m’y étais trouvée, six auparavant, quand j’avais fui sans un regard en arrière.
Un maelstrom d’émotions s’agitait dans mon cœur, et je ne sus dire s’il s’agissait de mélancolie, de l’angoisse de refaire face à d’autres de mes bourreaux ou, encore pire, à des êtres aimés pour lesquels je ne ressentirais plus rien. Ce vide dans mon for intérieur devenait effrayant, et la magie nouvelle qui s’était insinuée en moi, en me révélant aux mondes, semblait se complaire dans ce néant.
— Tout ira bien, me souffla le sorcier aux longs cheveux noirs, à mes côtés.
— Si tu savais la roue que je viens de lancer, tu prierais pour que jamais elle ne s’arrête…, rétorquai-je alors que nous arrivions sur la place centrale, là où j’avais vu la jeune sœur de Rune se faire anéantir par des asarlaí de tous clans.
— J’ai prié tous les dieux pour te retrouver un jour, il faut croire que ça fonctionne !
— Onyx ne laisserait jamais un sorcier Bran tenir de tel propos ! fis-je, amusée, et il détourna soudain le regard.
Sentait-il qu’il devait me cacher les ombres tapies au fond de ses yeux depuis son retour de l’Entre-deux ?
— Onyx m’aurait déjà tué de ses propres mains, s’il connaissait l’ampleur de mes faiblesses…
— Ressentir de l’amour pour ses proches n’a rien d’une tare. S’il est trop stupide pour le comprendre, je le lui expliquerai moi-même !
Armand afficha un doux sourire, sincère et solaire, malgré son appartenance aux ténèbres. Nous nous arrêtâmes de marcher, tout autour de nous des sorciers du clan affluèrent, intrigués par le cortège étrange que nous formions. Des murmures commencèrent à s’élever quand certains me reconnurent et virent les mines défaites des sorciers de Terre, de Feu et d’Air de leur clan.
— Venant d’une personne qui ne peut plus ressentir quoi que ce soit, c’est un peu osé de tenir ce genre de propos ! Enfin… peut-être que justement, seule une personne comme toi pourrait lui faire entendre raison…
— Comme moi ? l’interrogeai-je, soudain méfiante. Explique le fond de ta pensée.
— Notre Roi du pouvoir sacré considère les sentiments comme autant de failles dans lesquelles s’immiscer, et c’est pour cette raison qu’il tente de les éradiquer de tous les membres du clan Bran.
— Mais toi, tu n’as jamais vraiment été comme eux…, glissai-je en me remémorant tous ces instants d’amour entre nous, moments d’accalmie dans mon enfer permanent.
Armand hocha doucement la tête et ne répondit rien. J’avais l’impression qu’il me cachait quelque chose… Je me questionnais sur ses motivations à quitter le clan Cassandre afin de servir Bran, si c’était pour se sentir aussi malheureux dans son coven.
J’en revins à ce lieu froid où déambulaient nos familiers, les loups de Sibérie, ces majestueuses créatures que j’avais tant chéries. Je secouai la tête, il fallait absolument que j’endosse ce rôle de Fothaidh : orgueilleuse et au-dessus de tout. Il s’agirait certainement du rôle le plus important de ma vie, et je ferais tout pour qu’il ne soit pas le dernier. Au milieu des asarlaí d’Astoria, je n’aurais pas de mal à porter un masque hautain et de pure arrogance. Je m’apprêtais à lancer des paroles inquisitrices afin d’exiger une entrevue avec la réincarnation d’Astoria, quand surgit de la foule une tornade rousse qui me fonça dessus. Elle ne releva pas un instant la tête vers mon visage, pour cause, ma chevelure était aussi reconnaissable que la sienne. Je ne vis pas venir la gifle qu’elle m’assena et qui résonna étrangement dans ce lieu désormais aussi silencieux qu’une tombe.
— Toi, que fais-tu ici ? Après tout ce que tu nous as fait subir !
La jeune impétueuse âgée de dix-sept ans releva alors le menton et sa fureur retomba aussitôt lorsqu’elle croisa mon regard. Je massai ma joue, perplexe, en détaillant la sorcière qui n’avait pas beaucoup changé en mon absence.
