Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes

Vingt-cinquième magie : Indifférence et déférence.

Vingt-cinquième magie :

Indifférence et déférence.

 

Te voir si affaiblie m’enrageait… Tu n’étais plus que l’ombre de toi-même… Une ombre brodée dans les ténèbres du Chaos. Je n’avais jamais côtoyé cette puissance à un tel paroxysme que cette nuit où j’ai capté l’appel désespéré de ton âme.

Ironie du sort, moi qui venais une nouvelle fois à ton secours, j’avais été simplement effacé de ta mémoire.

Si tu savais combien de temps j’ai hésité à venir sur les terres maudites d’Astoria, si tu savais les regards et les remarques insolentes que j’ai dû supporter et faire taire, quand les membres éminents de mon clan ont su que j’accédais à ta requête, alors même que les tiens assassinaient sauvagement les sorciers de mon coven. Beaucoup m’ont demandé ta tête au bout d’une pique… L’outrage d’Astoria devait être puni, et j’étais on ne peut plus d’accord avec ce fait.

Pourtant, je savais que tu n’étais qu’une innocente, je l’ai su quand je t’ai vu attiré par le sort de destruction de cette jeune sorcière qui hante ma mémoire, et j’en ai eu la confirmation quand cette autre a pris ta place ce jour-là… Tu serais bientôt la victime d’un être qui me dépassait en termes de puissance. L’ambivalence de mes sentiments m’accablait ; pour la première fois, je plaçais mes intérêts personnels avant ceux de mon clan, et tout cela à cause de toi !

Comprenais-tu que ma froideur n’était que le reflet de l’intérêt que je te portais ? Avais-tu saisi que ma colère à ton égard n’était dirigée que sur ton incapacité à te libérer de tes chaînes ?

Tu rejetais mes mains tendues avec ce dégoût qui me donnait envie de détruire ce clan qui t’avait brisée et rendue si faible… Bien des fois, j’ai voulu t’arracher à leurs griffes et t’emmener de force dans mon antre pour qu’éclate la vérité, pour que tu appréhendes les enjeux véritables de la guerre qui se déclarerait inexorablement entre nos covens…

Je voulais que tu acceptes ma main tendue pour que je t’ouvre les yeux sur la réalité, pour te faire partager les secrets d’une magie que tu maîtriserais comme personne. Je voulais te donner cette chance d’être libre, et de forger ta destinée, au contraire de toutes celles avant toi qui avaient été sacrifiées sur l’autel de l’ignorance et de la peur.

Une nouvelle fois, tous mes souhaits se sont noyés dans les ténèbres, dès l’instant où tu t’es immergée en elles.

Onyx Ishtar, Roi du pouvoir sacré de Bran

 

Cette entrée en matière me déstabilisa, devais-je m’excuser ? Hors de question.

J’étais souveraine au même titre que lui, et il savait très bien, pour l’avoir observé par lui-même dans mes songes, que je n’étais pas au meilleur de ma forme. Le Roi du pouvoir sacré de Bran semblait très différent de ce moment-là, d’ailleurs, il avait paru inquiet pour moi, alors qu’en cet instant, il demeurait froid et piquant, indifférent même à ma personne, presque hostile lorsque, ne désirant pas baisser le regard, nous entrâmes dans un petit jeu de pouvoir destiné à montrer qui aurait l’ascendant sur l’autre.

— Vous êtes bien placé pour comprendre qu’un souverain a parfois des obligations qui le retiennent…

— Parce que maintenant se faire vêtir et parer comme une princesse rentre dans nos obligations ? Quelqu’un a certainement dû oublier de me donner cette information…, lança-t-il d’un air égal, mais avec une forme d’insolence qui fit rire sa délégation au complet.

Je quittai son regard sans regret, touchée par la pique. Avais-je commis une erreur en me vêtant ainsi ? Est-ce que je l’aurais fait pour lui la veille ?

Les sorciers autour de lui se trouvaient déjà confortablement installés, certains asarlaí avaient même les pieds sur la table qui traversait une grande partie de la salle de réception. Je crus m’étouffer de rage en apercevant cela. Une dizaine de sorciers de Bran avait donc pénétré sur les terres d’Astoria, et avec mon consentement, ce que j’avais toujours beaucoup de mal à saisir. Je ne reconnus bien évidemment personne, hormis un homme… tout près d’Alexiel.

