Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes

Onzième magie : Une visite inattendue.

Onzième magie : Une visite

inattendue.

 

L’amour chante les louanges de l’être aimé, tente de se rassurer au quotidien par des preuves d’affection et de se défendre avec une jalousie possessive.

Le lien d’animus n’a que faire de tout ceci, la symbiose entre les deux âmes destinées est complète, totale, l’une se fond dans l’autre sans jamais se perdre elle-même. C’est la quintessence de l’amour, le seul qui défie tout type de logique, le seul qui vaille d’être vécu.

Proverbe asarlaí

 

Le même cérémonial, chaque matin ; le même cérémonial, chaque soir.

Ma vie, en plus d’être monotone, devint profondément ennuyante. Si j’avais eu connaissance de toutes les simagrées entourant la fonction d’un souverain du pouvoir sacré, eh bien j’aurais peut-être préféré crever sans mon âme !

Cette vie n’était qu’une succession de purifications, de rituels en vue d’honorer Astoria, de choses et d’autres totalement insipides à mes yeux, et qui ne semblaient réanimer aucune magie dans ce coven. J’avais eu plusieurs coups de sang, ces derniers jours, chaque fois un asarlaí avait péri, laissant des cendres ou des taches écarlates difficilement récurables sur les tapis luxueux de ma demeure. Au moins, n’étais-je pas de corvée de ménage, c’était le seul point positif à ces pertes de contrôle ! Avec le fait que les rangs de mes détracteurs se réduisaient, soit par la logique de la mort, soit par la peur viscérale que j’inspirais désormais.

Je ne me retenais plus, quelqu’un provoquait mon courroux, et sa famille prononçait ses prières d’accompagnement dans le Sidhe dans l’heure. J’étais une bombe à retardement, une bombe dont la noirceur grandissante se relâchait par salve, afin d’éviter l’implosion.

Et au fond, je me sentais seule… cette solitude croissait, quoi que je fasse.

— Anima, à quoi penses-tu ? susurra Armand à mes côtés en caressant mon visage.

Nous étions dans mon lit royal à baldaquins, nus et encore un peu essoufflés par l’effort. Mon âme sœur attitrée souriait de toutes ses dents. Notre lien d’anima-animus n’avait pas été avéré, quoique plusieurs pistes portaient à croire qu’il était réel : je lisais en lui comme dans un livre ouvert, je ne supportais pas qu’on parle de lui en mal et j’aurais tué pour une femme lui lorgnant dessus d’un peu trop près. Par simple souci territorial, évidemment, il n’y avait aucun signe de mièvrerie dans mon comportement.

— Rien de romantique, je le crains…, murmurai-je en plongeant dans ses iris d’un bleu de minuit.

— Ça n’a rien pour me déplaire, tu es sûrement la fille la moins romantique de notre monde, et je t’aime comme ça.

Un léger sourire flotta sur mes lèvres, je lui volai un baiser et laissai courir mon regard sur son torse nu avant de me relever, sans tenter de cacher mon corps qu’il connaissait de toute façon maintenant parfaitement.

Je fis face au miroir situé dans la salle de bains adjacente et m’amusai du suçon dont mon amant avait marqué ma gorge. Quand ma cour verrait cette nouvelle preuve de ma souillure… Je ris faiblement en imaginant leur tête scandalisée, tout en étant obligés de garder les insultes qui fleuriraient sur leur langue de vipère.

Ce corps serait bientôt enveloppé d’une de ces robes pompeuses qu’une Reine se devait de porter, celles-ci m’avaient fait également perdre l’envie de m’habiller. Une poupée entre les mains d’Astoria, voilà ce que j’étais devenue… J’avais beau en avoir conscience, je ne trouvais toujours pas de solution qui briserait mes entraves. Alors, je restais sage et m’occupais du clan comme je le pouvais. Je m’assis sur le lit, attendant l’heure où l’arrivée des servantes viendrait sonner le début de mon calvaire royal. Armand me dévisageait, inquiet :

— Aurore, tu n’es pas obligée de t’infliger tout cela… Je compte bientôt avertir le clan Bran de mon existence, je pense que tu pourrais venir avec moi et quitter toute cette merde ! grogna-t-il irrité de me voir dépérir de jour en jour.

Deux semaines seulement que j’avais pris la tête du clan d’Astoria, et mon corps en portait déjà les stigmates. Je soufflai sans grande conviction :

— Il me faut mon âme, j’attends un peu pour tenter de voler le poignard de Lucius, le temps que tout le monde se dise que je me conduis comme celle que je dois être. Et puis Astoria m’a promis de me la rendre si je me tenais tranquille…

— Astoria, cette hypocrite de première ! Je suis sûr que sa parole ne vaut rien. Et si elle te menait en bateau ? Et si le poignard de Lucius n’était qu’un leurre ? Combien de temps resteras-tu ici ? Chaque jour t’est compté, mon anima…

Je lui lançai un regard noir, et Armand baissa les yeux. Cette réaction m’énerva d’autant plus qu’il ne faisait qu’énoncer des vérités dont j’étais cruellement consciente.

— J’ai eu des réminiscences, pendant ma cérémonie d’intronisation, quand le sang de ce poignard m’a touchée. D’une façon ou d’une autre, on a utilisé cette arme contre moi, je le sais, mais ne m’en souviens pas. Alors il faut que je découvre ce que l’on m’a fait avec et si cela a un lien avec mon âme ! 

— Si tu t’alliais à un autre coven, on pourrait attaquer celui-ci et tout cela se réglerait très rapidement !

— Parce que tu penses franchement que le clan de Bran aidera la Reine d’Astoria ? Je suis liée par une multitude de geasa, si je ne protège pas ce clan de la guerre, je mourrai ! Si je ne me donne pas corps et âme pour les asarlaí d’Astoria ou si je parjure l’un de mes serments, je meurs !