— Agir sans réfléchir, c’est de famille, ne put s’empêcher de ricaner Lucius à mes côtés, ce qui me fit grincer des dents.
Je n’allais pas pouvoir commencer à dégommer tous ceux qui me manquaient de respect ou j’y serai encore demain.
— Ravie de te retrouver Alexiel…, fis-je d’une voix haute et claire.
— Je ne m’excuserai pas, même devant une Fothaidh, répliqua la jeune fille avec son air provocateur.
Armand explosa sans signe avant-coureur. Une ombre noire sortit de son corps pour se projeter vers Alexiel, et celle-ci créa presque simultanément une bulle d’Éther tout autour d’elle, en vue de contrer le pouvoir ténébreux de mon compagnon d’infortune.
— Tu reviens avec un bâtard de Bran, en plus !
Armand avait commencé à tisser sa magie d’Eau pour s’attaquer à la jeune rousse, mais je levai une main vers lui. De l’autre, je traversai sans mal la bulle d’Éther de la sorcière d’Astoria aux yeux aussi bleus que la glace et j’empoignai le haut de son pull blanc crème. Alexiel ne put s’empêcher d’être effrayée par la simplicité avec laquelle j’avais brisé sa défense. Çà et là, des murmures dégoûtés s’élevèrent de la foule. Je collai mon visage au sien et énonçai calmement :
— Ferme-la ! Je traiterai avec toi quand ce sera le moment, réponds simplement à ma question. Est-ce toi qui as fourni ton sang pour la prison d’encerclement runique dans laquelle Lucius a tenté de me tuer avec la complicité de la quasi-totalité de ton pentacle ?
Alexiel ne sourcilla pas face à l’Éther dansant au cœur de mes pupilles, cependant, elle sembla enfin comprendre ce qui s’était joué pour moi quelques heures plus tôt et son visage passa par plusieurs émotions avant de répliquer :
— Je te jure sur notre sang et sur tous les éléments réunis que je n’ai pas fait ça… Eden non plus.
Je lâchai son col et elle recula de plusieurs pas, sa colère n’était plus dirigée contre moi, mais contre Lucius, Rune, Narcisse et les autres frondeurs toujours dans mon sillon.
— Vous m’avez menti et avez bafoué mon autorité, les invectiva-t-elle en faisant un pas sur le côté afin de les avoir dans sa ligne de mire. Vous vouliez la tuer alors que vous savez à quel point nous avons besoin d’elle… Quand notre Reine le saura !
— Elle le sait déjà, mon enfant…, glissa une voix millénaire qui fendit la foule attentive en s’approchant de nous.
Je sentis Armand et Alyce se raidir près de moi, certainement pour des raisons diamétralement opposées. Armand, parce que la puissance de la déesse Astoria, en rien atténuée par son corps d’emprunt, incarnait l’antithèse de la magie qui parcourait ses veines. Alyce, parce qu’elle faisait enfin face à la déesse qui l’appelait à la rejoindre depuis des mois, voire davantage, ce qui expliquait sa fébrilité passagère.
Quant à moi ? Je vibrai de rage devant la femme d’âge mûr qui ne me quittait pas de ses yeux translucides ponctués d’éclats carmin.
Aux côtés de cette Seilbhe se trouvait une autre femme, étonnamment plus charismatique, avec sa longue chevelure de la couleur multiple des feuilles d’automne clairsemée d’une multitude de tresses soignées.
Elle plongea son regard vert sombre dans le mien, et ce contact me sembla durer une éternité. Était-elle soulagée de voir sa fille en vie ? Ressentais-je de la joie de revoir celle qui m’avait mise au monde ? Personne n’aurait pu le dire, pas même moi.
— Vous vouliez apparemment me récupérer, et me voici ! lançai-je d’une voix de velours. Les circonstances de nos retrouvailles vous ont certainement échappé, mère, mais permettez-moi de vous dire que je suis étonnée de constater que vous laissez errer vos chiens fous où ils le désirent, prêts à déchiqueter la moindre victime de leur conspiration.
— Une conspiration dis-tu ? répondit la réincarnation d’Astoria à la place de Sélène, ce qui eut le don de m’échauffer un peu plus le sang.