Une silhouette de taille moyenne, des muscles saillants sous une chemise ouverte au niveau de torse, des cheveux mi-longs d’un noir de jais et un visage qui me fit rater un battement de cœur. Nos regards s’accrochèrent, et ses yeux d’un bleu céruléen me déroutèrent, leur nuance était différente de celle d’Armand, mais hormis ce détail… ils étaient le reflet parfait l’un de l’autre. Je me retrouvai décontenancée par cette réalité, depuis quand Amand avait-il un frère jumeau ?

Une pointe de peur passa fugitivement dans mon esprit, et je savais que ce n’était pas la mienne, mais celle d’Armand. Son jumeau esquissa un sourire diabolique et envoya aussitôt son pouvoir caresser le mien, une énergie sombre et prenant sa source dans la luxure et la concupiscence vint lécher ma peau. Je me trouvai vite étourdie, mon champ de vision ne se réduisit plus qu’à cet homme séduisant qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui que j’aimais… Ce pouvoir m’enivra rapidement et des promesses de plaisir vinrent s’ajouter à la caresse de la soie sur mon être. Le regard du sorcier Bran se teinta de surprise, pour autant, il ne mit pas fin au jeu malsain dont je ne connaissais aucune règle. Son pouvoir s’insinua plus bas, au niveau de mon entrejambe et un gémissement involontaire s’échappa d’entre mes lèvres. Ce fut à cet instant qu’une vague sombre se propagea en moi, une magie froide qui ne provenait pas de moi courut dans mon être et le charme fut rompu :

— Je te déconseille de retenter cette manœuvre, où je me verrai dans l’obligation de te faire bien plus mal que tu ne l’aimerais, claqua la voix d’Armand à mes côtés.

Alors que le sorcier Bran sortit de mon ombre pour se placer à mes côtés, je vis la surprise se peindre sur les traits des sorciers nous faisant face. Leurs regards allèrent d’Armand à son jumeau, comme si cette situation paraissait inhabituelle, et je ne pus comprendre pourquoi.

En face de nous, le jumeau imperturbable continua à sourire, provocateur, tout en m’envoyant un baiser de la main :

— Quel plaisir de te retrouver, Armand !

À l’entente de ce prénom, plusieurs membres de la délégation Bran poussèrent des exclamations de stupéfaction. Une œillade noire de l’homme qui avait pris la parole les fit taire et il poursuivit :

— Nous n’avons pas eu de petite carte de ton passage de l’Entre-deux, mais apparemment tout va bien pour toi… au bout de la laisse d’une Reine ennemie dans un clan de dévots et d’hypocrites… Exactement là où je t’ai toujours imaginé !

Je détournai mon attention du sorcier pour la reporter sur le Roi du clan Bran près de lui, son visage avait quitté son masque d’indifférence, la colère se peignait à présent sur ses traits bruts. À mes côtés, Gabriel murmura d’une voix à peine audible :

— Il ne t’a rien fait que je doive punir au nom du lien qui nous unit désormais ?

— Non, encore quelque chose que j’ai dû oublier des capacités dont ces sorciers sont dotés.

— Alors, reste sur tes gardes… Une Reine ne devrait pas pouvoir se laisser ensorceler aussi facilement !

Je relevai la tête vers l’Éther à la longue chevelure lunaire, il demeurait tendu et moi, j’étais désarçonnée par sa réplique autant que par l’attaque du sorcier Bran.

Ai-je pu un jour trouver véritablement ma place dans ce monde d’apparences et de jeux de pouvoir ?

Près de moi, Armand cachait quelque chose et à travers notre lien étrange, je ressentais sa peur grandissante. J’étais comme une empathe dénuée de toute émotion personnelle et n’éprouvais que les siennes. Pourquoi ce phénomène était-il possible entre nous ? Que s’était-il passé pour que je sois liée à lui depuis que j’avais pénétré l’Entre-deux ?

— Au moins, moi, je n’ai pas trahi mon propre frère en l’enfermant dans la tombe de notre mère tout en prenant sa place… n’est-ce pas, Killian Ypsilántis ?

Quelques nouvelles exclamations abasourdies résonnèrent dans le lieu. J’étais la première surprise de ce que je venais d’entendre, parce que cette histoire me semblait horrifiante.

Les sorciers Bran présents scrutèrent les jumeaux avec insistance tandis que l’incompréhension régnait dans la salle. La confusion eut l’avantage de me donner quelques instants pour me recentrer sur mes pensées et non sur les sentiments de colère qui émanaient désormais de mon amant. Ce parasitage commençait à devenir ennuyant.

— Quel frère ferait cela ? Vous faire passer pour lui et le laisser crever dans une tombe ? Votre clan arrive encore à me surprendre par son ignominie et sa cruauté, lançai-je d’un air écœuré, incapable de résister à ce désir de protéger Armand et de le défendre.