Armand frappa d’un poing rageur le lit et une fumée noire s’échappa quelques secondes de ses doigts. La magie de l’homme aux longs cheveux ébène semblait instable, tout comme son possesseur, d’ailleurs, les éclats de colère du sorcier de Bran n’avaient cessé de se manifester, ces derniers jours. Son séjour dans l’Entre-deux-mondes l’avait affecté plus durablement que je ne l’avais escompté.

— J’en ai marre de te voir souffrir ! Depuis que je t’ai rencontrée, ce clan te tient entre ses griffes ! s’emporta-t-il en se levant brusquement du lit et en commençant à s’habiller.

Qu’il se mette en danger n’allait pas m’aider, j’ouvris la bouche pour lui ordonner quelque chose de sensé, quand trois coups résonnèrent à la porte de la demeure.

C’était un code dont nous avions convenu avec Alyce, tous les autres envoyaient des signes lumineux dans la maison royale pour manifester leur désir de me voir. Je descendis en trombe les escaliers, quittant la tension de notre chambre pour l’accueillir.

Les yeux bleu sombre de la sorcière d’Eau d’Astoria s’arrondirent sous l’effet de la surprise et je fronçai les sourcils, perplexe. Elle se mit à rire, cela faisait longtemps que je ne l’avais pas entendue exprimer autre chose que de l’arrogance :

— Tu es… nue ! Belle façon de recevoir tes invités, Majesté.

Je soupirai, j’avais en effet oublié ce détail.

— Tu fais partie de mon pentacle, tu devrais te sentir honorée ! ironisai-je en la laissant entrer.

— Au moins, ça me donne une idée sur la conception physique des membres de ta famille…

Sa réplique sonna étrangement à mes oreilles. Ce n’était pas la première fois que j’avais ce pressentiment à propos de la personne sur qui Alyce avait des vues. L’ennui m’avait fait devenir détective en la matière :

— C’est Eden ! lâchai-je en guettant sa réaction, et son empourprement fini de me convaincre.

— Je me doutais que ce genre de détails ne t’échapperait pas, après tout, ce n’est pas comme si tu avais un clan à gérer au lieu de t’occuper de telles futilités !

Je souris face à sa réplique acide, je n’en prenais pas ombrage, depuis son arrivée dans ce clan, Alyce aimait beaucoup mordre. Alors que les derniers moments partagés avec mon frère et Alyce séparément ou lors des réunions de pentacle me revinrent en mémoire, je constatai dans un soupir :

— Des âmes sœurs… Une des raisons qui font qu’Eden ne veut pas rejoindre son nouveau coven, je présume.

— C’est compliqué…, m’avoua-t-elle à demi-mot, et je ne pus que la croire.

Armand brisa cet instant en descendant l’escalier d’un pas lourd, à la vue d’Alyce son visage devint glacial. À ses yeux, tout ce qui m’arrivait était sa faute. Le pardon n’était décidément pas une qualité partagée par les sorciers Bran.

— Bonjour, traîtresse ! proféra-t-il en guise de salutations.

— Oh ! Un corbeau égaré ! Pourquoi ne rentres-tu pas chez toi, d’ailleurs ? Ah, c’est vrai, personne n’a remarqué ton absence…, riposta méchamment la sorcière d’Eau.

Armand arriva à notre hauteur et glissa, amer :

— Un jour, mon anima ne sera plus la Reine de ton clan pathétique, et là, je me ferai un plaisir de te faire vivre les plus sombres de tes peurs jusqu’à ce que tu me supplies de te donner la mort.

— Ce sera avant ou après qu’Onyx te bannisse de son clan et te fasse Scriosadh ? Ou peut-être quand ma Reine t’aura remplacé, elle aussi, par un homme digne de son rang, nous savons tous ici qu’une Fothaidh ne s’abaisserait jamais à une relation avec un simple asarlaí…

Je pinçai les lèvres, la double insulte restait violente et je n’appréciais pas qu’elle m’immisce dans leur conflit de cette manière. L’ombre tapie dans le regard d’Armand s’alluma de nouveau et je posai une main sur son torse, lui intimant en silence de ne pas réagir aux provocations de la jeune femme de trente-deux ans.

Je vais la tuer… Aurore est mon anima… jamais elle ne me tromperait avec un autre… enfin, je l’espère. Il faut que je me montre à la hauteur… Je ne peux plus la décevoir.

Je retirai aussitôt ma paume, capter ses pensées n’était pas du tout agréable, mais plutôt très dérangeant. Je baissai la tête par réflexe et Armand me la souleva délicatement :

— Je n’ai rien à te cacher… Je te retrouve ce soir.

Et il s’éclipsa en foudroyant une dernière fois Alyce du regard. Quand nous fûmes seules toutes les deux, je lui lançai, sévère :

— Je te prierais de ne pas me manquer de respect en insinuant de telles choses sur moi. Que tu le détestes ou non, je m’en fous, mais que tu le blesses par mon intermédiaire, je ne l’accepte pas.

— Est-ce Aurore ou ma Reine qui me parle ? me défia-t-elle avec cette attitude nonchalante qui usait la patience de nombreux sorciers du clan.

Je me dirigeai dans la cuisine, pratiquement vide de tout aliment – je n’avais que rarement l’occasion de l’utiliser, on me préparait tout ce dont j’avais besoin pour me nourrir. Je trouvai un pot de cristaux Drustan et en piochai généreusement du bout des doigts pour les laisser fondre sur ma langue. Un rayon de soleil traversa les larges fenêtres de la luxueuse demeure, baignant mon corps laiteux d’une chaleur agréable.