— Pour vous, ce n’est peut-être qu’un détail, mais si par me retrouver vous entendiez me retrouver morte dans un cercueil, vous n’auriez sans doute pas eu besoin de faire toutes ces simagrées sur ma relation idyllique avec ce cher Lucius qui, nous le savons tous, a un certain penchant sadique incontrôlable !
Le silence pesant qui flottait sur l’esplanade ne fit que renforcer la tension de cet échange. Sélène se crispa face au ton désinvolte que j’employai pour m’adresser à sa déesse, j’entendis Lucius rire dans mon dos avant de murmurer :
— Si tu m’en laisses l’occasion, je te montrerai ce que j’ai appris ces dernières années en attendant de te revoir…
— Tous les sorciers d’Astoria me sont fidèles, Scriosadh, jamais ils n’auraient supplanté l’un de mes ordres ou l’une de leur Reine, soutint la réincarnation d’Astoria.
— Pourtant, ils allaient tuer Alyce, alors qu’ils savaient pertinemment que vous l’appeliez à les rejoindre… Que dites-vous de cela très chère Astoria ?
— Tu vas trop loin ! gronda Sélène en levant ses mains vers le ciel, signe qu’elle invoquerait son cygne luminescent contre moi, en vue de punir mon insolence envers sa déesse sacrée.
— Cesse immédiatement Sélène ! Nous savons tous qu’aucune Dia et encore moins une Reine du pouvoir sacré n’a le droit d’affronter ou de blesser un Fothaidh qui vient de se révéler au monde. En tout cas, pas avant le prochain Samhain…, sourit la Seilbhe avec une bienveillance qui me donna toutefois des frissons dans le dos.
Sélène abaissa ses mains et la réincarnation d’Astoria s’approcha de moi, elle me toisa de manière hautaine avant d’énoncer d’une voix claire :
— Tu dis qu’ils allaient tuer Alyce ? Étonnant, je ne crois pas que tu possèdes de dons prophétiques !
C’était le pompon, elle remettait en doute ma parole, pour me ridiculiser devant le clan, même dans ma nouvelle condition. Je répliquai d’un ton acide :
— Étonnant ? Pourtant, lorsque je n’avais pas encore renié votre Spéiriúil séala cela n’a apparemment pas empêché la bonne moitié de votre clan et de votre pentacle de me battre presque à mort. Êtes-vous sûre d’être la déesse de ce clan ? Je me suis peut-être tout simplement trompée d’endroit…
Les iris ponctués de carmin de la Seilbhe s’enflammèrent dangereusement, Armand, à mes côtés, s’en moqua ouvertement, c’était une occasion trop belle pour un sorcier affilié à Bran :
— Non, Aurore, je crois bien que nous y sommes ; je lis dans la plupart des asarlaí autour de nous la peur qu’ils ressentent à l’idée que Sélène ou votre grande déesse sacrée découvre l’ampleur de ce qu’ils t’ont fait subir… Des peurs intéressantes, d’ailleurs, certains ont même rompu depuis longtemps leurs vœux de pureté et ont dispensé la mort. Ah ! je crois que je viens de trouver le meurtrier de l’Éther de Diancecht, à ce propos !
Je souris malgré moi : Armand était parfait !
Alexiel en resta bouche bée, je vis sa colère se muer en désespoir. Ses rêves utopiques se brisaient un à un sous ses yeux, l’Éther d’Astoria possédait une pureté indéniable au contraire de ses pairs :
— Ma Reine, est-ce la vérité ? Par la Déesse, que va-t-il advenir de nous ? Les autres covens ne laisseront jamais, jamais passer cet affront…
Sélène, en retrait derrière Astoria, s’avança vers sa jeune Éther et lui déposa affectueusement une main sur la tête. Ce geste anima des sentiments insaisissables en moi. D’un regard appuyé, la Reine d’Astoria intima à Alexiel de garder le silence, et cette dernière tenta de se reprendre. Mais la jeune femme se montrait aussi volcanique que sensible, elle ne serait pas près d’oublier ce jour ni les paroles que formula sa déesse.
La fureur mit du temps à se répandre chez Astoria, comme s’il s’agissait d’une émotion trop lointaine pour être facilement saisie. Elle s’avança d’un pas vers le sorcier Bran à ma droite et tissa un sort avec une dextérité exceptionnelle :
— Je ne peux rien encore contre cette Fothaidh, mais rien ne m’oblige à supporter les cafards de ton engeance !
