Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes
Dix-neuvième magie : Poupée de chair, poupée de sang.
Dix-neuvième magie : Poupée de
chair, poupée de sang.
Il me semble parfois que mon sang coule à flots,
Ainsi qu’une fontaine aux rythmiques sanglots.
Je l’entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me tâte en vain pour trouver la blessure.
À travers la cité, comme dans un champ clos,
Il s’en va, transformant les pavés en îlots,
Désaltérant la soif de chaque créature,
Et partout colorant en rouge la nature.
Charles Baudelaire, La fontaine de sang, 1857
Si quelqu’un s’était un jour demandé ce que cela faisait de recevoir une claque éthérique de la part d’une Dia, eh bien le résultat n’était pas joli joli, et ma joue pouvait malheureusement en témoigner…
Je croisai mon reflet sur le verre de la fenêtre du salon de la demeure où j’avais déjà passé la majorité de ma vie, et je fuis cette vision en regardant ailleurs. Et, bien que ce clan maîtrisât tous les remèdes de guérison d’une peau ainsi malmenée, aucun d’entre eux ne possédait assez de puissance pour soigner la blessure causée par la magie d’une déesse, la leur qui plus est. J’arborais donc une joue violacée et balafrée au milieu, l’Éther d’Astoria ayant cautérisé la plaie avant que celle-ci n’ait le temps de saigner. Je ne fis rien pour la masquer, je tenais à ce que tous ses sorciers admirent ce dont était capable leur déesse de pureté, même sur celle qui incarnait leur Reine.
Deux jours déjà que j’errais ainsi dans les allées du clan, et assistais aux entraînements des novices le matin. Mon visage à moitié défiguré avait attiré plus d’un regard… la haine se transformait en peine, parfois même en pitié… mais tous se chargeaient d’interrogations. Il n’y avait qu’une Dia pour blesser un souverain du pouvoir sacré sans que cela provoque la mort du coupable ou une guerre contre le coven de ce dernier. Personne n’avait osé poser la question, la réponse se trouvait déjà sur toutes les lèvres : pourquoi Astoria meurtrirait-elle ainsi sa Reine, celle qui la représentait et sur laquelle reposait l’espoir de la renaissance d’une magie en perdition ?
J’étais en train d’affûter la lame du couteau que je portais toujours à ma ceinture pendant que je ressassai mes plans de vengeance, cette lame n’avait pas beaucoup servi depuis que je me l’étais achetée durant l’une des premières nuits de ma cavale. Mais, je ne devais plus compter sur ma magie, pas si cela signifiait prendre le risque de tuer Macha, surtout si, cette puissance inconnue que je sentais au plus profond de mes entrailles, au goût de cendre et de sang, ne semblait qu’aspirer à la mort, à la destruction… Serais-je capable de l’empêcher de me faire basculer davantage ?
Une présence se glissa derrière moi, je continuai mes gestes méthodiques sur l’acier, et un chapelet de baisers tendres dans mon cou vint briser ma concentration :
— Tu es très belle quand tu es en colère…
— Je dois être l’une des plus belles asarlaí que tu aies jamais vues, dans ce cas.
Un rire chaud courut sur ma peau et j’inhalai ce parfum dont la note de cœur, de la menthe poivrée, avait toujours été associée, dans mon esprit, à la présence d’Armand.
— À mes yeux, il n’y a aucune autre sorcière qui compte…
J’inspirai profondément, Armand paraissait soulagé et d’humeur charmante depuis que je ne me laissais plus aller à mes travers, mais de mon côté, quelque chose de désagréable pesait sur ma conscience depuis que j’avais couché avec Gabriel. Absorbée par mes idées de conquêtes et de représailles, je n’avais pas trouvé le temps de lui en parler. Mentir ne faisait pas partie de mes défauts et les mots sortirent de ma bouche le plus naturellement du monde :
— J’ai eu un rapport sexuel avec Gabriel.
Franc. Net. Sans fioritures.