— Que ce soit l’une ou l’autre, ne me manque pas de respect, Alyce, c’est aussi simple que ça.

La jeune femme croisa les bras, elle était devenue revêche, depuis son arrivée ici. Je n’avais rien contre cela, mais sa brusque transformation ne me semblait pas saine. Son physique avait changé également, elle avait perdu du poids et prit en muscle. Ses cheveux bruns arborant une coupe à la garçonne lui conféraient un air plus dur et masculin. Je ne trouvai que de la haine en scrutant ses grands yeux cobalt.

— Pourquoi es-tu venue à une heure si matinale, au fait ? Si c’est encore parce que tu as répondu aux provocations de Narcisse et que vous vous êtes battus, je vous organise une séance de châtiment corporel sur la place publique qui vous apprendra à me faire perdre mon temps ! menaçai-je alors que les effets des cristaux contre la fatigue me redonnaient un regain d’énergie.

Les marques de sa dernière altercation avec lui, des lacérations sur le visage causées par les sortilèges d’air de Narcisse, jouaient en sa défaveur. Mon pentacle était instable au possible, tout le monde s’y détestait et moi, je les détestais tous encore plus. Astoria devait aimer être la plus faible des déesses, ce n’était pas possible autrement !

— Merci pour votre confiance, Majesté, répliqua amèrement la jeune femme. Non, je venais juste vous prévenir qu’une délégation du clan Némésis est arrivée il y a deux heures sur les limites de notre coven. Ils ne tarderont pas à en atteindre le cœur.

— Aurais-je loupé quelque chose ? l’interrogeai-je en me demandant ce que cela pouvait bien signifier.

Alyce fit non de la tête, il s’agissait d’une visite surprise. Le clan de Némésis était notre dernier rempart contre la sauvagerie, la justice divine, les dispensateurs de la fortune des autres covens. Ils portaient à la fois le glaive de la justice et l’étendard de la vengeance, selon les situations. Beaucoup de clans se référaient à eux quand d’autres persistaient à traiter leurs affaires en interne. Astoria faisait partie de ceux-là, c’est pourquoi leur présence ici paraissait surprenante. Je n’allais certainement pas demander l’avis d’Astoria sur la manière de gérer cela, alors je donnai quelques instructions à Alyce et la congédiai rapidement.

Ma journée royale n’aurait dû commencer que deux heures plus tard, je décidai de prendre les devants et enfilai des habits récupérés dans mes effets personnels que je n’avais pas eu le loisir d’emporter dans ma fuite : un débardeur mauve, qui seyait parfaitement à la couleur de mes cheveux, retombant dans un jean moulant bleu foncé. Je chaussai mes bottines cloutées et mis ma veste en cuir noire. Tout ceci n’était absolument pas adapté aux températures polaires de cette région de la Russie, mais je n’allais pas solliciter les servantes pour qu’elles viennent me vêtir. Je fis une grossière queue-de-cheval et surlignai mon regard d’un khôl qui traînait dans la salle d’eau du premier étage.

Le protocole voulait que j’attende sagement que mon pentacle sécurise cette partie du coven avant de m’amener la délégation. Au diable les convenances, je n’étais pas une princesse dans son donjon, qui se coiffait les cheveux toute la journée. Moi, j’aimais me battre, donner des coups bien placés, faire couler le sang si nécessaire et gagner ma liberté ! 

D’un pas décidé, et après avoir ceinturé deux poignards à mon jean, je quittai l’ancienne demeure familiale maintenant devenue ma prison dorée. La présence de Sélène manquait à ce manoir, et même si j’y avais vécu une grande partie de mon existence, sans elle, je ne reconnaissais plus cet endroit. L’ancienne Reine d’Astoria avait dû se retirer discrètement de la vie politique et sociale du lieu. Je me promis de lui rendre visite, après avoir tiré au clair cette intrusion des sorciers Némésis.

Dire que tous me dévisageaient avec surprise pendant que je déambulai dans les rues aurait été un euphémisme ! Me voir en robe avait choqué mes détracteurs de toujours, les premières fois, puis tout le monde s’y était habitué, même moi. Mais ma tenue du jour, qu’on aurait pu qualifier de « pitoyables habits míshásta », semblait provoquer l’hyperventilation de certains de mes sujets. Je ris intérieurement et foudroyai de mon regard binaire ceux qui détaillaient un peu trop mes formes. Je venais enfin de trouver un avantage aux robes à crinoline.

Je m’assis alors sur l’estrade en pierre placée au cœur du forum et croisai les jambes, attendant que la délégation arrive. Les sorciers d’Astoria, d’abord pétrifiés par ma présence, se détendirent quand ils virent que je ne faisais aucune déclaration ni exécution publique. Je n’étais pas d’humeur à ça, aujourd’hui, quoique, connaissant ce clan, cela pourrait bien venir avant la tombée de la nuit.

Je sortis un de mes poignards et m’amusai à le ficher dans le sol depuis plus d’une demi-heure quand j’entendis les sabots annonciateurs de l’approche de la délégation.

Mes doigts avaient eu le temps de se raidir, rougis par le froid, et trois loups massifs s’étaient assis en face de moi, sans doute mécontents de me découvrir seule, sans protection. Ce qu’ils s’étaient chargés d’assurer en rôdant tout autour de moi, lorsqu’une dizaine de chevaux vinrent se cabrer à quelques mètres de là où je me situais. La triade de loups avait bondi vers les intrus en dévoilant leurs crocs acérés. Les chevaux nerveux eurent du mal à être calmés par les cavaliers, parmi lesquels se trouvaient cinq membres de mon pentacle : Alexiel, Alyce, Rune, Narcisse et Lucius, les quatre autres, deux hommes et deux femmes, se distinguaient par leur posture et leurs vêtements altiers.