Je me déplaçai prestement, faisant preuve d’une rapidité beaucoup plus vive que d’ordinaire. Jamais je n’aurais pensé que la magie inhérente à l’Émergence imprégnerait aussi vite mon enveloppe charnelle. Il fallait dire que j’avais toujours vécu en me refusant cette possibilité.
J’étais prête à subir l’attaque de la déesse, s’il le fallait, prête à déclencher cette guerre dont la déesse Cassandre nous avait fait part et dont il était certain que j’y aurais un rôle à jouer.
— Non ! hurlai-je d’une voix modulée par l’Éther, même si je doutais que l’injonction magique ait un quelconque effet sur Astoria. Les membres de votre pentacle qui ont tenté de nous abattre comme des animaux pourront en témoigner, j’ai lié mon sort à ceux d’Armand Ypsilántis et Alyce McBain, ici présents, lors de mon Émergence. Les attaquer eux serait comme m’attaquer moi.
Astoria eut du mal à garder sa contenance, et la peau parcheminée de son visage trahit un instant sa fureur avant de redevenir lisse et dénuée de tout sentiment. Le contraste fut effrayant.
L’atmosphère se tendait au fur et à mesure que les minutes passaient, je ne savais si ma magie demeurait palpable pour les autres, mais mon courroux semblait déclencher quelque chose de nocif pour les asarlaí m’entourant. Je sentis l’agitation de Rune dernière moi et sa voix chuchoter quelque chose à Lucius. Ils n’étaient toujours pas sortis de mon sillage, signe qu’ils ne savaient plus vraiment où se positionner après ce qu’ils avaient failli faire. Astoria reprit enfin la parole :
— Tu penses ainsi soustraire cette Cáil à mon pouvoir et à ma protection ?
— Oui, articulai-je nettement, sans cela Alyce serait déjà en train de pourrir dans une clairière, le corps dévoré par des charognards. Je crois donc qu’elle sera mieux protégée sous ma coupe que sous la vôtre.
— Aurore…, m’appela doucement Armand dans mon dos, sentant que j’étais certainement en train de franchir une limite dangereuse.
La déesse allait répliquer quelque chose, quand un homme fit irruption derrière Sélène et la Seilbhe, il venait de fendre la foule fébrile et il s’arrêta net lorsqu’il me reconnut :
— Aurore…, prononça Eden, abasourdi, en clignant des paupières plusieurs fois.
Je hochai légèrement la tête pour saluer mon grand frère, je regardai autour de lui, cherchant la chevelure d’Isleen, mais ne la trouvai pas. Je crus bien que j’étais soulagée qu’elle ne soit pas là pour assister à cette lutte de pouvoir instable dont je ne ressortirai sans doute pas vainqueur, ou dont je ne ressortirai pas tout court, d’ailleurs !
Eden prit tout de suite la mesure de la situation quand il laissa errer son regard derrière moi. Il était de loin le plus lucide de ce clan. Je compris à son air furieux, que seule sa sœur aurait pu déceler tant il exerçait un contrôle constant sur l’image qu’il renvoyait, qu’il ne m’avait pas trahie et j’inspirai profondément face à cette constatation.
— Qu’avez-vous tenté de faire ? cracha-t-il d’une voix dure à Lucius et à Rune, en s’approchant de nous d’un pas décidé.
Le sorcier à la chevelure de sang éclata de rire et rétorqua :
— Ce qui aurait dû être fait il y a bien longtemps, mais qui nous est malheureusement désormais interdit. Bien joué, Eden, tu as réussi à nous cacher la monstruosité de ta sœur…
— Quoi ? Qu’est-ce que tu…
Il se tut quand il me détailla plus précisément, il était membre du pentacle d’Astoria et sentit l’aura étrange de la magie qui émanait de moi. Quand il prit conscience des couleurs rouge écarlate et mauve foncé de mes iris, Eden accusa le choc. Il n’avait jamais su pour moi, à part ma mère et mon géniteur, probablement, il ne me semblait pas que quelqu’un d’autre ait jamais été mis au courant de mon ascendance particulière. Cette nouvelle l’ébranla, la réalité le frappa avec plus de dureté que je ne l’aurais cru quand il mesura l’étendue de la vérité suivante : nous n’étions pas réellement frère et sœur.
