Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes
Quatrième magie : Sensualité vespérale.
Quatrième magie : Sensualité
vespérale.
Mon anima, cet amour et ce désir qui me dévorent sont-ils partagés par toi ?
Nous nous coucherons dans les draps de ma trahison et de mes mensonges enténébrés… Je t’aimerai dans la folie de savoir qu’un jour tu me quitteras. Tu m’obsèdes, toi dont j’étais devenu l’ombre, comment le rester, alors que je suis maintenant à tes côtés en pleine lumière ?
Armand Ypsilántis, Éther de Bran
Une sensation exquise au creux de mes reins… Un désir se propageait dans mes veines, et mon cœur battait furieusement dans ma poitrine. Une chaleur intense coulait au creux de mon bas-ventre, la tentation et l’attente se mêlant en une danse à la limite du supportable. L’équilibre parfait entre l’agréable et le désagréable.
Nos regards enfiévrés se croisèrent. Ses profonds yeux bleus m’avaient envoûtée, ces derniers mois. Ils étaient mon ancre, la raison pour laquelle je n’avais pas encore sombré. J’y lisais l’amour qu’on ne m’avait jamais montré et ses océans de désir me donnaient envie de continuer de survivre. De me battre. Pour lui… Pour nous…
— Ce n’est pas le moment de penser mon anima…, souffla sa voix suave au creux de ma nuque.
De délicieux frissons parcouraient ma peau quand il m’appelait ainsi ! Personne n’aurait osé, parmi les miens, ça aurait été une insulte à ce concept sacré chez les sorciers… mais lui… dans sa bouche, c’était comme une vénération qu’il me vouait.
Je me mis à sourire bêtement et l’homme aux cheveux courts, d’un noir de jais, traça le contour de mes lèvres de son index. Happant ce dernier, je le suçotai avec gourmandise et son visage se drapa de nouveau dans ce désir que j’adorais faire naître en lui.
— Tu es si belle… Et tu me donnes tant d’envies…, me confia-t-il avec un air torturé qui ne le rendait que plus séduisant encore.
— Armand… je t’aime, avouai-je difficilement d’une petite voix.
Je sentis mes joues s’enflammer, malgré l’intimité que nous partagions déjà. Le jeune homme eut un large sourire enjôleur. Nous passions la nuit à la belle étoile, allongés sur des couvertures épaisses, dans cette nature qui me rassurait tant. La chaleur de cet été accentuait le délice de ce moment. Personne ne nous trouverait, ici. Souvent, nous nous rejoignions à l’écart, vivant notre amour en secret, au cœur du clan Cassandre, où Sélène se rendait fréquemment. Pour le monstre que j’étais aux yeux des autres, que je disparaisse régulièrement quelques heures soulageait tout le monde.
Je contemplai le corps nu de mon amour au-dessus du mien. Je laissai courir mes doigts sur ses épaules, les os de ses clavicules ressortaient, et cela m’avait toujours attiré, chez lui. Armand faisait partie de ces hommes élancés et dont le corps fin semblait brûler les calories avec une facilité presque indécente. Mon animus paraissait ne plus vouloir attendre, même si mon regard incandescent ne faisait que flatter sa fierté toute masculine.
Sa bouche fondit sur la mienne avec une ardeur qui réchauffait mon cœur, et bien d’autres parties de mon corps, d’ailleurs… Mélangeant nos langues dans un ballet sensuel, nous nous raccrochions l’un à l’autre comme si nos vies en dépendaient. Je le saisis avec une certaine brusquerie par ses épaules adorées, afin de le faire basculer sur le côté et me retrouver ainsi au-dessus de lui. Ma longue chevelure rousse formait un rideau de feu qui nous protégeait du monde entier, notre bulle enflammée qui ne demandait qu’à brûler davantage. J’étais prête pour lui depuis déjà trop longtemps à mon goût, et Armand s’amusa à me donner des coups de bassins pour me montrer sa virilité tendue à l’extrême. Me mordant les lèvres face à ce torrent d’émotions qui me faisait perdre la tête, je lui soufflai de manière licencieuse :
— Et si nous rentrions dans le vif du sujet…
— J’ai cru que tu ne me le demanderais jamais…, sourit-il avec ce regard fiévreux et une expression triomphale sur son beau visage.