J’ai le droit à la crème du clan de la justice divine, apparemment.

Je reconnus la femme à l’arrière du cortège : Evangelyne, la Reine du pouvoir sacré de Némésis, identifiable par sa longue chevelure entièrement composée de tresses collées à son crâne. Bon, je devais admettre que la magnifique couronne d’Éther qu’elle arborait m’avait mise sur la voie. À ses côtés, sur un admirable cheval blanc, se tenait Séraphin, l’Éther de son clan, et son animus. La légende de leur amour s’était répandue dans notre communauté depuis des années. Je ne les avais jamais rencontrés, jusqu’à présent, je n’avais vu que des tableaux d’Éther les représentant çà et là… mais je devais bien l’avouer, cela ne me laissait pas indifférente.

Tout se déroba à mon regard, hormis ce couple. Les alter ego se lancèrent une œillade complice et deux sourires jumeaux fleurirent sur leurs lèvres. Était-ce aussi harmonieux de faire face à son âme sœur ? Armand incarnait-il cela pour moi ? Était-ce ainsi que nous nous comporterions lorsque j’aurais retrouvé mon âme ?

Devant le couple royal se tenait un sorcier d’Horus, reconnaissable à ses nombreux torques. Près de lui, une sorcière de Némésis montait son cheval en amazone et semblait rompue à l’art du combat, au vu des multiples lames qu’elles portaient sur elle comme une armure.

La comparaison entre eux et moi n’était pas du tout reluisante, en toute honnêteté, avec mon jean et ma coiffure à peine maîtrisée, j’eus l’impression de n’être qu’un mendiant faisant la manche sur la place du village.

Alexiel et Alyce me scrutèrent longuement, une note de déception dansait sur leurs visages. Je n’avais pas respecté le protocole et ce fait paraissait les consterner autant que les agacer. Les trois autres membres de mon pentacle dardèrent sur ma personne des regards pleins de dédain, je faisais honte à leur clan et pour une fois je les comprenais un peu.

Mais l’habit et les conventions ne faisaient pas tout, je ne pouvais pas toujours être l’animal dressé que l’on attendait de moi, alors je relevai le menton et offris un sourire angélique à mes invités, en faisant fi de ce qu’ils pouvaient bien penser à mon propos.

— Je suis enchantée de vous recevoir sur les terres d’Astoria, saluai-je d’un amical signe de tête.

Après un claquement de doigts et un ordre en russe, les loups cessèrent de grogner et, d’un seul mouvement, vinrent s’asseoir à mes côtés. Vu la taille massive de ces animaux et de leurs gueules ouvertes sur des dents bien affûtées, cela eut le don d’impressionner mes convives. Je n’avais aucune filiation avec le clan de Drustan qui aurait pu expliquer que des loups sauvages d’un mètre quatre-vingts au garrot m’obéissent aussi docilement ; simplement, je les appréciais et les respectais souvent davantage que mes confrères asarlaí, cela suffisait, parfois.

Les sorciers du clan de Némésis et ceux de mon pentacle descendirent de leur monture et, aussitôt, des serviteurs approchèrent pour s’occuper des chevaux. Je me levai de mon estrade et m’avançai vers eux, Narcisse souffla en venant à ma rencontre :

— Ma Reine, votre place n’est pas ici, nous ne connaissons pas avec certitude les motifs de ces intrus. Nous vous les présenterons quand il n’y aura plus de danger à ce propos.

Au moins se montrait-il respectueux de mon titre. Contrairement à tous les autres, je n’avais aucun grief contre Narcisse. Ce sorcier était stable, un peu trop trempé à mon goût dans les affaires de Lucius et de Rune, mais, à l’image de son élément, il se laissait porter par les vents les plus favorables. Alexiel vint rapidement se poster à mes côtés, l’Éther et son souverain ne devaient jamais se trouver trop éloignés l’un de l’autre.

— Narcisse, je te remercie de ta prévenance, mais je crois qu’il n’est pas très respectueux de traiter ainsi des invités qui ont fait tout ce chemin jusqu’ici afin de me rencontrer, avisai-je d’une voix autoritaire.

— Il sera fait selon vos désirs…, agréa Narcisse de manière caustique en inclinant servilement la tête.

Il jouait parfaitement son rôle devant nos invités, et j’eus presque l’envie de l’applaudir pour sa performance, lui qui n’hésitait habituellement pas à me dire tout ce qui lui passait par la tête. Ce qui avait d’ailleurs le don d’échauffer Alyce. La Reine du pouvoir sacré de Némésis m’offrit un sourire franc :

— Merci pour cet accueil… inattendu !

Je compris tout de suite son penchant pour la diplomatie, un autre souverain n’aurait sûrement pas laissé passer sa chance de me critiquer face à mon manque de convenance concernant les codes de notre société. Et alors que je la dévisageais, son regard me captiva, des sensations étranges se nouèrent au creux de mon ventre quand je me rendis compte qu’elle possédait des yeux… vairons !

La Reine Evangelyne serait-elle aussi une Fothaidh ? Pourquoi n’en ai-je jamais entendu parler ? À part Onyx, il ne me semble pas avoir eu connaissance d’un autre monarque possédant une ascendance divine…

Je fis taire mes pensées pour me concentrer sur l’instant présent. Séraphin inclina respectueusement la tête à mon intention, il était aussi solaire qu’on le disait, sa chevelure blonde attirait le moindre rayon de lumière.

— Reine d’Astoria, nous vous demandons un entretien… aussi rapidement que vos fonctions le permettront.

— Pourquoi ne pas nous avoir fait parvenir un message avant de vous risquer sur nos terres ? interrogea Alexiel d’un ton ferme qui soulignait pourtant sa surprise.