Il se détourna vers Sélène et expira brutalement face au regard fuyant de sa mère. Le jeune homme aux cheveux châtain restait à l’image de son élément : il laissait couler les événements sur lui, mais lorsque son barrage cédait, il ne fallait pas se retrouver en face.
Alyce se dandinait étrangement depuis l’apparition de mon frère, j’avais bien trop d’informations en tête pour en faire grand cas. Je n’oubliais pas la principale raison qui m’avait poussée à revenir dans ce clan :
— Maintenant que les cartes sont rebattues et que tout le monde prend conscience de sa nouvelle position sur l’échiquier, m’accorderez-vous un peu de votre précieux temps afin que nous discutions de choses bien plus intéressantes ? demandai-je à la réincarnation d’Astoria qui fit une moue contrite.
— Ce sera avec un immense plaisir.
Elle quitta prestement la place et je fis quelques pas pour la suivre, puis me retournai afin de m’adresser rapidement aux deux sorciers qui m’avaient accompagnée dans cette galère :
— Alyce, suis Armand comme ton ombre, il a le pouvoir de te protéger, ici. Ne crois rien de ce qu’on te dira ou promettra, compris ?
— Oui…, opina-t-elle de la tête alors que ses yeux bleu sombre semblaient un peu perdus dans le vague.
— Il n’y a qu’Eden qui soit digne de confiance dans ce coven, et Isleen, si tu as le plaisir de la croiser, ce sont mes frères et sœurs. Les autres ne sont que de la pourriture, aveuglés par leurs idéaux…, articulai-je clairement à voix haute, tout en sachant très bien qu’Alexiel et Sélène m’entendraient.
La jeune femme aux cheveux bruns acquiesça une nouvelle fois, mal à l’aise alors que je la voyais relever la tête vers Eden qui s’approchait d’elle. Tandis que je lançai un regard assassin à Rune et Lucius, je me détournai et repris ma marche, quand une main vint agripper fermement mon bras. Ma magie commença aussitôt à s’enflammer, mais je la tempérai en voyant qu’il ne s’agissait que d’Alexiel. La jeune fille de dix-sept ans parla d’une voix tremblante :
— Je ne sais pas ce que c’est que ce bordel et je n’y comprends pas grand-chose, j’ai hâte que tu m’expliques tout, vraiment tout… Pour autant, je voulais te dire que je suis heureuse de te revoir.
Je repensai à la gifle qu’elle m’avait assenée un peu plus tôt, on ne pouvait pas faire plus contradictoire, c’était certainement de famille.
— Quand je suis partie, tu n’étais encore qu’une petite fille, et te voilà Éther… Ce n’est pas ce que j’aurais espéré pour ma cousine, même si on peut dire que tu t’en es bien sortie, remarquai-je en posant une main sur la sienne afin de la repousser.
Je baissai d’un ton et lui appris :
— Ta mère aura sans doute besoin de toi, hier matin nous étions dans le clan Cassandre et sa déesse vient de la désavouer, je ne sais pas combien de temps elle pourra étouffer cela… mais inutile de t’en dire plus pour que tu saisisses la gravité de la situation.
— Comment est-ce possible ? me demanda Alexiel, les larmes aux yeux en comprenant que la vie de sa mère, Daenerys, ne tiendrait plus qu’à un fil, jusqu’à l’instant où quelqu’un tenterait de prendre sa place.
— Elle a trahi Cassandre, elle a occulté des visions de mon futur contre Sélène et Astoria, et elle en a payé le prix. Réfléchis bien à cela, Alexiel, tu dois m’en vouloir pour une foule de raisons réelles ou mensongères, je ne sais pas, mais en tant qu’Éther, tu dois savoir la chose suivante : Cassandre elle-même a notifié son désir de neutralité dans la guerre à venir, elle ne s’alliera pas ni ne s’opposera à moi.
— Tu n’étais pas obligée de me révéler tout cela… merci, murmura sobrement la jeune femme aux cheveux roux en reculant de plusieurs pas.