Onyx poussa un grognement et annonça d’une voix forte et directive :

— Armand, Killian, nous réglerons ce problème en interne, puisque je doute, Armand, que tu souhaites devenir Scriosadh, n’est-ce pas ? Quant à vous, Reine du pouvoir sacré d’Astoria, ne vous laissez pas tromper par les apparences où vous risquez de vous faire prendre bien plus vite que vous ne l’auriez imaginé…

L’appréhension d’Armand se transforma en un soulagement évident face aux mots de son Roi.

Redoutait-il tant que ça d’être banni de son clan ? Au vu de ce que son frère lui avait fait subir, craindre cette éventualité n’est-ce pas un peu dérisoire ?

— Je ne suis pas une pièce que l’on prend si facilement…, répliquai-je, agacée, avant de me rendre compte du double sens de mes paroles.

Ce dernier n’avait pas échappé au souverain qui étira son sourire, sans mot dire. Pourquoi me sentais-je sur le point de tourner les talons et de fuir en courant loin de cet homme ? L’attrait qu’il exerçait sur moi restait contrôlable, pourtant, une partie de moi voulait y céder sans aucune retenue. Je la fis taire en m’avançant vers ce Roi qui me fit penser à une bête sauvage indomptable, redoutée de tous. Le protocole voulait que je m’asseye à ses côtés, pour établir notre égalité. Mais nous avions beau être deux dignitaires, doublé de deux Fothaidh, lorsque je pris place à sa gauche, j’eus le sentiment désagréable de n’être qu’une sorcière mineure.

Les asarlaí de nos clans se mêlèrent dans les quatre coins de la grande salle pour la sécuriser et nous laisser l’intimité que ce genre de rencontre exigeait. Le frère jumeau d’Armand, apparemment nommé Killian, resta debout derrière son Roi, je supposai donc qu’il était tout comme Armand capable de maîtriser la magie de l’Éther. Suivant les mêmes usages, Alexiel se positionna derrière mon fauteuil.

Devant nous, une femme de taille moyenne, aux cheveux coupés en un carré asymétrique d’un noir d’ivoire et aux yeux de la même teinte, prit place face à Onyx, aux côtés de Narcisse et d’Alyce qui se retrouvaient face à moi. Nos pentacles étaient incomplets, mais cela était déjà bien suffisant pour traiter d’un sujet dont j’ignorais tout. Gabriel ne possédait pas de place attitrée, protocolairement parlant, mais étant donné que l’Éther de Lífþrasir ne s’embarrassait jamais de rien, il s’installa près de moi en s’asseyant directement… sur la table.

Je ne peux pas dire que je suis mal entourée…, songeai-je, déroutée au milieu de tous ces sorciers que je ne connaissais pas et dont la puissance à peine contenue embrouillait mes sens.

Des servantes amenèrent de quoi répondre aux besoins qu’entraînaient de longues heures de discussions diplomatiques interminables. Je n’avais pas envie de jouer à ces jeux-là avec cet homme dangereux. Au fond, je redoutais d’ailleurs de savoir à quels jeux je désirais jouer avec lui…

— Alors, de quoi vouliez-vous m’entretenir, Dame d’Astoria ? m’enjoignit Onyx, sans préambule, sa voix sombre alourdissant sans peine l’atmosphère.

Un silence s’était déposé avec une certaine légèreté sur la salle de réception et je sentis peser sur moi tous les regards.

Qu’aurais-je fait hier ? ne cessai-je de me demander, parce que je ne souhaitais pas commettre d’impair avec moi-même. Après tout, je l’ai fait venir ici pour une très bonne raison… mais une raison qui n’est aujourd’hui plus d’actualité…

— Veuillez excuser ma Reine, intervint Alyce d’une voix amère, quelques inconvenances l’ont assaillie cette nuit.

La sorcière de Bran assise en face de nous m’offrit un regard noir aussi bien au sens propre qu’au figuré, je n’avais jamais vu une teinte d’iris si nébuleuse. Ses yeux semblaient hantés par les abysses. Un sourire cruel s’afficha sur ses lèvres maquillées d’un rouge vif et elle balança d’un ton méprisant :

— Mon Roi et notre pentacle ont dû essuyer une nouvelle attaque de sorciers d’Astoria, cette nuit. Quatre de vos asarlaí se sont précipités sur nos terres et ont réussi à massacrer trois des nôtres… Mon souverain porte encore sur ses mains le sang de nos frères et sœurs qui ont agonisé longuement sous vos sorts putrides… et pourtant, il se tient là devant vous avec toute l’amabilité qu’il peut offrir à votre clan, malgré votre perfidie… Trouvez-vous que cela vaille vos petites déconvenues, chère Reine ?