Le sorcier Bran n’hésita pas un instant, se saisissant de mon bassin pour aider mon mouvement, je m’empalai sur lui, en douceur d’abord, habituant mon intimité à cette intrusion délicieuse, mais toujours imposante. Armand attendit, malgré la tempête qui faisait battre son cœur sous ma main, et lorsque je commençai à initier cette danse extatique, il m’accompagna sans restriction. Ses coups de reins furent ponctués de mes gémissements de plaisir…
Plus rien n’existait que nos regards et nos corps fusionnant. Il y avait de la détresse dans cette étreinte… Ce serait peut-être la dernière fois que nous ferions l’amour, et cette pensée hantait nos esprits, ne rendant nos ébats que plus intenses.
— Tu es mienne… pour toujours…, murmura Armand en griffant mon dos dans un geste de possessivité.
Je souris, heureuse d’être comblée de la sorte. Par les mots et par la chair… Vivre l’enfer ne me dérangeait pas, si je pouvais ressentir ne serait-ce que quelques minutes de ces moments grisants et libérateurs.
Je me réveillai en sursaut.
J’ouvris les yeux… Haletant malgré moi…
De longues secondes me permirent enfin de reprendre contact avec la réalité… Il y avait un plafond au-dessus de moi, et non un ciel étoilé. J’étais dans un lit, également. Aussitôt, je tournai brutalement la tête sur ma droite, sur ma gauche : personne près de moi.
Un soupir de soulagement fendit l’air. Puis, je jetai de nouveau un œil sur ma gauche. Rectification, je n’étais pas seule dans la chambre. Près de moi, Gabriel était étendu dans un lit. Je soupirai pour d’autres raisons, cette fois.
Je m’étais endormie ? Et j’avais fait un rêve pareil avec lui à mes côtés ?
— La poisse…, soufflai-je.
J’espère qu’il dort vraiment, ou je crois que je ne pourrais plus jamais le regarder en face, terminai-je en pensées.
Je ne me souvenais absolument pas de comment je m’étais retrouvée ici. Un trou noir… Et vu que les murs et le plafond dansaient curieusement devant mes yeux, l’alcool ne devait pas y être étranger. Je priais pour ne pas avoir vomi partout, ou fait des déclarations d’amour à n’importe qui. Être une maniaque du contrôle pour ne pas laisser mon corps ouvert à des esprits engendrait ce type de problème : contrairement à certains asarlaí, je ne tenais plus l’alcool après avoir bu plus d’une bouteille ! Je n’avais apparemment pas été élue par la divinité de l’ivresse.
J’avais un peu la nausée, mais ce n’était rien comparé à ce feu qui enflait dans mon bas-ventre. Je me sentais vide, et le rêve avait fait naître un désir qui ne demandait qu’à être assouvi.
Je me tortillai dans les draps, il fallait dire que je n’avais pas dormi dans un lit depuis des lustres. Ma chevelure épaisse me donnait chaud, je me sentais mal à l’aise et le tissu sur ma peau me procurait un effet bizarre. J’étais toujours en mouvement, et là, forcée à l’immobilisme, j’avais la sensation d’être une pile électrique qui devait absolument se dépenser.
Je n’aurais pas dû laisser l’alcool m’embrumer ainsi, ce n’était pas raisonnable. Apparemment, aucun esprit n’avait eu envie de me posséder, et pourtant ça aurait été mentir de dire qu’il n’y avait pas eu un risque, alors que j’en décomptais cinq au total, dans cette chambre.
La nouveauté ? Ils ne me fixaient pas comme à leur habitude, ils étaient entièrement captivés, perdus dans la contemplation de Gabriel. Je remerciai intérieurement le bel éphèbe pour son pouvoir d’attraction sur l’Entre-deux-mondes et je ne pus m’empêcher de l’observer également.