J’expirai, maintenant libérée de ce poids. Armand se crispa dans mon dos, sa voix bien plus froide, à présent, retentit dangereusement dans mes oreilles :
— J’ai dû mal entendre.
— Si tu dis ça, c’est qu’au contraire, tu as très bien entendu.
Un silence.
— Et la suite ? Les explications ? Ou bien même les tentatives d’excuses ?
Je haussai les sourcils et me retournai après avoir posé mon poignard sur la table en merisier devant moi. Le visage du sorcier, habituellement doux, était devenu dur, des sentiments étranges dansaient sur ses traits.
— C’est arrivé il y a trois jours, Gabriel est venu me rendre visite, je me trouvais en compagnie de Narcisse et d’Alyce au Разгром, j’avais besoin d’air, je l’ai vu et puis cela s’est produit, fis-je de manière concise en le regardant droit dans les yeux.
Armand eut un rictus amer, il ne bougea pas, et notre proximité évolua d’agréable à intrusive.
— Donc, tu passes simplement de « j’ai besoin d’air » à « j’ai besoin de coucher avec l’un des plus dangereux sorciers de notre génération » ? Je crois qu’il manque un petit quelque chose entre les eux, non ? Tu te fiches de moi, Aurore ? Je pensais qu’on était ensemble, non ? Avec tout ce qu’on a vécu, et tout ce que j’ai dû subir pour récupérer mon corps, tu me fais un coup comme ça ?
— Je suis désolée, m’excusai-je parce qu’il s’agissait certainement des mots qu’il avait besoin d’entendre et que je ne savais pas quoi dire de plus sur cette situation.
Gabriel m’avait sans doute attirée depuis notre rencontre sur ce banc ; ironiquement, c’était en fuyant l’âme d’Armand que je m’étais retrouvée face au sorcier Lífþrasir. Celui-ci incarnait un homme mystérieux et même si j’avais souvent envie de le frapper, il m’amusait, il jouait avec les codes de notre monde comme personne, et avec lui j’avais l’impression que tout était possible, qu’il n’y avait plus de limites. Sa magie, sa prestance titillait quelque chose en moi, une partie de moi qui voulait jouer avec lui et tentait de le pousser dans ses retranchements pour le mettre au pied du mur. Cela n’avait rien à voir avec de l’amour que je n’étais plus capable de ressentir pour le moment. Il s’agissait d’une attirance qui, malheureusement pour moi, n’avait rien de logique. Mais je me voyais mal expliquer tout ceci à mon amant actuel.
Armand détourna ses yeux de minuit, un mélange de dégoût et de colère se peignait dans ces derniers. Il resta très calme, ce qui pouvait paraître étonnant, mais ce sorcier n’avait jamais fait preuve d’impulsivité, surtout quand cela me concernait. Je sus cependant que ce que je venais de lui apprendre allait briser un peu plus quelque chose en lui. La vérité, et même si elle était dure à son égard, c’est que durant cette vague de désir dévorant que j’avais ressenti pour Gabriel, cette nuit-là, je n’avais pas songé un seul instant à Armand.
— J’ai l’impression que tu ne vois plus ce qui est bon ou mal… Tu es mon anima… je donnerai tout pour toi, mais te partager avec un autre ne fait pas partie des choses que je pourrai accepter.
— Je le sais… Armand, je ne suis même pas en mesure de t’expliquer réellement ce qu’il s’est passé, c’était une grosse erreur, c’est certain, j’avais beaucoup bu, je n’étais sans doute pas dans mon état normal. Je voulais juste te le dire franchement, parce que tu mérites que je te dise la vérité. Mais nous en avions déjà discuté, sans mon âme, je ne peux pas dire ce que je ressens, pour personne. Je t’ai aimé à la folie, il y a quelques années, mais je suis incapable de te dire aujourd’hui ce que j’éprouve. Tout ce que je sais, c’est que je veux te sauver, te protéger et éviter à tout prix de voir ta tête rouler à mes pieds… Ce qui est déjà pas mal ! expliquai-je avec sincérité. Et puis, pour cette histoire d’âme sœur, nous ne sommes pas liés, et aucune prêtresse de Freya n’a pu vérifier que telle est notre destinée, même toi tu ne peux pas en être sûr.