Des frissons d’horreurs déferlèrent sur ma peau et la peur ardente de connaître certains d’entre eux me serra le cœur… je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule pour croiser le regard inquiet d’Armand, ce n’étaient pas mes sentiments, mais bien les siens.

Comment pouvait-il m’aimer dans ces conditions ? Aimer la femme qui était à la tête de ceux qui décimaient les membres de son clan. J’osais espérer que je n’avais pas été mise au courant de ce type de manœuvre, ou pire encore, que je n’en avais pas été la commanditaire. Est-ce que ma demande de rencontrer cette délégation Bran avec Onyx à leur tête n’avait été qu’un subterfuge habile pour les frapper vilement ?

Mal à l’aise, je reportai mon attention sur l’homme façonné dans les ténèbres à mes côtés. Son regard impétueux brillait d’une lueur étrange. Il ne laissait rien paraître d’une quelconque peine ou haine, son expression me fit penser à celle d’un jaguar à l’affût, à l’affût du moindre signe de faiblesse. Remarquant que je ne relevai pas l’outrage de la sorcière à mon encontre, il lança à sa sorcière de Feu :

— Cendre, je te prierai de ne pas manquer de respect à une Fothaidh, qu’importe son titre ici, elle n’en demeure pas moins un être du Sidhe devant qui tu dois t’incliner. On ne peut pas aller contre nos usages.

La femme dont le maquillage particulier mettait en valeur sa beauté se mit à rire ouvertement et son regard sans vie se mesura à celui de son Roi :

— Où voyez-vous une Fothaidh ici ? Je ne vois que vous mon Roi. Elle n’est qu’une femme bien incapable de survivre seule sans son harem de bélîtres et de traîtres. Elle ne sait que se pavaner avec un titre qu’elle n’habite aucunement. Une Reine avec des marques royales, mais sans véritables sujets, une Reine incapable de mobiliser la magie de cette terre, elle empeste la magie Lífþrasir, ça oui, mais je ne sonde aucune once de magie d’Astoria en elle…

Gabriel leva la main, ne tardant aucunement à réagir sous l’insulte faite par une sorcière du pentacle d’un autre clan, mais Onyx le prit par surprise en se redressant d’un bond. Sa chaise se renversa derrière lui dans un fracas qui brisa un instant le silence oppressant du lieu.

— S’il y a une chose que je ne tolère pas, c’est l’insubordination ! vociféra-t-il d’une voix chargée d’Éther qui satura entièrement la salle pendant une seconde à peine.

Cela fut bien suffisant pour entrer en résonance avec les auras de tous les sorciers présents, certains tremblèrent sous le choc, d’autres durent se soutenir en s’appuyant sur le mur le plus proche, quant à moi, j’eus l’impression qu’une vague ténébreuse tentait de m’arracher à ce plan d’existence pour me noyer dans un océan sans fond… Je résistais un instant, le souffle court.

Son aura se mobilisa tout autour de lui et je ne pus retenir un gémissement d’horreur lorsque je vis les tentacules d’un noir abyssal se matérialiser dans notre réalité et envelopper Cendre. L’une d’entre elles gifla si fort son visage qu’elle tomba à la renverse et un sillon de chair se creusa sur sa joue. Pour autant, la jeune femme ne sourcilla pas…

Ce clan me semblait désormais encore plus cruel que je ne me l’étais imaginé pour qu’une telle blessure ne provoque chez un sorcier Bran rien d’autre qu’une douleur contenue. La sorcière nous offrit une révérence contrite avant de déclamer d’une voix ébranlée :

— Mes excuses, mon Roi… J’ai manqué de discernement.

Je jetai un œil tout autour de nous, tout le monde avait assisté, impassible, à cette scène aussi violente qu’inattendue. L’Éther de Bran y avait lancé un regard dépité avant de reporter son attention sur moi. Je me sentais mal. Cette montée de brutalité fit ressurgir quelque chose… mon esprit ne s’en souvint pas, mais ce ne fut pas le cas de mon corps dont les blessures se réveillèrent vivement. Je me levai prestement alors qu’une nausée soudaine souleva mon estomac. Je me crispai violemment. Tout sauf ça !