Et c’est ainsi que je quittai la place de notre coven, la tête haute, et toisant toux ceux qui me défiaient du regard. Astoria m’avait déjà devancée, et je ne fis rien pour la rattraper. Je n’incarnai plus une asarlaí ou une Scriosadh désormais, j’évoluais… en cette chose que je m’étais toujours promis de ne jamais devenir.
Cet être qui finirait mal.
Les Fothaidh qui survivaient au rituel de l’Élévation dissuadaient les rares d’entre nous à se révéler. Ils devenaient, la plupart du temps, comme Onyx, dépourvus de ce qui avait fait d’eux des êtres sensibles, pour se transformer en des entités impitoyables. Mais comme me l’avait fait justement remarquer Armand, n’étais-je pas déjà semblable en tout point à lui, dénuée d’âme ?
Une brise glacée souffla sur les toits et des flocons de neige vinrent cingler mon visage. J’avais grandi ici, et pourtant, jamais je ne m’étais sentie aussi étrangère à ces lieux… La nature elle-même semblait vouloir me chasser de ce clan, la présence nouvelle d’Astoria devait y jouer pour beaucoup.
Nous rejoignîmes rapidement une chaumière entretenue depuis des siècles, dans l’attente que le miracle de la réincarnation de la grande déesse lumineuse se produise. Je n’avais jamais eu le droit d’y pénétrer. Cela aurait dû sans doute me faire quelque chose de fouler le sol de ce lieu sacré, il n’en fut rien. Je fus simplement soulagée qu’une bûche grésille dans l’âtre de la cheminée, cela pourrait au moins réchauffer mes mains et mes pieds gelés, à défaut de mon cœur, glacé depuis trop longtemps.
Sans y avoir été conviée, je m’assis sur une banquette jonchée d’une couverture lavande. Je me mis rapidement à mon aise afin de mettre toutes les chances de mon côté pour gagner la bataille que j’allais entamer ici. La vieille femme aux cheveux gris clair me toisa, puis passa sa main au-dessus de la table basse en bois située entre nous, face à la deuxième banquette où elle prit place élégamment. Deux tasses fumantes de Sbiten – je reconnus aussitôt cette boisson traditionnelle grâce à sa couleur orangée et à l’odeur qui s’en dégageait, mélange de miel, cannelle, clous de girofle et gingembre frais – apparurent sur la table.
Face aux manières étrangement bienveillantes d’Astoria, j’esquissai un sourire narquois :
— On tente déjà de m’empoisonner ?
— Contrairement à toi, je n’ai pas perdu mes bonnes manières ni mon sens de l’hospitalité…
Comme pour contredire mes paroles offensantes, elle prit le verre de Sbiten face à moi et en but une gorgée :
— Du poison ne ferait rien contre vous, de toute manière, mais je connais assez les usages de ce clan pour savoir que ce n’est pas ainsi que vous vous débarrasseriez de moi… vous opteriez plutôt pour un simulacre de sacrifice soi-disant utile à la communauté asarlaí.
La femme âgée eut un sourire en coin, laissant tomber peu à peu ce masque qu’elle avait toujours porté aux yeux du monde.
— Tu me fais beaucoup penser à ma sœur… Elle n’avait pas sa langue dans sa poche, et défiait les conventions pour ce qui lui semblait juste.
Je n’avais jamais eu connaissance d’une relation fraternelle entre Astoria et une autre déesse, alors j’en déduisis simplement :
— Et je présume que c’est à cause de cela que je n’ai jamais entendu parler d’elle ?
— En effet… Le pouvoir ne suffit pas, dans le Sidhe. Un être divin doit s’allier avec les bonnes personnes pour perdurer, mais tu le sauras bien assez tôt.
Oh que oui ! Je n’en doute pas un instant…, pensai-je en sachant à peu près ce qui m’attendrait, ces prochains mois, jusqu’au Samhain, où mon sort serait scellé. Je bus le Sbiten posé devant la Seilbhe et savourai le goût des épices chaudes sur ma langue. Je commençais peu à peu à me réchauffer et ce n’était certainement pas grâce à l’ambiance glaciale qui régnait entre nous.