— Non, nous ne sommes pas liés, sans doute parce que tu l’es déjà avec Lucius…, s’offusqua Armand avec un écœurement qui me tordit le ventre.
— Ça, c’est un coup bas…, soufflai-je en repensant à mon Handfasting forcé.
— Et Gabriel, c’était un coup comment ? fit-il en s’éloignant de moi, agrandissant le malaise entre nous.
Mauvais timing pour lui demander de nous lier afin de sauver Macha…, songeai-je finalement après de longues secondes sans qu’aucun de nous ait prononcé un mot.
Je terminai d’affûter ma lame, j’en aurais besoin d’ici peu, alors qu’Armand n’avait pas quitté la pièce, sans doute pris dans les tourments que je venais de lui infliger. Ce type de situation devenait ingérable, je n’étais plus faite pour les relations, quelles qu’elles soient. Privée de ma sensibilité et de mon empathie naturelle, j’avais juste le sentiment d’être une garce. Finalement, je lâchai :
— Demain, aux premières leurs de l’aube, je rencontrerai ton Roi. Tu devrais en profiter pour retourner dans ton clan. Je n’ai pas grand-chose à t’offrir ici et tu as le droit de vivre ta vie.
Le sorcier aux courts cheveux noirs s’était installé à la longue table au centre du salon, assis dos à moi, je vis une nouvelle tension envahir ses épaules. Sa rigidité soudaine fit ressortir les muscles de ses bras. Je l’avais surpris plus d’une fois, ces dernières semaines, à utiliser son Éther et à s’entraîner physiquement pour rattraper ses années de sommeil qui lui avaient fait perdre pratiquement toute sa masse et son tonus musculaires. Il n’était pas aussi performant qu’il l’était six ans auparavant, mais d’ici quelques mois, son travail acharné aurait raison de cette faiblesse passagère.
Armand avait étalé de nombreuses feuilles devant lui et un vieux manuscrit du clan d’Astoria, il en avait déjà lu des dizaines, dans l’espoir de retrouver le sceau, ou n’importe quel indice sur le rituel qui avait été employé pour desceller mon âme de mon enveloppe charnelle. Il pouvait ainsi gribouiller des heures dans son Livre des Ombres, ses suppositions et le fruit de ses recherches.
Et moi, j’ai cédé au premier apollon qui passe…, me fustigeai-je intérieurement.
— Alors, maintenant tu veux te débarrasser de moi ? fit-il d’une voix basse et menaçante qui ne lui ressemblait absolument pas.
— Je te donne juste la possibilité de fuir tout cela et de ne plus avoir d’obligation envers moi.
— Je suis l’Éther de Bran… ma vie est liée aux intrigues et aux conflits qui régissent nos clans. J’ai depuis longtemps abandonné mes aspirations à mener une existence d’asarlaí paisible. C’est le fardeau que doivent porter les derniers sorciers à manier leur Éther avec autant de facilité et de vigueur que nous, fuir ne représente donc plus une solution et quitter mon anima non plus.
— Très bien.
J’avais voulu m’assurer qu’il était au clair avec cette situation, ce qui était effectivement le cas. Armand pouvait parfois être qualifié de doux rêveur, et sa personnalité si attachante hier, me faisait craindre le pire pour demain…
Je m’approchai de lui et jetai un œil par-dessus son épaule pour lire ses notes, mes cheveux roux se déversèrent telle une cascade frôlant son visage et l’homme de vingt-six ans poussa un grognement de mécontentement. Je ne reculai pas pour autant et Armand continua :
— Tu n’es pas prête pour affronter mon Roi ni les meilleurs éléments du clan de Bran qui se présenteront en tant qu’invités sur ton territoire… Tu détestes ce coven, sans pour autant saisir à quel point tu devrais les craindre.