Ses longs cheveux blonds, éparpillés tout autour de lui, conféraient à ce personnage une espèce d’aura angélique. Ainsi étendu sur le dos, les bras de part et d’autre du drap virginal, sa posture et ses traits si sereins me donnèrent une nouvelle fois cette impression de me trouver face à une statue d’albâtre. Le torse glabre de Gabriel s’offrait à mon regard, le linge le recouvrait jusqu’au-dessus du nombril. Mon attention glissa malgré moi un peu plus bas, pour remonter aussitôt vers son fin visage et ses lèvres vermeilles…
Il fallait que je sorte d’ici ! Si je commençais à avoir envie de cet homme, c’était qu’il était grand temps de prendre l’air. Soulagée de me rendre compte que je portais toujours mes vêtements, j’entrepris de quitter la pièce le plus discrètement possible.
Au cœur d’un combat, je pouvais me retrouver face à la mort et rester maîtresse de moi-même, et pourtant, en cet instant, mon cœur battait si fort qu’il résonnait jusque dans mes tympans. Je redoutais de faire tomber quelque chose et de réveiller l’apollon blotti dans les bras de Morphée.
Je me fustigeai intérieurement et poussai un soupir en arrivant dans le couloir de l’auberge asarlaí. Je m’orientais grâce aux faibles étincelles de magies flottant près du plafond de ce couloir sombre. J’allais me diriger vers les escaliers pour prendre l’air, quand je passai devant la chambre d’Armand. Je l’avais repérée un peu plus tôt dans la soirée…
Quel meilleur moyen d’obtenir enfin des réponses…, songeai-je alors, comme pour justifier ce que je m’apprêtais à faire.
J’allais frapper à la porte, mais le ténébreux sorcier ouvrit cette dernière et nous nous retrouvâmes face à face. J’aurais reconnu sa silhouette entre mille, même dans cette quasi-pénombre. Ses longs cheveux noirs lui conféraient une allure plus mystique qu’auparavant. Il les avait toujours portés plutôt courts, j’y voyais un nouveau signe de sa transformation, dû à son errance dans l’Entre-deux-mondes inquiétant.
— Mon anima…, m’appela-t-il de cette voix grave que j’avais tant aimée.
— Tu allais sortir ? demandai-je d’un ton neutre.
Il me lança son regard bleuté, celui qui m’avait toujours donné l’impression qu’il lisait en moi. Mais ça, c’était avant de rencontrer Gabriel.
— Ce rêve… Tu l’as fait aussi, n’est-ce pas ? souffla-t-il en posant une main chaude sur mon visage, qui raviva les sensations du songe.
Et merde ! Encore un truc d’animus ? Est-ce vraiment l’homme que les dieux m’ont choisi ? Mon âme sœur éthérique ? m’interrogeai-je, dubitative.
Armand m’attira contre lui et referma la porte de sa chambre, après avoir reculé de quelques pas. Depuis son retour parmi les vivants, c’était la première fois que nous nous retrouvions seuls, la première fois depuis six longues années… Dans ses bras, mon désir s’enflamma de nouveau. J’avais envie de lui. Mais était-ce le bon moment ? Nous n’avions même pas parlé…
— Ce rêve… c’était la dernière fois que nous faisions l’amour…, lui dis-je, glaciale, et cela le fit grimacer.
— Tu as tellement changé, Aurore… Tu es si froide, désormais…
Armand poussa un soupir révélateur en me relâchant pour aller s’asseoir sur le bord du lit.
Le jeune homme souffla entre ses doigts et lança une incantation qui activa un sort d’Éther. Dans la chambre, de légères gouttes se mirent à scintiller, en suspension dans l’air. Cela donnait un côté féerique à la scène. Je me surpris à sourire, la magie me faisait toujours autant d’effet, surtout depuis que j’en étais partiellement dépossédée.
— C’est ce qui m’a fait comprendre que ce n’était pas contre toi que je me battais, l’autre soir, ton élément personnel est l’Eau. Ton jumeau c’est le Feu, comme moi…
Armand me lança un regard de braise, je sentais son impatience. Il avait sûrement d’autres projets en tête que d’évoquer son traître de jumeau. Mais il savait aussi que j’étais une femme cérébrale, s’il ne m’expliquait pas tout, je ne cesserais d’y penser, et alors me charmer ressemblerait à une danse torride au cœur d’un tourbillon de glace.
— Killian… C’est ainsi qu’il s’appelle, et en effet, c’est un Éther, comme moi, mais son élément premier reste le Feu.