— Je vais aller à l’essentiel, je ne suis là que pour une seule raison. Je sais que vous détenez mon âme, et je veux la récupérer, tout de suite !
Un sourire radieux, s’il n’avait pas été arrosé de cyanure, s’épanouit sur ses lèvres affinées par la vieillesse.
— Ce ne fut pas trop dur de subir les réponses des dieux à la suite de ton Émergence ? Sans ton âme, c’est un exploit que tu y aies survécu… mais tu n’as jamais cessé de nous surprendre, depuis ta naissance.
La garce ! Elle se moque de moi ouvertement et n’a clairement pas l’intention de me rendre mon âme…, compris-je en m’affalant un peu plus sur le divan confortable, rien que pour voir son sourire se crisper davantage.
— C’est ce que j’ai cru comprendre. Vous voulez donc jouer ce coup-là…, répliquai-je, désinvolte en enroulant une mèche de mes cheveux autour de mon index. Je ne pense pas que les Dia apprécieront que vous déteniez l’âme d’une Fothaidh et que vous ne daignez pas la lui rendre, avec le passif que j’ai avec votre clan, ça ne fera que vous desservir.
Astoria se mit à rire, un rire coincé et désagréable, un peu comme celui de Lucius, sans la démence. Je l’affrontai du regard, mes iris poignardant son être.
— Voilà que, à peine sorti de sa chrysalide, le papillon se prend déjà pour un cygne… Les Dia n’ont que faire de toi, notre passif, comme tu le dis, ne les concerne pas, comme tout ce qui se passe dans la vie d’un asarlaí avant son Émergence. Je pourrai te battre à mort durant la nuit de Samhain que pas un ne lèverait le petit doigt pour toi. Alors… oui, je crois bien que je vais jouer ce coup-là ! assuma-t-elle pendant qu’une étincelle de joie brillait dans ses yeux translucides ponctués de carmin.
Elle commençait doucement à me chauffer, je n’avais plus beaucoup de cartes à abattre. Je ne savais pas précisément où se trouvait mon âme, et sans elle, je n’avais pas du tout la puissance pour mettre à sac ce clan et la retrouver… ni pour délier les sortilèges qui devaient la garder prisonnière. J’expirai bruyamment et me levai vivement, il fallait que je bouge afin de m’empêcher de fracasser à coups de poing le visage de cette femme :
— Je suis tout ouïe, que voulez-vous ?
— Je préfère ça…, glissa la divinité d’une voix mielleuse.
Je fis le tour des meubles et des objets sans importance qui trônaient dans ce salon avant qu’Astoria ne daigne me répondre, nous n’avions pas la même notion du temps :
— Tu as sûrement remarqué que Sélène semble amoindrie, le fait que tu sois sa fille n’y est pas étranger… Les rumeurs selon lesquelles tu serais la prochaine Reine de mon clan n’étaient pas sans fondement. Sélène ne peut plus gouverner mon coven, elle n’en a plus le pouvoir et n’en aura bientôt plus la force.
Ses paroles pénétrèrent durement en moi, je n’avais jamais eu l’occasion d’entendre parler ainsi de la femme qui m’avait mise au monde. Je me demandais ce qui avait bien pu arriver, pour qu’elle perde aussi rapidement sa souveraineté. Je tournai sciemment le dos à Astoria, concentrée à détailler les runes gravées sur un candélabre ancien, je ne tenais pas à ce que mon visage trahisse une quelconque perturbation. La voix millénaire reprit :
— Il y aurait bien des asarlaí pour la tuer sans remords, mais, malheureusement, personne ne possède son envergure… Tous les membres du pentacle sont soit déments, soit trop inexpérimentés pour ces jeux de pouvoir.
Qu’elle ait conscience de la faiblesse de son pentacle provoqua en moi un sentiment étrange… Était-ce pour cela qu’elle appelait d’autres sorciers des pentacles d’autres clans ? Commençait-elle enfin à faire un grand nettoyage dans sa ménagerie ?
Je me retournai lentement vers la vieille femme qui buvait à petites gorgées le liquide ambré encore fumant, et lui soufflai d’une voix pleine d’ironie :
— Mais moi si, n’est-ce pas ? Comptez-vous vraiment sur moi pour prendre la couronne de ma mère ? Au sommet d’un clan qui a toujours voulu ma mort sans pouvoir me la donner ?