— Craignez-vous des attaques dont vous n’auriez pas fait part au clan Némésis ? sourit Séraphin avec un tact et une bienveillance qui semblaient le caractériser.

Alexiel ne sut pas comment répondre à cette question détournée. Avouer que nous avions des ennemis et des relations sensibles avec d’autres covens, sans en avoir informé le clan régulateur de nos conflits, serait une offense envers les sorciers de Némésis. Je m’avançai au-devant de ma cousine et pris la parole :

— Et vous, aviez-vous peur que votre requête soit refusée pour venir ainsi avec votre Reine sur un terrain aussi éloigné de l’île d’Elga ?

— En effet, confessa l’homme d’une quarantaine d’années sans se départir de son sourire.

Evangelyne, à ses côtés, fronça les sourcils, et je devinai qu’elle n’avait pas eu l’intention de se montrer aussi franche en mettant les pieds ici. Je préférai largement la sincérité aux faux-semblants et répliquai :

— Suivez-moi, je peux bien vous accorder l’hospitalité pour le simple fait de n’avoir pas craint de vous faire dévorer par nos familiers dans nos paysages glacials.

Les nouveaux arrivants ne surent pas comment réagir à ma pointe d’ironie, j’observai un instant leurs visages perplexes et me détournai pour prendre le chemin de ma demeure royale, située à quelques minutes de marche.

Je pressentis que l’un des membres du pentacle ne pourrait s’empêcher de me dicter ma conduite, alors, sans me retourner, je levai la main et ordonnai d’une voix forte :

— Que personne ne vienne nous déranger, ne prévenez pas Astoria pour si peu et, non Alexiel, tu ne peux pas venir. Je te laisse les audiences de la matinée, tu me donneras tes conseils quand je te retrouverai.

Au vu du silence qui se prolongeait dans mon dos, je sus que j’avais parlé au bon moment. La visite de la Reine du pouvoir sacré de Némésis avait au moins eu l’art de bousculer la monotonie du quotidien. Après les premiers bains et rituels matinaux, mes journées royales se déroulaient toujours selon le même schéma : je réglais les affaires du clan, toutes les questions juridiques ou les problèmes matériels des sorciers d’Astoria, puis j’assistais aux entraînements des plus jeunes, y participant parfois, ce qui avait eu le don de faire paniquer plus d’un novice, la première fois que je m’étais avancée sur l’aire de formation.

Les jeunes sorciers n’étaient pas encore contaminés par les germes de la haine me concernant, mais les histoires qu’on racontait sur moi étaient assez terrifiantes pour les faire trembler quand je m’adressais à eux.

Ensuite, je devais consacrer quelques heures aux jeux d’échecs, une tradition ancestrale censée prouver la bonne maîtrise mentale du souverain, sa capacité à effectuer des stratégies complexes dans l’optique de ne jamais perdre de vue qu’une Reine devait se tenir prête à mener la guerre. Je n’avais malheureusement nul besoin de ce jeu, où j’excellais, pour me le rappeler.

Enfin, la dernière partie de ma journée, fractionnée ainsi en trois parts égales, m’obligeait à assister à toutes sortes de divertissements, parfois mêlés à des banquets ennuyants à mourir, où les asarlaí se divisaient nettement en deux catégories : ceux qui me détestaient et me le faisaient comprendre, m’ayant forcée à prendre de bonnes habitudes pour éviter tout poison dans ma nourriture, et ceux qui n’étaient qu’à la recherche du pouvoir et de ses privilèges, qu’importe qui en était le détenteur, même si cela signifiait me baiser les pieds.

Nous étions déjà arrivés face au palais, dont une partie faisait également office de temple dédié à la déesse du clan. Les nombreuses tourelles le composant, chacune surmontée d’un clocher à bulbe de nacre d’un parme chatoyant, offraient une hauteur impressionnante à l’édifice qui s’élançait dans les nuages.

Rares étaient les visiteurs de ce clan, aussi, lorsque je m’avançai vers les premières marches, une douzaine de sentinelles se mirent en position de défense et deux d’entre elles se téléportèrent à mes côtés.

— Ma Reine, quels sont vos ordres ? souffla rapidement le chef de la garde d’Astoria en ne quittant pas du regard les quatre étrangers derrière moi.

— Du calme, Thomas, pestai-je en grinçant des dents, nos invités restent avec moi, vous pourrez surveiller les abords de la salle de réception, mais personne n’y entre tant que je ne donnerai pas de signes en ce sens, c’est clair ?

— Absolument, Majesté ! acquiesça Thomas, même si mon ordre allait contre ses principes.

Le natif du clan Céleste devait avoir mon âge, à quelque chose près, il était loyal et n’appartenait pas à ce coven : il ne me déplaisait pas.

— Aurais-tu croisé Astoria depuis la reprise de tes tours de garde ? murmurai-je pour savoir si j’allais tomber sur cette vieille peau décrépie.

— Non, ma Dame, personne ne l’a vue depuis bien avant l’aube.

Le remerciant d’un hochement de tête, je me retournai vers mes convives afin de leur montrer que tout allait pour le mieux. Les sentinelles adoptèrent une posture plus détendue.

— Vos hommes ont l’air un peu à vif ! observa la jeune femme de la délégation de Némésis arrivée en amazone et qui venait de me rejoindre.

— Ce clan possède quelques usages pour le moins archaïques, il faudra vous y faire, expédiai-je en me demandant bien qui elle était.