— Il sait également manier le pouvoir des ténèbres de la luxure. Il a tenté de m’y soumettre, ce soir-là… Je sais que tu le possèdes aussi, mais jamais tu ne l’aurais utilisé contre moi.
Le jeune homme se releva d’un bond, en colère, cette fois, il vint vers moi et prit mon visage en coupe :
— Je m’excuse pour ce connard de frère que les dieux m’ont donné. Crois-moi, nous connaissons l’intensité de ce pouvoir et cette façon insidieuse qu’il a de charmer de force la personne qui y est confrontée, je ne voulais pas t’exposer à ça.
— Rassure-toi, ça n’a pas fonctionné ! m’exclamai-je en ôtant ses mains de mes joues et en allant m’adosser contre le mur en face de son lit. En revanche, c’est ce qui m’a fait péter un plomb. J’étais furieuse, parce que j’avais cette nouvelle apparence et que tu ne pouvais pas me reconnaître, et puis quand on s’est battu, j’étais sûre que cela ne pouvait pas être toi… Vous êtes très différents.
Armand se calma et alla s’asseoir à la tête de lit, à l’opposé d’où je me trouvais. Les jambes écartées et les bras reposant sur ses genoux, il ne me lâchait pas de son regard perçant. Avant, j’en aurais rougi de gêne.
— Tu es l’une des seules à t’en rendre compte, on dirait… Des années à voir mon corps dans ce caveau. Me faire l’affront de m’enfermer là où repose notre mère que j’ai tant aimée… Et personne n’a rien remarqué, apparemment !
Je sentis la colère frémir dans sa voix. Je pense que tout le monde aurait mal réagi à sa place…
— Je ne comprends pas qu’Onyx ne s’en soit pas aperçu… Il ne me semble pas si dupe, et en plus, lui, savait que vous êtes jumeaux. Comment a-t-il pu se laisser berner ?
— Killian est très intelligent… Déjà, maquiller ma disparition en organisant sa mort, et puis… mon jumeau me connaît par cœur, c’est malheureusement la chose la plus belle et la plus terrible, dans notre lien. Prendre ma place socialement n’a pas du tout été difficile, pour lui.
— Mais je ne comprends pas, et votre signature magique ? Comment Onyx n’a-t-il pu rien voir ?
Le sorcier soupira, il devait sans doute entretenir des pensées meurtrières à l’encontre de son frère. Il y avait quelque chose qu’il ne me disait pas, et le fait qu’il détourne la tête ne fit que renforcer mon pressentiment. Il reprit sèchement :
— Je ne peux pas te répondre. Comme tu sais, notre clan est assez… spécial concernant l’utilisation de la magie. Nous fonctionnons différemment de tous les autres covens, c’est ce qui nous permet d’être toujours aussi puissants. Killian a su quelle faille exploiter, tout simplement. Et Onyx ne s’est jamais battu contre lui ou contre moi pour prendre conscience, comme ça a été le cas pour toi, de cette distinction d’énergie nous caractérisant. Et puis, sans me dénigrer, tant que nos rituels réussissent, que notre clan ne perd pas de sa magie, je crois que mon Roi avait d’autres chats à fouetter que de se pencher là-dessus. L’un de nous était mort, qu’aurait-il pu faire d’autre ?
Je le scrutai, dubitative, Onyx restait le fils d’Ishtar, c’est-à-dire la déesse des âmes elle-même. Il n’était pas si stupide, il avait dû se rendre compte du subterfuge, c’était certain… Mais je ne le fis pas remarquer à Armand. Je me demandais simplement quelle était la raison de ceci.
Plus j’y pensais, et plus je me disais, qu’en effet, je connaissais très peu le fonctionnement de la magie Bran. Mon clan n’avait cessé de nous seriner que leur magie des ténèbres demeurait impure, qu’ils l’utilisaient d’une manière détournée et contre nature… Sans jamais nous préciser la façon exacte dont ils s’y prenaient, d’ailleurs. C’était un secret jalousement gardé. Il était étrange qu’Armand me cache des choses, plus jeune, j’avais eu l’impression que nous nous disions tout, sans aucun filtre ni mystère. Mais peut-être étais-je plus naïve, alors, et je ne pouvais nier que je l’avais admiré, il avait incarné mon protecteur, plus âgé et plus expérimenté dans ce monde sans pitié.