Sans doute avais-je pâli, car lorsque Onyx se détourna lentement vers moi, ses yeux s’agrandirent, avant de reprendre une expression indifférente.

Gabriel chuchota à mon oreille :

— Tu peux écourter cela en les répudiant chez eux… et tu pourras alors te reposer !

Je lui lançai un regard dégoûté, comment pouvait-il penser que je ferais cela avec ce que je venais d’entendre et d’observer ? Je dépassai ma nausée, même si elle me comprimait toujours le ventre… J’espérais au moins que ce n’étaient pas les premiers signes d’une infection.

— Pour tout vous dire, je ne me souviens plus des raisons exactes qui m’ont poussée à vous inviter sur mes terres…, avouai-je ne voulant plus jouer plus longtemps à celle que je n’étais pas.

— Aurore ! m’interpella Armand d’une voix réprobatrice, m’intimant ainsi de me taire.

— Beaucoup de choses semblent vous échapper…, répliqua Onyx, acerbe, alors que ses lèvres n’exprimaient plus rien. Seriez-vous déjà sénile avant l’heure ?

Nous n’étions séparés que par une trentaine de centimètres et ses tentacules éthériques ne s’étaient pas dissous sur le plan de l’Entre-deux. Elles n’étaient certainement visibles que par moi dorénavant. Sa magie me caressa étrangement, leur frôlement sur ma peau faisait naître une sorte d’attente dans mon esprit fracturé. Pour autant, je ne me démontai pas, cet attrait pour lui me révulsait, je devais contre-attaquer, repousser de toutes mes forces cette attirance contre nature :

— Ainsi donc, vous punissez l’insolence chez vos pairs, mais me l’infligez vous-même de votre bouche…

— Ma bouche saurait vous infliger des choses bien plus regrettables que quelques paroles piquantes… des choses que vous pourriez même aimer, d’ailleurs.

— Finalement, homme ou Fothaid, cela n’a aucune incidence sur votre goujaterie, me moquai-je franchement en riant, et tout ceci ne me donne pas l’impression que vous avez essuyé des pertes cette nuit. Peut-être n’est-ce encore qu’un mensonge parmi ceux pour lesquels les Bran sont réputés ?

— Sachez, mademoiselle Callahan, que contrairement aux deux hommes à vos côtés et avec qui vous avez choisi de vous lier, je ne mens jamais. J’obtiens toujours ce que je désire par la franchise… Les hommes de pouvoir n’ont pas besoin de ces stratagèmes ridiculement míshásta pour parvenir à leur fin. Ainsi, au-delà du fait que vous possédez un goût lamentable pour choisir ceux qui vous entourent, je me pose une question : comment comptez-vous jouer vos prochains coups ? Me mentirez-vous, comme vous vous mentez à vous-même ? Ou assumerez-vous vos décisions sans vous laisser dresser par deux Éthers qui vous écrasent par leurs désirs égoïstes ?

Onyx avait achevé sa tirade en me quittant des yeux pour désigner Gabriel et Armand près de moi. Sa voix forte et sombre résonna curieusement en moi, ses paroles me mortifièrent par leur franchise crue. Mais qui était-il pour se permettre ainsi des remarques qu’aucune personne sensée, et un tant soit peu diplomate, ne balancerait à la figure d’une Reine ? Je sentis la colère de Gabriel rejaillir sur son aura et son rayonnement commença à m’envelopper alors qu’un éclat de pouvoir vint s’ajouter à celle d’Onyx. Je devenais particulièrement sensible à la magie du sorcier Lífþrasir depuis que sa marque ornait mon front. Armand se replia sur lui-même, Onyx représentait toujours son Roi, et sa position dans son clan restait encore à définir.

Lorsque je me mis à parler, ma voix me parut incertaine, étais-je vraiment à ma place dans ces jeux de pouvoir ? Était-ce vraiment à cela que ressemblait ma vie ?

— Tout ce que j’ai à vous répondre, c’est que vous pouvez garder votre morale quand on sait les mœurs des adorateurs de Bran. Vous n’êtes personne pour me parler comme si vous saviez quelque chose de mes choix ou de ma vie… En outre, vous venez d’insulter mon animus, chose que je ne tolère pas ! Ainsi, je vous conseille de modérer vos propos…

Onyx s’avança d’un pas vers moi, sa posture devint provocante ; c’était un homme dont la carrure musclée me faisait paraître physiquement insignifiante. Un lent sourire prédateur étira ses lèvres d’un rouge vermeil :

— Étrange que vous le désigniez seulement en tant qu’animus alors qu’un autre lien s’est forgé entre vous désormais…, fit sous-entendre Onyx avant de durcir le ton. Attention, vous commencez à vous montrer menaçante… N’oubliez pas que dans l’attente de la réussite de votre Élévation, vous n’êtes pas une Fothaidh accomplie, vous me devez ainsi toujours le respect !