Traversant le temple où régnait une lumière psychédélique, grâce aux nombreux vitraux projetant des reflets irisés partout dans le lieu, nous atteignîmes la fameuse salle où se tenaient les banquets insipides. Cette dernière était richement décorée de tableaux d’Éther et de statues d’Astoria. J’étais devenue, avec les années, insensible aux charmes de cet endroit, mais ce ne fut pas le cas de mes hôtes que j’invitai alors à prendre place. Aussitôt, des rafraîchissements apparurent, je songeai un instant que mon boulot à l’Hypérion aurait été bien plus facile avec ces sortilèges, le raclement de la chaise d’un de mes convives brisa cette pensée.

Evangelyne fit un petit signe à Séraphin et celui-ci tissa un sort entre ses doigts avant de le projeter. Tout autour de nous émergèrent des filaments dorés, dont les entrelacs laissaient deviner une balance d’or flamboyant.

— Une précaution entre Reines et Rois…, m’apprit Séraphin dans un doux sourire.

Sans doute avait-il perçu un trouble chez moi, c’était ma première entrevue avec un dignitaire d’un autre clan et Astoria n’avait pas jugé bon de me former à cette partie du protocole. Je n’avais pas non plus revu Sélène depuis mon intronisation, et Alexiel n’avait que faire de toutes ces simagrées, elle ne pensait qu’à une chose : plaire à sa chère déesse… Je soupirai, lasse :

— Vous avez probablement dû le remarquer avant même que je n’ouvre la bouche tout à l’heure, je ne suis pas la plus indiquée pour ce simulacre de jeux de pouvoir. Je n’ai aucun grief contre le clan de Némésis, j’espère donc que vous venez ici sans hostilité à mon encontre.

Evangelyne, qui me jaugeait du regard depuis qu’elle était arrivée, sembla se détendre. Ses épaules s’affaissèrent légèrement et elle eut un petit rire discret.

— Vous êtes bien plus rafraîchissante que je ne l’escomptais. Nous n’éprouvons aucune animosité contre vous personnellement, toutefois, nous ne dirions pas la même chose pour votre coven…

La femme possédant de longs cheveux bruns, dont les pointes étaient teintées d’un rouge bordeaux, parut se contenir et je fis un geste nonchalant de la main dans les airs.

— Vous pourriez insulter Astoria que cela ne me ferait ni chaud ni froid, avouai-je sans détour avant de me dire que ce n’étaient peut-être pas des paroles à prononcer devant une Reine d’un autre clan.

L’asarlaí d’Horus en resta bouche bée et l’amazone étouffa un rire discret, nous devions être sur la même longueur d’onde, toutes les deux. Séraphin prit la main de son anima et poursuivit :

— Ne méprisez jamais les pouvoirs des geasa, souffla-t-il doucement en rivant son regard d’un violet orchidée dans le mien, notre magie décline, mais s’il y a bien une magie ancestrale qui n’a cessé de perdurer, c’est celle-là. Respectez votre fonction, malgré ce que vous en pensez, où vous pourriez amèrement le regretter.

Evangelyne opina sombrement, Séraphin incarnait un Éther, ses geasa étaient bien moins contraignantes que celles de sa Reine… j’imaginais à cet instant à quel point ces entraves devaient peser sur leur relation. Je gardai les conseils de l’homme dans un coin de ma tête, sans doute me prévenait-il que, même en parole, déshonorer mon clan pourrait être punissable par la magie des geasa.

— Nous nous doutions que vous n’aviez pas accepté de gaieté ces fonctions…, fit tristement Evangelyne. Excusez notre venue si cavalière, mais nous étions pratiquement certains qu’en envoyant des émissaires avertir votre clan de notre visite, celle-ci aurait été refusée.

Je fronçai les sourcils, je savais le coven d’Astoria fermé sur lui-même, mais à ce point… je ne l’avais pas imaginé.

— Qu’est-ce qui vous fait penser cela ?

— Vous avez été couronnée il y a de cela deux semaines… Il est dans nos coutumes de féliciter un souverain avec des présents, ou de demander simplement une entrevue avec ce dernier afin, entre autres choses, de pouvoir consolider de nouvelles alliances…

— Mais je n’ai reçu aucune visite, murmurai-je d’une voix atone.

Cela m’avait un peu perturbé les premiers jours, je ne doutais pas que tout le monde savait dorénavant la place que j’occupais et j’avais cru que mon couronnement aurait provoqué quelques remous, mais rien. Loin de m’en attrister, je m’étais dit que je n’étais plus une proie à traquer, tout en imaginant que cette bande d’hypocrites ne se risquerait plus à me faire face, désormais… Je m’étais apparemment trompée.

— De nombreuses requêtes ont été rejetées par Astoria elle-même…

La Reine du pouvoir sacré détenait l’autorité suprême sur le clan, qu’elle partageait avec son Éther, mais lorsqu’une Dia se trouvait sur ses terres, elle était la première décisionnaire.

— Je vois…, crachai-je en colère. Vous avez donc bien fait !

Je ne suis qu’une vulgaire marionnette enfermée dans une prison de verre…, pensai-je sombrement alors que mes mains rougeoyaient, manifestation inconsciente du feu qui commençait à me ronger.

Les quatre sorciers présents ne loupèrent rien de ce qui dénotait un début de perte de contrôle. Séraphin se leva prestement. J’avais rarement vu un homme porter une telle bienveillance sur son visage, il s’arrêta à quelques centimètres de moi. Sans doute avait-il compris que je faisais peu de cas des convenances que nous devrions respecter dans ce genre de situations. Je levai les yeux vers lui et, d’une voix rassurante, il proposa :

— Il est totalement injuste que votre déesse vous demande de tenir un rôle qui ne vous sied pas… Surtout si elle ne vous informe pas de ses décisions. Les Rois et les Reines du pouvoir sacré sont les représentants des Dia, leurs plus fidèles confidents, pas leurs pantins, jamais.