— J’ai survécu à une immersion dans celui de Lífþrasir, je crois que j’y arriverai.
— Les Lífþrasir sont loin d’avoir nos dons… Tous les sorciers présents sentiront tes ténèbres… C’est dangereux, Onyx n’hésitera pas à s’en servir contre toi. Ne lui demande pas d’être ton guide, Aurore !
— Et toi, Armand ? Serais-tu capable de maîtriser le monstre en moi ? Celui-là même que la lumière d’Astoria n’a jamais pu dompter ?
Un long silence. Je me redressai, n’ayant rien trouvé de nouveau dans ses notes. J’avais écumé bien trop de grimoires sans succès, ces dernières années, pour n’avoir ne serait-ce qu’un infime espoir qu’Armand y découvre la clef permettant de briser le sort dont j’avais été victime. Notre seul espoir, pour le moment, c’était le poignard de Lucius. Alors que j’allais m’éloigner, Armand me retint par le poignet et se retourna sur la chaise afin de me regarder.
— Je n’ai pas la prétention de dire que je pourrai dompter tes ténèbres, mais moi, tu sais très bien que je ne veux que ton bien. Pourrais-tu en dire autant de tous les sorciers puissants qui t’entourent et de qui tu commences à te rapprocher ? Tu as été écartée du pouvoir très jeune, et le peu que tu en as appris à mes côtés ne te sauvera pas, Aurore. À leurs yeux, tu n’es qu’un petit animal amusant, qu’il sera tout aussi amusant de briser pour en extraire la magie.
J’avais cruellement conscience de cette possibilité, mais Armand n’était pas assez influent pour m’aider à m’élever et me permettre de mettre un pied dans le Sidhe. J’avais beaucoup appris auprès de lui, mais maintenant, il me fallait apprendre auprès d’asarlaí bien plus puissants, même si cela signifiait évoluer en eaux troubles. Nous étions tous les deux au fait de cette triste réalité. Nous échangeâmes un long regard et je retirai mon poignet de la prise du sorcier. Je n’aimai pas la dureté de son visage ni la désagréable sensation qui me travaillait l’estomac quand je perçus son chagrin danser avec les ballerines de la folie dans ses yeux.
— Ne m’attends pas ce soir, je ne sais pas quand je rentrerai, l’informai-je, lasse de cette situation.
Armand hocha amèrement la tête, sans me demander où j’allais, il savait que je ne lui répondrais pas, et peut-être connaissait-il déjà la réponse.
Avant d’atteindre la sortie de la résidence royale, je passai devant une psyché et mon regard s’attarda sur la silhouette fine tout de noir vêtue que me renvoyait le miroir. Un pantalon en cuir qui moulait mes formes à merveille se fondait dans des bottes de la même couleur sombre. Une chemise, beau tissu enténébré, sous un manteau de fourrure léger, me permettait de me fondre dans l’obscurité de la nuit, comme si j’en constituais un élément indissociable. Seuls mon teint de porcelaine devenu violacé sur la moitié de mon visage et ma chevelure rousse flamboyante détonnaient, mais je ferai en sorte qu’on ne me voit pas venir. Depuis mon entrevue avec Astoria, j’avais recouvré un peu de ma détermination, et ce soir serait celui de la dernière chance.
Je vérifiai bien que mon couteau papillon se trouvait correctement accroché à ma ceinture. Un athamé bien plus imposant, dont le manche était finement sculpté dans de l’ébène et que je venais d’aiguiser, était attaché à l’extérieur de ma bottine droite. J’enroulai ensuite ma chevelure autour d’une longue baguette d’if, l’objet, en plus d’être susceptible de m’aider à extérioriser un Éther quasi inexistant, possédait une pointe acérée par mes soins et enduite d’un poison bien utile.