Cela restait perturbant d’observer que nos rapports s’étaient inversés. J’avais évolué, ces dernières années, lui n’avait vécu que dans mon ombre, attendant, un geste… un mot de ma part. Armand dut saisir mon regard troublé par les fantômes du passé parce qu’il poursuivit :
— Je réglerai ça en temps voulu avec mon frère et mon clan. Maintenant, il y a des choses que je dois t’expliquer.
Je restai silencieuse, la pièce tanguait toujours. Bien appuyée contre le mur froid, je me demandais quelle quantité j’avais dû ingurgiter pour avoir l’impression que l’alcool continuait à monter dans mon sang au lieu de déserter ce dernier. C’était donc dans un état second que j’allais enfin entendre des réponses que j’avais cru ne jamais avoir.
— Il y a six ans de cela, lorsque nous devions nous retrouver pour que je t’aide à t’enfuir de ton clan, j’ai été en proie à un choix… cornélien, on pourrait dire ! Nina, la jeune adolescente contre qui nous nous sommes battus…
— La Seilbhe ? le coupai-je brusquement, me demandant réellement ce qu’elle avait affaire avec cet ancien « nous ».
— Oui, c’est ma petite sœur !
— Ah…
Je me souvins de ce que Loreleï m’avait confié sur Léah, l’ancienne Eau de Cassandre et le fait qu’elle avait eu trois enfants aux destins particuliers. Nous nous regardâmes quelques secondes, son visage était peiné, et le mien devait sans doute s’être endurci… une nouvelle fois.
— Tu en as encore beaucoup d’autres ? ne pus-je m’empêcher de demander pour confirmer les dires de mon amie à la chevelure rose.
— Non, Killian, moi, Nina, c’est tout. Nous sommes natifs du clan Cassandre, comme tu l’as probablement déjà compris, mais lors de notre cérémonie d’An naofa síoraí rogha, mon jumeau et moi-même avons choisi de servir le clan de Bran. C’était lui qui nous avait touchés à notre naissance, et même si notre mère avait gardé cela secret, comme c’est souvent le cas, dans ce type de situation, nos pouvoirs étaient évidemment liés aux ténèbres de cette Dia. Malgré tout, cela a profondément ébranlé notre coven.
— Cela ébranlerait n’importe lequel tant que ça concerne les sorciers de Bran…, fis-je remarquer platement.
— Sûrement, mais le clan Cassandre a toujours été très lié à celui d’Astoria, ces derniers ont quelque peu contaminé, voire gangrené mon clan de naissance, avec leurs idées terrifiantes.
— Un Bran qui dit cela… Est-ce étonnant ? lançai-je, ironique.
— Ce qui m’étonne, c’est que tu n’aies toujours pas enlevé tes œillères… De quoi as-tu peur, Aurore ?
— Peut-être de m’endormir avant que tu n’aies fini tes explications ? répliquai-je de mauvaise grâce.
Armand se mit à rire doucement.
— Toujours ce petit caractère que j’aime tant ! sourit-il faiblement, alors que son regard d’un bleu profond plongeait dans le mien.
Comprenant que je n’émettrais aucune réaction, le sorcier reprit après un léger soupir :
— Nous étions les asarlaí les plus puissants de notre génération, au cœur de notre coven, et comme nos pouvoirs déclinent un peu plus à chacune d’elles, je crois que notre départ a été vécu comme une trahison. Nina aussi était extrêmement puissante, malgré son jeune âge. Alors, Daenerys, pour ne pas risquer de la perdre elle aussi, nous a posé un ultimatum, quelques mois avant que tu ne doives être liée au dieu Lífþrasir.
— C’est-à-dire ? Et pourquoi juste à ce moment-là ? Cela devait faire bien des années que votre cérémonie avait eu lieu.
— Oui, mais la situation s’est aggravée très rapidement, pour les sorciers de ce coven. Après avoir assisté à cette discussion, hier, entre Cassandre et sa Reine, je crois mieux comprendre pourquoi…
— Ils ont eu peur de perdre Nina lors de sa cérémonie… et de devoir dire adieu à l’une des dernières sorcières de pouvoir de leur clan, résumai-je à voix haute en songeant qu’il ne pouvait pas y avoir pire timing.