Je détournai le regard et appuyai mon attention sur la coupe en cristal devant moi. Séraphin ne se démonta pas :

— Votre Éther ne peut pas vous laisser dans cette situation. Nous, Éthers, sommes les modérateurs divins d’un clan, nous veillons à ce que la magie d’un coven perdure et que les souverains protègent et garantissent le bonheur de leurs sujets. Mais nous devons pour cela veiller sur notre monarque, nous assurer qu’il se porte bien et est en mesure de prendre les bonnes décisions pour la pérennité du clan… Bien que votre Éther soit jeune, elle court également à sa perte, si elle ne tient pas son rôle.

— Alexiel ne sait rien de ce que je traverse en ce moment…, la défendis-je aussitôt. Elle incarne la pureté de ce clan, celle que presque tout le monde se figure quand un asarlaí pense à un sorcier d’Astoria. Elle est sûrement la dernière qui doit être fustigée, dans cette histoire !

— Nous devons informer Némésis de la problématique à laquelle vous êtes soumise, lui expliquer ce qui se passe ici…, appuya Evangelyne, soucieuse.

Les deux autres asarlaí écoutaient attentivement tout en se fondant dans le décor. Mon regard erra quelques instants sur le tissage d’Éther qui formait une balance dorée, je ne m’étais pas imaginé les représentants de la justice et de la vengeance divine aussi ouverts et prêts à aider leur prochain… ou peut-être était-ce mon cas qui était désespéré ?

— Je ne crois pas que vous ayez conscience de ce qu’il se passe véritablement…, rétorquai-je amère, d’ailleurs, ce qui se déroule ici, ne se cantonne pas qu’au clan d’Astoria, plus d’un coven a bafoué nos règles en soutenant les dispensateurs de lumière, ces dernières années.

La présence chaleureuse de Séraphin tout près de moi était bien trop lumineuse, j’avais l’impression de regarder le soleil et de me brûler les rétines. Le vide de mon âme me faisait maintenant esquiver les êtres qui me rappelaient à quel point les ténèbres m’emplissaient. Je me levai brusquement et touchai la bulle d’Éther du bout des doigts… Je goûtai cette magie aussi franche et rayonnante que son détenteur.

— Nous le savons bien… mon prédécesseur a fermé les yeux sur de nombreuses situations, et pour cela ma déesse ne l’a pas épargné.

J’avais eu vent de la triple mort sacrificielle du Roi du pouvoir sacré de Némésis, il y avait une dizaine d’années de cela, brûlé, noyé, par la magie de sa déesse, puis blessé mortellement par l’ancien Éther du clan, mettant ainsi fin à son règne. Une fin qui n’avait rien d’enviable, mais qui était souvent celle privilégiée pour expier les crimes des hauts dignitaires de nos covens.

La voix posée de la femme aux cheveux bruns ponctués de rouge reprit :

— J’ai voué ma vie à protéger les asarlaí de toute forme d’injustice, je suis consciente que la tâche reste ardue et que peu de clans se réfèrent à nous, mais ce qui vous est arrivé… est la chose la plus innommable qu’il m’ait été permis d’entendre.

Je me retournai vers mes hôtes et accrochai tour à tour mes yeux vairons sur eux. Ils baissèrent le regard par respect, sauf Evangelyne. Et je lus dans ses iris, l’un d’un beau vert mousse et l’autre d’un rouge cerise, une compassion qui commença à me faire douter.

Savent-ils pour mon âme arrachée ?

Très peu de sorciers se trouvaient au courant de cela, même au cœur du clan d’Astoria… Que cela ait pu traverser nos frontières et que les sorciers de Némésis puissent en avoir été informés me désarçonna.

— Comment…, interrogeai-je sans pour autant formuler ma question.

Qui aurait à cœur de m’aider dans ce clan ? songeai-je alors. Qui pourrait bien être avisé du pillage de mon âme et qui aimerait que justice soit faite… quitte à mettre à mal la réputation d’Astoria ? Un asarlaí qui n’a rien à y perdre et tout à y gagner…

De longues secondes s’égrenèrent avant que les rouages de mon cerveau ne fassent apparaître un visage familier dans mon esprit… Un jeune homme aux yeux d’un vert impérial, qui n’avait toujours désiré qu’une chose, que je puisse m’échapper de la furie de ce clan.

— Eden ? devinai-je alors qu’une autre révélation s’imposait. C’est lui, le nouveau élémentaire d’Eau de Némésis, c’est bien cela ?

Séraphin esquissa un sourire étincelant et hocha la tête, ravi :

— Oui, il n’a pas cherché à se dérober à l’appel de Némésis… nous sommes en contact avec lui depuis lors et il nous a évoqué les raisons qui le poussaient à rester dans le pentacle d’Astoria. Votre frère tient beaucoup à vous, et souhaite que justice soit faite !

— Il n’est pas le seul, dans ce cas, rassurez-vous…, glissai-je fermement. Ainsi vous avez fait tout ce chemin jusqu’en Russie pour jouer les nobles chevaliers en vue de sauver une Reine en détresse ?

Evangelyne échangea un regard surpris avec son animus, peut-être ne s’attendaient-ils pas à autant de résistance de ma part ? Seulement, ils ne se trouvaient pas à ma place. J’avais eu besoin de leur aide, huit ans auparavant, mais je n’étais plus la même et je ne réclamais plus la justice, mais la vengeance. Celle d’une femme qu’on avait privée de ses sentiments les plus intimes et de sa magie pourtant essentielle à sa survie. La vengeance d’un être qu’on avait tenté de briser sans remords ni regret, et qui avait dû s’enfermer en elle-même pour subsister. Aucune justice ne pourrait réparer cela.