Je déployai mon aura, agacée, mais elle ne réagit pas comme je l’espérais. Certes, elle satura également l’espace m’entourant, mais elle avait un goût d’Armand et de ténèbres qui me surprit véritablement… J’eus un rire froid, il était assez ironique que celui qui s’avançait dangereusement vers moi, tout Éther déployé m’accuse d’être menaçante :

— Je vous accorderai mon respect comme vous le mériterez, et surtout quand vous arrêterez de sous-entendre que je fais des choix stupides et irraisonnés… En attendant, vous et votre clan de sorciers noirs, vous pouvez bien aller vous faire bouffer par des harpies !

Des hoquets de stupeurs retentirent dans la salle, autant parmi la délégation d’Onyx que parmi mes sentinelles. J’étais fatiguée, éreintée, brisée intérieurement, et je ne voulais qu’une chose, sortir d’ici et tenter de recoller les morceaux de ma psyché. Onyx ne sourcilla pas, il resta parfaitement immobile comme pétrifié par l’affront que j’avais osé lui faire devant témoins.

Nous nous défiâmes du regard. Le sien s’illumina et je sentis le mien faire de même. Killian s’avança d’un pas, la fureur s’emparant de ses traits, sa magie me frappa sans même que j’aie eu le temps de lever un bouclier. Son pouvoir sombre s’infiltra en moi, et ce ne furent plus des promesses de luxure qui me dévorèrent, mais bel et bien un torrent de désir humiliant qui vint me heurter à tous les niveaux sensibles de mon corps. Son pouvoir de séduction effleura mes blessures encore lancinantes et je gémis de douleur en m’effondrant à genoux.

À cause de mon manque de réaction, Gabriel murmura quelques mots et je me retrouvai instantanément préservée par une bulle d’Éther. Il avait réagi avant mes égides du clan d’Horus dont la protection s’ajouta à celles du sorcier Lífþrasir. En conséquence, le pouvoir de Killian cessa brusquement de m’humilier en public, et une colère froide et puissante me frappa. Elle jaillit du plus profond de mon être et je ne fis rien pour la reléguer au second plan. Elle explosa en moi alors que Killian lançait d’une voix bouillonnante de fureur :

— Agenouille-toi devant notre Roi, Scriosadh insignifiante, tu mérites de mourir comme tous ceux de ta putain d’engeance ! 

— Killian, ceci ne nous concerne pas…, essaya de tempérer son frère à mes côtés en posant une main sur son bras.

Le sorcier Bran lui jeta un regard noir :

— Si tu ne te sens pas touché par les actes insultants de ton épouse, c’est ton problème Armand, mais moi, je la tuerai plutôt que de la voir s’en prendre à notre Roi, et je dis bien notre Roi, parce que j’espère que tout ceci ne t’aura pas écarté de ta loyauté envers notre clan !

Les mots s’emmêlaient dans mon esprit, cela n’avait aucun sens. Nous n’étions pas unis, n’est-ce pas ? Nous n’avions réalisé aucune cérémonie de Handfasting !

Enfin pas que je m’en souvienne…

Le ton monta très rapidement entre les jumeaux et, en me relevant péniblement, je fus frappée par une vague de colère qui déséquilibra la mienne. Celle d’Armand face au coup de poing au visage que son frère lui assena brutalement. Cette agression m’ébranla comme si j’en avais été la victime et je criai de rage :

— Ne le touche pas, pourriture de Bran !

Gabriel à mes côtés dut sentir mon attaque avant qu’elle ne prenne forme parce qu’il s’écarta d’un bond pour atterrir sur la table de la salle de réception, évitant ainsi d’être impacté par la projection fulgurante d’une déferlante de mon Éther. Cette dernière, sous la forme d’une masse ténébreuse difforme, fondit sur Killian, l’encercla à la gorge et le propulsa sur le mur en face de nous. Il resta ainsi suspendu dans les airs, suffoquant sous la force de mon assaut.

Les sentinelles s’éloignèrent de nous, mais aucun membre d’Horus ne jugea bon de nous protéger d’un bouclier afin d’empêcher de quelconques dégâts dans le manoir. La source ténébreuse de ma magie me choqua bien plus que je n’aurais pu l’admettre. Pourquoi semblait-elle aussi ombreuse et malsaine que celle des sorciers que j’abhorrais ?