— Toutes ces considérations restent humaines… Il faut penser en termes de pouvoir. Tu as un pouvoir, étonnement développé, malgré l’absence de ton âme, et tu es désormais une Fothaidh, tu es native de mon coven et tu en connais parfaitement le fonctionnement, qui d’autres pourrait incarner une meilleure Reine que toi ?
J’éclatai d’un rire froid, c’est qu’elle paraissait convaincue par son discours paradoxal, si on le comparait à son attitude envers moi depuis toujours. Je déglutis plusieurs fois pour tenter de faire partir la sensation du nœud coulant se resserrant peu à peu autour de ma gorge.
Les paroles que j’avais entendues dans mes pensées durant cette vision terrifiante me revinrent à l’esprit…
Pour tâcher de sauver l’essence de notre magie, ainsi que le futur de tous les clans, accepte tout ce qui te transformera en une guerrière impitoyable… Absolument tout, afin d’espérer un jour les affronter… Et t’en sortir saine et sauve…
Oui, cela me donnerait sans aucun doute du pouvoir et une influence dont je n’aurais jamais rêvé… Même si être Reine ne me semblait pas un synonyme de guerrière et que ce n’était pas spécialement ce que j’avais en tête, comme plan d’avenir. Reine d’un clan avec lequel j’étais liée par une haine réciproque, cela ressemblait étonnamment à l’enfer des míshásta.
Astoria se leva et s’approcha doucement de moi, sa longue tunique d’un blanc vaporeux se balançait à chacun de ses pas.
— Accepte de devenir la Reine de mon pouvoir sacré et tu retrouveras ton âme.
— C’est un peu maigre comme accord. Quand la retrouverai-je, précisément ?
Je savais que les habitants du Sidhe n’avaient pas leur pareil pour conclure des marchés dont on ne ressortait jamais gagnant. C’était le genre de pacte où chaque mot prononcé se révélait d’une extrême importance. Sa proposition s’avérait bien trop floue pour qu’elle me soit favorable.
— Sache que les Fothaidh et les dieux ne peuvent pas sceller de pacte au sens où les asarlaí l’entendent, si c’est cela que tu crains… Je t’accorde les rênes de mon clan, c’est déjà assez généreux de ma part, si tu ne me déçois pas, tu n’auras pas trop à attendre…
Pour un être ayant vécu des centaines d’existences, cela ne me rassura guère.
— Laissez-moi un peu de temps pour y réfléchir…, lançai-je en tentant de trouver une idée quelconque dans l’optique de modifier la tournure des événements.
— Pourquoi ? Nous savons très bien toutes les deux que tu accepteras, sans ton âme, tu restes faible…
— Je ne survivrai pas à l’Élévation, sans elle, ça aussi nous ne l’ignorons pas.
— En effet, sourit-elle de toutes ses dents, alors soit efficace, six mois à vivre pour une personne si jeune… ce serait tellement dommage, n’est-ce pas ?
Elle ponctua ses mots en passant son index parcheminé sur mon visage. Ce contact me répugna, j’eus l’impression d’être touchée par un morceau de glace fripé. La seule évidence qui s’imposa à mon esprit demeurait la suivante : il me fallait absolument mon âme, et en devenant Reine du clan d’Astoria, je gagnerais du pouvoir, celui d’affronter mon destin. La déesse reprit :
— Qui ne dit mot consent, ma chère…
Elle envoya une onde d’Éther à travers sa main et l’ongle pointu de son index lacéra ma joue. Du sang chaud s’écoula jusque dans le creux de ma nuque. Je ne ressentis rien de cet acte, trop concentrée sur la haine qui couvait en moi et que mes yeux vairons devaient refléter. Une lumière éclatante brilla entre nous et je sentis cette dernière pénétrer brutalement ma chair. Une douleur vive m’empoigna et quelque chose en moi tenta de faire barrage à cette clarté éthérique. La déesse venait ainsi de sceller notre accord et m’avait insufflé une dose d’Éther considérable, rien d’équivalent avec la quantité astronomique que je pouvais puiser naturellement dans mon âme, mais je devinai une réserve correcte afin de me faire respecter au sein de son coven.
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