— Némésis peut intervenir en votre faveur, notre clan désire se battre pour les victimes d’Astoria dont vous semblez être le seul vestige vivant…

Ils ne faisaient là que des suppositions, personne n’avait pu rompre la geis de ma mère, concernant le souvenir que j’avais vécu dans l’âme d’Onyx et que même un Fothaidh comme lui ne pouvait contourner. S’ils savaient à quel point ils étaient proches de la vérité. J’ignorais si j’étais soumise à cette fameuse geis, mais je ne voulus pas tester cette possibilité, j’avais déjà bien trop de geasa qui pesaient sur moi, et je devais jouer finement avec ce coven que je ne connaissais que trop peu pour envisager de me confier à eux.

— C’est honorable de votre part, mais je dois vous avouer que j’ai pour le moment d’autres priorités… comme tenter d’équilibrer les personnalités et la magie de mon pentacle, maintenir les affaires de ce clan afin d’éviter sa débâcle et la mienne, par la même occasion.

Un long silence enveloppa cette salle où les statues de cristal d’Astoria faisaient naître un malaise persistant au fond de moi, au lieu de cette adoration lumineuse que j’observais dans les prunelles des jeunes asarlaí de ce coven.

— Je comprends…, glissa Evangelyne, sa surprise dissipée par mon refus de leur aide. Sachez que notre main restera tendue afin de rétablir la justice divine. Astoria doit être punie pour ses actes et Némésis n’attend qu’un mot de votre part pour lui déclarer la guerre…

Un mot que n’a sans doute jamais prononcé ma mère…, pensai-je alors, méfiante, ils s’imaginent peut-être qu’au vu du contexte et de mon passif avec Astoria je serai plus apte à leur fournir les armes contre ce clan. Étrange façon qu’ont les Dia de se servir de nous comme des pions pour livrer des guerres divines…

Malgré la bienveillance apparente de cette Reine, je sentais bien qu’elle n’était guidée que par une forme de justice rigide qui n’admettait aucun pardon ou clémence. Pour quelques crimes, je partageais ce point de vue, mais pas lorsqu’il s’étendait à des situations comme celles que j’avais vécues avec Chris et aurait rendu Scriosadh le sorcier de Drustan sur le simple motif d’une perte de contrôle momentanée de sa magie. Il me semblait que cette façon de rendre la justice ne pouvait qu’être dommageable pour notre société déjà au bord du gouffre de la sauvagerie et de la cruauté. Evangelyne se leva gracieusement, sa tenue de guerrière, malgré son statut de Reine, moulait parfaitement un corps prêt à se défendre à tout moment. Elle se rapprocha de moi, le cuir rouge grenat qu’elle portait grinça à ce geste, et la Reine s’arrêta à une distance respectable, contrairement à Séraphin un peu plus tôt.

— Nous sommes venus pour une autre raison. Vous êtes Fothaidh, et lorsqu’un asarlaí revendique son patrimoine divin, vous devez certainement savoir que ce dernier a jusqu’à la prochaine nuit de Samhain pour stabiliser ses alliances avec d’autres Dia et d’autres clans, et ainsi tenter d’asseoir sa future autorité dans le Sidhe.

J’acquiesçai, c’était ma principale préoccupation depuis mon Émergence. Un compte à rebours mystique trônait au-dessus de ma tête, si je ne retrouvais pas mon âme d’ici là, je pourrais déjà commencer à creuser ma propre tombe, parce que je ne survivrai pas au-delà de ce sabbat… Peu de Dia le permettraient. Quant au fait de conclure des alliances, comment les forger alors que je n’avais pas le droit de quitter ce territoire tant éloigné de l’île d’émeraude plus d’une semaine, sans un membre Céleste pour me téléporter ? Comment agir alors que mes prérogatives de Reine m’empêchaient de manœuvrer contre le clan que je gouvernais et que je haïssais pourtant ?

Le piège d’Astoria se refermait habilement sur moi. Savoir qu’elle avait volontairement écarté tous ceux qui avaient désiré me rencontrer en tant que souveraine ne faisait que compliquer ma situation, et surtout cela entretenait le feu de ma colère, qui ne cessait de croître depuis mon arrivée dans ce coven.

Séraphin reprit la parole, en tant qu’Éther, il était plus à même d’évoquer nos traditions au sujet des Fothaidh ; pour autant, son anima semblait très bien placée pour aborder ce statut :

— Habituellement, c’est à la mère ou au père divin du futur Fothaidh de lui rappeler les rituels inhérents à cette nouvelle condition ; lorsque ce n’est pas le cas, c’est à la déesse qui a marqué l’asarlaí de le faire… Or vous êtes Scriosadh, et Astoria s’est sans doute bien gardée de vous en toucher un mot, dans l’objectif délibéré de vous mettre en difficulté.

Je fronçai les sourcils ne sachant pas très bien à quoi m’attendre, à part le fait connu de tous, qu’un Fothaidh n’avait qu’au Samhain suivant son Émergence pour forger des alliances et affirmer son pouvoir, il n’y avait pour moi pas d’autres « rituels inhérents à cette nouvelle condition ».

Un changement dans l’air me fit très vite comprendre que quelque chose était en train de se produire, naturellement, mes barrières psychiques se dressèrent – j’avais pu les reconstruire, ces derniers jours, grâce à l’Éther d’Astoria pour éviter toute tentative d’intrusion. Aussitôt, ma magie se manifesta instinctivement et un halo de feu apparut, entourant tout mon corps en vue de parer au danger.

Les beaux yeux violet orchidée de Séraphin se mirent à étinceler d’une lueur beaucoup plus claire que leur teinte normale.

L’Éther de Némésis muait en réceptacle de sa déesse.

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