J’avais fait un saut, la veille, chez Sélène, pour lui demander une concoction des meilleures plantes paralysantes qu’elle connaissait. Mon incapacité à manier les végétaux comme les sorciers Cardinaux d’Astoria m’avait permis de passer quelques heures seule à seule avec ma mère. L’ancienne Reine avait voulu la préparer avec moi, à l’aide d’ingrédients frais pour que son effet soit le plus efficace possible. Nous avions pu discuter des sorciers de confiance qui travaillaient pour moi et dont la principale tâche était de me remettre des messages d’autres clans qui auraient pu être déviés par Astoria. Mais peut-être avions-nous réagi trop tard, ou peut-être qu’Astoria se révélait plus omnisciente que nous ne le pensions, car les hommes de Sélène n’avaient toujours rien capté.
La geis pesant sur elle l’avait empêchée d’évoquer mon âme, nous avions évité le sujet et finalement, ma mère s’était remémoré des moments de mon enfance qu’elle avait tenté de protéger du mieux qu’elle avait pu… Cette légèreté étonnante et ses sourires privés que je lui avais rarement vus m’avaient fait comprendre que sous l’ambiguïté qu’elle avait sans cesse montrée à mon égard, elle cachait plus d’amour maternel que je n’avais jamais voulu le reconnaître.
Après tout, j’avais eu la vie sauve, contrairement à beaucoup de femmes de notre clan marqué de la même Spéiriúil séala que la mienne, sans Sélène, j’aurais certainement fait partie du lot des sacrifiées.
À la sortie de cet après-midi paisible et reposant, Layla était venue me chercher. La femme que j’avais missionnée pour m’aider, et qui m’avait défendue une partie de mon enfance, m’avait donné les informations dont j’avais eu besoin. Rune avait été envoyée la veille au soir, avec quelques sentinelles, effectuer des tours de garde à nos frontières situées à l’est et sud-est de notre clan jusqu’à Litha, qui aurait lieu dans trois jours à peine. Alyce avait été mandatée sur toute la ligne sud du territoire et j’avais fait en sorte que Thomas et les quelques asarlaí qui me témoignaient leur loyauté gardent la limite ouest du coven avec Narcisse, c’était là qu’Onyx et sa délégation rejoindraient le clan d’Astoria, point que j’atteindrai dans le milieu de la nuit.
Cette sécurité accrue, que j’aurais également jugée nécessaire si l’on avait daigné me demander mon avis, représentait un moyen de nous protéger de la gronde de certains covens qui ne nous voulaient pas que du bien, celui de Diancecht en tête. Nous avions perdu cinq sentinelles, ces dernières semaines, victime d’empoisonnements sévères et d’une magie médicinale dont la seule ambition était de tuer. Le meurtre de Nya, l’Éther de Diancecht, avait provoqué bien des vagues, qu’Astoria n’avait certainement pas prévues dans son plan insensé pour me retrouver. Ainsi, la déesse de la lumière sacrée tenait à mettre toutes les chances de son côté, en sécurisant nos frontières pour éviter qu’on vienne me récupérer et s’assurer qu’aucun clan ennemi ne soit en mesure de nous attaquer avant le rituel fondamental de Litha.
Et dire que je vais faire entrer le loup tout droit dans la bergerie…, songeai-je avec ironie en me dirigeant maintenant sur des chemins baignés par la pénombre pour ne pas être reconnue.
Rune étant loin du cœur de notre coven, il n’y aurait pas, cette nuit, d’entrevue platonique avec Lucius, qui resterait donc seul chez lui. Cette fidélité envers moi était purement écœurante, mais Lucius n’avait pas le choix, s’il me « trompait » avec une autre, Astoria le saurait par l’intermédiaire du lien mystique qui nous reliait. S’il couchait avec Rune, sa déesse ne lui pardonnerait pas d’estomper son pouvoir sur moi, de briser leur unique chance de pouvoir siphonner ma magie pour l’injecter à la terre de leur coven.
J’ignorais jusqu’où la folie de Lucius lui permettait d’aimer Rune, mais je le découvrirais bien assez tôt. Prête mentalement à me battre comme si ma vie en dépendait, ce qui ne me demanda pas beaucoup d’efforts d’imagination, je frappai à la large porte en chêne de la demeure démesurément grande de la Terre d’Astoria.