Armand acquiesça, la mine sombre. Et comme nous étions en train d’évoquer la Reine du clan de Cassandre, qui n’était autre que ma tante, je me demandais encore quelle idée saugrenue un membre de ma famille s’était mise en tête pour asseoir son pouvoir sur une jeune innocente.
— Nous avions jusqu’à Beltaine avant que ne se termine l’ultimatum de Daenerys. Soit nous lui confiions le secret du clan Bran concernant notre magie luxuriante, soit le corps de Nina servirait de réceptacle pour accueillir la déesse Cassandre elle-même.
Le choix qui avait été fait me parut alors évident.
— Outre le fait que tu viens de me prouver que ma tante est aussi manipulatrice que les sorciers de mon clan, quel est le rapport ?
— Je ne pouvais pas, et sauver ma sœur, et te sauver. Je ne pouvais pas enlever Nina du clan Cassandre, et en même temps prendre la fuite avec toi. C’est un choix qui m’a torturé jour et nuit pendant bien trop longtemps. Soit j’allais t’extirper de cette énième horreur, soit j’épargnais à ma petite sœur un acte cruel. J’allais perdre ma sœur, Aurore ! Imagine-toi perdre Isleen ? Savoir que tu ne pourras plus jamais lui parler parce qu’une déesse, ta déesse, aurait pris sa place ?
Cette perspective me glaça le sang, je n’avais jamais songé à ce type de raison, dans tous ces moments où je m’étais demandé pourquoi Armand m’avait fait faux bond, c’était pire que ce que j’avais envisagé. Je rétorquai un peu moins sur la défensive :
— Je ne conçois pas un monde sans ma petite sœur. Son existence me fait tenir, l’espoir qu’un jour je la retrouve, et aussi la pensée de savoir qu’elle est en vie, quelque part, qu’elle au moins a le droit d’être heureuse… Je n’imagine pas ce que tu as enduré, je ne t’en veux pas, je suis même plutôt… surprise de savoir que tu as hésité entre nous deux. Cela prouve tout l’amour que tu me portais. Mais Cassandre s’est réincarnée, et moi j’ai dû m’enfuir seule… Alors que s’est-il passé ?
Armand serra les poings et se leva brusquement du lit. La colère s’était de nouveau peinte sur ses traits séduisants.
— J’ai cédé au chantage de Daenerys, même si j’honore Bran avec la plus grande ferveur… Je ne comprenais pas qu’il puisse laisser ce genre de choses arriver à Nina, et même à toi, c’était tellement injuste ! Alors, j’ai pris la décision de dévoiler à Daenerys notre secret. D’échanger notre puissance contre la vie de ma sœur. Mais… Killian avait également son mot à dire, et nous avons beau être identiques physiquement, mentalement c’est autre chose ! Nous nous étions mis d’accord pour garder ça pour nous, ne pas mêler notre Roi à cette histoire.
Un très mauvais choix…, songeai-je, cela aurait dû être la première chose à faire.
Les deux frères avaient bafoué une des règles principales de notre communauté, le souverain du pouvoir sacré se situait au-dessus de tout.
Armand commençait à tourner en rond dans la chambre, et moi, je me sentais de plus en plus ailleurs. Comme sur un petit nuage…
Ce n’est pas possible, j’ai certainement dû fumer le Sícideil, en plus de siphonner cette satanée bouteille !
— J’ai donc voulu tout dévoiler à Daenerys, sauver ainsi Nina et ensuite te rejoindre et m’enfuir avec toi. Mais…
— Mais ton frère n’était pas d’accord…, présumai-je en recollant les morceaux.
— C’est le cas de le dire ! s’emporta-t-il, la voix grondant d’une haine si ancrée en lui qu’elle m’intimida. Killian est un sorcier plus dévoué que moi, sans doute. Mon jumeau s’avère être un homme de logique et de calcul, alors que moi, je me laisse toujours aller à mes sentiments. Il était contre, pour lui, le clan et notre dieu passaient avant tout. Même avant Nina. Nous nous sommes affrontés violemment, ce soir-là. Et je n’ai pas eu le cœur de mettre toute ma force contre mon jumeau, il m’a eu… comme toujours. C’est donc après m’avoir battu qu’il a mis en scène sa propre mort tout en prenant ma place.