Je ne désirais plus assister à cela.

Tous scrutaient ma magie de fumée noire étrangler Killian qui ne perdit pas de sa constance et se contenta de me toiser.

Je ne désirais plus participer à cela.

C’est alors que je me sentis flotter. Je fermai les yeux, et lorsque je les rouvris, j’eus l’impression curieuse de distinguer la scène au travers d’un voile.

Ma voix déformée par la colère ne m’appartenait plus… J’étais comme spectatrice de mes propres actes. Je crus bien que je venais de me recroqueviller en moi-même, dans ce lieu sombre et incertain, ou plus rien ne pouvait m’atteindre.

— Trois fois déjà que tu t’octroies le droit d’utiliser ta magie luxurieuse sur moi… Ainsi donc, ton châtiment sera la mort pour ton impudence petit sorcier insignifiant ! prononça ma voix qui n’était plus vraiment la mienne.

Un instant, mon aura sembla se décupler, et tous les asarlaí présents mirent instinctivement une main sur leurs tempes à cause de la résonance de cette magie ancestrale avec la leur. Je perçus du coin de l’œil Onyx s’avancer vers moi, déstabilisé certainement par le spectacle auquel il assistait. Il venait de gonfler son aura et jamais je n’avais discerné de telles émanations menaçantes.

— Relâchez-le, Reine du clan d’Astoria, il n’a fait que défendre mes intérêts. Tueriez-vous au nom de la loyauté ?

Non, je n’étais pas ainsi, ma colère avait voulu me venger, moi ainsi qu’Armand, et faire du mal au sorcier qui l’avait frappé. Pas le tuer. Mais dans ce corps meurtri, ce n’était plus vraiment moi qui prenais les décisions. Ma tête se tourna vivement vers le Roi du pouvoir sacré de Bran :

— Qui t’a permis de m’adresser la parole, sorcier du Chaos ?

Je perçus la surprise se peindre sur les traits habituellement fermes du Roi, puis son expression se fit sauvage et ses tentacules se jetèrent sur moi, ou plutôt sur ma main afin de lui faire relâcher la prise éthérique sur le cou de Killian dont le visage était devenu cramoisi.

Un rire étrange s’échappa de ma gorge, un rire si cruel qu’il me glaça le sang. D’un claquement de doigts, une salve d’Éther prenant la forme d’une corneille se rua sur Onyx, découpant nettement l’un des tentacules, manifestation de son aura, et l’animal d’ombre vint frapper de ses serres l’homme au visage, faisant ainsi couler son sang.

Je balayai du regard la salle, Gabriel, qui était toujours en surplomb sur la table, me dévisagea comme s’il me percevait pour la première fois. Ses beaux iris de métal où se dessinaient des rosaces violines contenaient une émotion que je ne compris pas. La stupeur se marquait sur ses traits aristocrates. Il porta alors une main sur son cœur et posa un genou sur la table sans pour autant me quitter des yeux.

Tout le monde assistait silencieusement à la scène surréaliste d’un Éther mettant un genou à terre face à la souveraine d’un autre clan qui venait de blesser un des êtres les plus puissants de sa génération. Tout cela n’avait aucun sens, même pour moi. Je sentis une partie de mon pouvoir se relâcher, et j’entendis derrière moi le corps de Killian heurter le sol. Personne ne bougea pour lui porter secours, et sa toux hachée et suffocante fut le seul son à briser le silence solennel de cet instant. Je me tournai enfin vers Onyx, qui avait porté sa main à la blessure au niveau de sa joue, il observait le sang tachant le bout de ses doigts et ne semblait pas assimiler qu’on avait pu réussir à le toucher. Deux membres d’Horus s’étaient avancés vers lui et avaient créé, en vue de le protéger, des boucliers d’Air et d’Eau.

— Premier sang…, lâcha-t-il d’une voix neutre sans pour autant me regarder.

C’était une expression qui, pour les asarlaí, signifiait le début d’un conflit entre deux covens. À l’instant où le premier sang d’un souverain était versé, une guerre entre deux clans pouvait s’initier sur ce simple motif. La dénommée Cendre, dont la balafre sur la joue saignait toujours, osa porter secours à l’Éther de son clan. Je regardai ensuite Armand, et je lus de la peur sur son visage charmant, cela me fit sourire. Non loin de nous, Alyce et Narcisse me fixaient avec un mélange de déférence et d’incompréhension.