Quatre-vingt-six secondes plus tard, merci à ma manie de tout compter pour cette précision, la porte s’ouvrit, faisant exploser mon taux d’adrénaline. La chevelure rougeoyante de l’homme en face de moi eut à peine le temps d’envahir mon champ de vision que j’envoyai un chassé dans le battant, faisant basculer Lucius en arrière, et j’enchaînai avec un coup de poing au niveau de son plexus solaire qui le fit reculer davantage.
Entrant dans son vestibule de manière fracassante, je vis un sourire terrifiant étirer les lèvres de ma victime, ou de mon tortionnaire, selon la météo. Sous la force de mes coups, Lucius s’était retrouvé acculé contre le mur, il y saisit ainsi un kinjal exposé, une dague ancienne russe, dont la lame à double tranchant faisait une bonne trentaine de centimètres, c’était bien ma veine !
J’évitai de justesse l’estocade qu’il me porta au visage avec son arme en me baissant, tout en tentant de lui donner un coup de coude dans l’abdomen, mais il l’esquiva soigneusement. Doté d’une vitesse exceptionnelle, Lucius enchaîna avec un violent coup de pied au niveau de mon genou, qui me déséquilibra et me fit m’effondrer lamentablement. Je me relevai malgré la douleur et battis en retraite vers le salon, un Lucius ravi face à moi :
— Tu vas éclairer ma nuit ! Aurore, Aurore… Tu arrives toujours au moment le plus propice pour chasser mon ennui. On va bien s’amuser,
дорогая18.
Je fis mine de vomir face à son appellation qui dans sa bouche me donnait des frissons d’horreur. D’un regard circulaire, quelque chose me dérangea soudain : aucun esprit ne m’entourait plus. Leur omniprésence m’était habituelle, mais leur brusque disparition ne constituait pas un soulagement, bien au contraire.
Lucius protégeait-il sa demeure de la présence d’ectoplasmes indésirables comme je l’avais fait pour mon dernier appartement ?
Je laissai ce questionnement dans un coin de ma tête et dévisageai l’homme aux iris d’aigle teintés de folie. Le sorcier n’était vêtu que d’une toge blanche, qui s’était ouverte à la suite de notre petit échauffement. Il se révélait bien plus musclé que je ne l’aurais soupçonné, et en vérité, je ne l’avais jamais vu se battre au corps à corps. La dextérité qu’il manifestait à éviter mes coups et à me les rendre n’avait pas été prise en compte dans mes plans… Surtout qu’il connaissait les lieux, et sa posture indiquait qu’il se trouvait parfaitement à l’aise dans cette situation, les négociations s’annonçaient moins favorables que prévu. Je me saisis en vitesse de l’athamé accroché à ma botte et me mis en position défensive, avec l’impression d’être devenue la souris prise dans un piège, plutôt que la tigresse venue déloger un sanglier de sa bauge.
La Terre d’Astoria gravitait autour de moi, je regardais ses pieds nus se déplacer sur le parquet, guettant le moindre signe d’une attaque :
— Lucius, rends-moi mon âme ! exigeai-je froidement en tournant en même temps que lui.
Le sorcier laissa échapper un rire moqueur puis se figea quelques instants :
— Qui te dit que je la possède, candide Aurore ?
Je lançai une œillade vers le poignard noué au ruban de soie de sa toge qu’il ceinturait toujours au niveau de sa taille. Même ainsi, peu vêtu, il la gardait sur lui à une heure avancée de la nuit. Je ne repartirais pas sans ! Même là, dans son fourreau, quelque chose m’appelait à toucher cette lame.
— L’athamé, Lucius, donne-le-moi !
L’homme caressa l’étui de l’arme blanche et lui adressa un regard intrigué avant de reporter son attention sur moi.
— Je vois… il t’attire. Il te supplie de le prendre…
— Putain, donne-le-moi ! m’énervai-je avec véhémence, je suis ta Reine, Lucius Sokolov, je t’ordonne de me remettre cette lame immédiatement !