Armand marqua un long silence. Ses yeux brouillés de larmes perturbèrent une partie enfouie de moi. J’avais tant pleuré devant lui, étant adolescente, et cette fois encore nos situations s’inversaient.
Je quittai le mur de la chambre pour le rejoindre et pris sa main dans les miennes. Mes doigts caressèrent sa peau dans un geste inconscient et machinal. Le jeune homme au regard d’un bleu de minuit s’éclaira d’une lueur d’espoir et je soupirai :
— Je crois que tous les mots ne suffiraient pas à dire à quel point ce qu’il t’a fait est cruel. C’est notre malédiction, finalement, nous souffrons au nom de ces dieux, jusqu’à en devenir inhumains… comme eux.
— Je ne l’ai pas revue Aurore… Tu imagines ? Je n’ai pas pu dire au revoir à ma petite sœur… J’ai été emprisonné dans ce caveau, et j’ai mis des semaines à comprendre ce qui m’était arrivé. Des mois pour contrôler mon âme et pouvoir enfin sortir de cette maudite tombe, afin de trouver un moyen de réintégrer mon corps, confia-t-il, le cœur meurtri. Hier matin, c’était la première fois que je revoyais Nina en chair et en os. Et j’ai pu me rendre compte de mes propres yeux que mon frère avait consenti à ce qu’elle devienne la réincarnation de Cassandre… Cet enfoiré l’a abandonnée !
— Je comprends mieux ton comportement étrange… Ta tristesse et ta colère quand tu l’as vue. J’imagine que ce n’était pas chose facile que de te battre contre elle.
— J’ai affronté Cassandre, personne d’autre…
— La déesse t’a dit que son offre tenait toujours… Que comptes-tu faire ? Tu vas tenter de sauver ta sœur ? demandai-je doucement.
Le sorcier aux longs cheveux noirs m’adressa un sourire mélancolique et souffla en se rapprochant de mon visage :
— Ne t’inquiète pas pour cela, ça ne te concerne pas. Tu dois te concentrer sur toi, maintenant !
Je hochai la tête, puis poussai un lent soupir tout en lâchant la main d’Armand. Ses beaux yeux n’étaient plus humides, il avait sans mal relégué sa tristesse au second plan.
C’était étrange de savoir enfin la vérité, et finalement, elle n’avait rien à voir avec moi. J’avais été un dommage collatéral dans une histoire de famille et une jalousie entre clans, ni plus ni moins. Peut-être qu’au fond de moi, je ressentais du soulagement, et aussi un sentiment d’injustice… On m’avait toujours tout pris, même l’homme qui, tel un ange dans mon enfer, aurait pu être une présence salvatrice au moment de mon exil.
Tant de souffrance m’avait assaillie, en croyant qu’il m’avait trahie, et pourquoi ? Que pourrais-je bien faire de ces souvenirs terribles où la douleur de l’avoir perdu avait été telle que j’avais failli abandonner… réduire mon existence risible à néant. Alors que lui, il avait été là, tout le temps, près de moi, il n’avait pas renoncé et m’avait fait assez confiance pour garder un esprit sain, il avait eu la certitude qu’il reviendrait un jour devant moi…
Encore dans cet état de flottement, je lui avouai faiblement :
— J’ai cru mourir, sans toi… C’était tellement dur. J’imaginais que tu m’avais abandonnée, que toi aussi tu ne voulais plus gérer mon fardeau. J’ai pensé que tu me laissais à Lífþrasir, que ça ne te ferait rien et que…
— Chuut…, me coupa Armand en posant un doigt léger sur mes lèvres, je ne peux pas en écouter davantage.
Et sans autre forme de procès, il m’embrassa avec une fougue qui me désarçonna. Les effluves de son odeur accentuèrent mes vertiges. Le présent se superposa au passé, et le désir de mon rêve explosa dans mon être. Il n’y avait plus qu’Armand, son corps élancé soudain contre le mien, ses mains se raccrochant à moi comme pour se prouver que j’étais de nouveau tangible.
Nous étions enfin réunis sur le même plan d’existence.
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