J’en revins à ma proie aux cheveux d’un noir de jais et aux yeux vairons si particuliers. Le regard que nous échangeâmes nous mit enfin sur un pied d’égalité. L’image qu’il avait de moi venait de changer considérablement. Il n’était pas encore en mesure de me conceptualiser entièrement, mais je ne vis plus danser cette lueur de déception dans ses iris, elle avait laissé place à une forme de respect admiratif qui flatta ma colère :

— Du sang, tout le monde en aura pour son compte, je t’en fais la promesse…

— Aurore, tu serais prête à leur déclarer la guerre ouvertement ? intervint Alexiel d’une voix frêle, signe de son inexpérience dans le domaine de la belligérance.

Je détournai la tête vers celle avec qui je partageais les liens du sang et je l’entendis déglutir péniblement. La peur s’empara de ses jolis traits respirant encore l’innocence lorsque je plongeai mon regard au fond de son âme :

— Tu aurais pu être tellement plus utile, si tu n’avais pas été touchée par cette traîtresse…

Pourquoi ces mots sortaient-ils de ma bouche alors que je n’en saisissais même pas leur sens ? Il fallait que je remonte à la surface, être spectatrice de mon propre corps ne m’emballait plus tant que ça. De toute ma volonté, j’essayais de reprendre le contrôle, mais une voix résonna dans mon esprit :

— Tu es bien trop faible, fille de Chaos pour que je continue à te regarder te faire abuser et malmener par ces pitoyables asarlaí… Tu es si faible que tu m’as sciemment laissé le contrôle !

— Et je n’ai pas l’impression que cela soit une bonne idée, si c’est pour déclarer des conflits à tout va…

— Je te l’ai déjà dit, certaines guerres sont nécessaires… les nôtres le seront, et tu comprendras dans quelque temps que j’ai eu raison d’agir ainsi. Mes façons de faire sont peut-être barbares, mais il faut savoir s’adapter à son environnement, mon enfant…

Je ne répondis rien, et je sondai notre magie… Elle était de nouveau vacillante. Cette chose en moi, en se manifestant ainsi, pompait dans ma magie bien plus rapidement que je ne l’avais jamais fait. J’eus un vertige, suivi d’une perte d’équilibre, et soudain, je me sentis reléguée au second plan, je n’étais plus qu’une spectatrice dans mon propre corps. Gabriel sauta littéralement de la table pour retomber gracieusement devant moi :

— Ma belle… quelque chose ne va pas ?

— Ce corps est trop affaibli…, murmurai-je alors qu’en rivant mon regard sur cette robe princière je me rendis compte qu’une tache de sang fleurissait sur cette dernière, au niveau de la blessure de mon aine. Et il me semble ne t’avoir jamais donné la permission de te montrer si familier avec moi…

Gabriel dévoila un sourire charmeur que je connaissais bien, et que j’écartai d’un geste de la main, désabusée.

— Nous devrions… partir, articula difficilement Killian d’une voix cassée en revenant se poster près de son Roi. C’était une erreur… de venir ici…

Cendre se positionna à la gauche d’Onyx, mais je ne leur accordai aucun regard, ce n’était que du menu fretin que je réduirai en bouillie le temps venu. Cependant, le Roi de ces saletés de Bran ne broncha pas, Gabriel mit une main autour de mes épaules et nos énergies s’entrechoquèrent avec force. Cela faisait si longtemps…

Dépassant l’offense de sa familiarité, je relevai la tête vers mon ennemi à la longue chevelure de nuit qui s’était emmuré dans le silence. Le monarque se retrouvait face à une situation qu’il ne parvenait pas à éclaircir ni à comprendre… le plongeant dans un mutisme observateur que je connaissais bien.

— C’était très loin d’être une erreur…, déclara sèchement le souverain du clan Bran à son Éther tout en ne quittant pas mon regard plein de haine.

Il gagna un peu de mon respect grâce à sa maîtrise de lui-même, malgré l’aura menaçante que j’avais déployée autour de ce corps trop chétif. Les plus grands guerriers devaient toujours garder leur sang-froid sur le champ de bataille. Mon étourdissement eut raison de ma prise sur cet esprit fracturé et je dus déserter l’avant de la scène. Ma magie restait bien trop puissante pour ce réceptacle de qualité, mais incomplet. Le Fothaidh s’apprêtait à prendre la parole quand les portes massives de la salle de réception s’ouvrirent brutalement.

— Pour une fois, l’Éther de ton clan n’a pas tort, Onyx Ishtar, tu n’aurais jamais dû mettre les pieds ici…, glissa une voix âgée où sourdait une colère profonde.

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