Le sorcier d’âge mûr éclata de son habituel rire dément face à mon injonction. Il reprit sa ronde prédatrice et ses yeux perçants découpèrent ma silhouette sous toutes ses formes, mes mains se mirent à trembler.
— Désolé de te l’apprendre, tu n’es pas plus ma Reine que le rat qui bouffe mes restes avariés de concoction dans mon allée, sourit-il avec condescendance. Mais redonne-moi des ordres, je crois que ça m’excite !
J’avais le sentiment de parler à un fou qui possédait en plus des penchants sadiques. Le serpent en face de moi pourrait me sauter dessus d’un instant à l’autre, j’avais totalement perdu l’effet de surprise, et j’avais su avant même de franchir cette porte que ma magie ne ferait jamais le poids face à la sienne. Sa présence annihilait mon Éther, enfin, les quelques gouttes qu’il m’en restait, et la peur insidieuse qu’il m’inspirait m’empêcherait de maintenir une concentration efficace afin de mobiliser et de canaliser la puissance étrange qui couvait dans mon être.
Je ne devais pas lui céder plus de terrain ou j’échouerais dans ce face-à-face, je m’élançai sur lui et cette offensive soudaine surprit Lucius, davantage habitué à ce que je batte en retraite. Le coup d’athamé que je lui assenai au niveau de l’aine atteignit sa cible. Le sang imbiba en quelques secondes la toge d’un blanc immaculé, une fleur écarlate s’épanouit sur cette dernière, un motif qui me donna le sourire aux lèvres. Aucun doute, j’avais bien affûté mes lames.
Lucius poussa un grognement bestial face à cette douleur qu’il tempéra bien trop rapidement à mon goût. Un lent sourire extatique se dessina sur ses lèvres alors que j’enchaînai avec un demi-tour sur moi-même pour préserver mes organes vitaux et le toucher au niveau de la gorge.
Seulement, Lucius anticipa ma parade et mon dos laissé sans protection ne résista pas à son coup de coude assené violemment en plein milieu de ma colonne vertébrale. Je retins un cri de douleur alors que ma lame caressa le vide. Au lieu de partir en avant pour me remettre en position offensive, je reculai brutalement vers le torse de Lucius en vue de le déstabiliser, mon coude droit vint frapper, par l’arrière, sa blessure à l’aine fraîchement ouverte et Lucius se plia en deux. Je me retournai aussitôt et mon athamé s’enfonça un peu au-dessus du cœur :
— Dommage…, grinçai-je alors que nos regards, plongés dans la folie du sang, s’accrochèrent.
Ce connard continuait à sourire alors qu’une nouvelle tache écarlate fleurissait sur le haut de sa toge.
— J’aime cette haine que tu me portes…, glissa-t-il d’une voix étrange. Elle est pure… Ce sera un plaisir d’observer la vie quitter tes yeux alors que ce sentiment dessinera ta dernière expression.
— Tu n’es même plus malade à ce stade-là, Lucius… C’est moi qui te tuerais la première, ne rêve pas d’autre chose. Donne-moi ce poignard, maintenant !
— Viens le chercher, моя жена19, m’enjoignit-il en dégainant l’objet de mes convoitises de son fourreau pour le manier avec une grande dextérité entre ses doigts.
Comme au moment de ma cérémonie d’intronisation en qualité de Reine du pouvoir sacré d’Astoria, je sentis la lame m’appeler… une litanie étrange résonna à mes oreilles, un mélange de cris silencieux et de fer croisé, quand bien même cela n’avait rien d’attirant à mes yeux, ce poignard exerçait une attraction qu’il m’était difficile de contrer. Le sang, qui n’avait cessé de perler au bout de sa lame avait forcément un lien avec moi, peut-être était-ce grâce à lui que mon âme en restait prisonnière ?
Je me jetai sur lui, furieuse et enivrée par le pouvoir de ce fer mystérieux, mon empressement me fit commettre une erreur d’appréciation concernant la distance entre la lame de mon athamé et le sorcier d’Astoria. Celui-ci en profita pour m’attraper le poignet et le tordre brutalement. D’instinct, mes doigts relâchèrent l’arme et Lucius me ficha celle qu’il tenait de son autre main dans le ventre. Je hurlai de douleur et trouvai la force de m’empaler jusqu’à la garde afin de lui donner un violent coup de tête. Lucius lâcha mon poignet et je reculai vivement pour me dégager de sa zone d’action avant qu’il ne tourne la situation à son avantage.
Nous étions maintenant sanguinolents tous les deux, et mon crâne me fit aussi mal que si j’avais enchaîné deux semaines de beuveries consécutives en une seule fois. Pourtant, ce n’était pas grand-chose, si je considérai la souffrance causée par l’aller-retour de ce foutu poignard. N’ayant plus accès à ma magie, je ne pouvais demander à cette dernière de sonder le sang qui venait d’être introduit en moi par la lame de Lucius.
J’étais désarmée, blessée, mais la douleur ne faisait que renforcer ma détermination et ma haine. Le sorcier de Terre demeurait coriace, je ne pouvais le nier, une flaque d’hémoglobine s’étendait autour de lui, toutefois il tenait toujours debout… L’endurance d’un asarlaí n’était pas à prouver, et notre consistance restait bien meilleure que celle des míshásta, surtout lorsqu’un sorcier était membre d’un pentacle, mais tout de même ! Je venais de lui infliger deux blessures sérieuses…
Ne pouvait-il pas crever simplement comme les autres ?
Lucius me souriait sans cesse, son visage palissait pourtant à vue d’œil, et il me faisait penser à un esprit dans son linceul écarlate, avec ses longs cheveux d’un rouge de la même teinte, l’image demeurait effrayante, même pour moi.
— Pourquoi n’as-tu pas encore perdu connaissance ?
— Dis-moi qui tu es, et je te dirai tous mes secrets…, chantonna l’homme effrontément.
Quelque chose ne tournait pas rond, mon regard s’attarda sur le sang perdu et par extension sur le sol composé d’un bois blanc crème. À la réflexion… le matériau noble avait quelque chose de particulier. Je me concentrai sur les vibrations envoyées par ce dernier. Une impression étrange me traversa… le bois semblait encore… vivant ? Je n’aurais su dire pourquoi, mais la vitalité qui le parcourait ne pouvait échapper à mes sens de sorcière, quels qu’ils soient. Lucius n’attendit pas la fin de mon cheminement intérieur pour me sauter dessus, je me battis avec mes poings et tentai de le repousser le plus possible, afin de gagner du temps, il n’en serait que plus affaibli. Lucius se montra pourtant toujours aussi vif dans sa capacité à dominer ce combat. Après un chassé que je ne pus éviter, je fus propulsée contre un mur de son salon et de nombreux masques ethniques se décrochèrent sous la puissance de l’impact.
La lésion au niveau de mon ventre commençait sérieusement à me ralentir, je me servis de la cloison comme appui pour me jeter sur l’homme au regard d’aigle, qui chuta en arrière sur le sol. Sans perdre une seconde, je me mis à califourchon sur lui, ma main se saisit vivement de la baguette empoisonnée dans mes cheveux, libérant ainsi ma crinière flamboyante tout autour de nous. Ce dernier murmura en enfonçant ses doigts inquisiteurs dans la blessure ouverte de mon abdomen :
— Tu es si crédule…
Alors que la douleur irradiait dans tout mon corps, j’abattis ma nouvelle arme sur le torse de Lucius. Mais le sorcier d’Astoria traça dans le même temps un signe avec une rapidité inhumaine sur le bois assombri par son sang. Il n’eut aucun besoin d’invoquer une rune pour mobiliser son contrôle de la Terre, et une fraction de seconde plus tard, des lierres sanguinolents jaillirent d’entre les lattes en bois afin de venir emprisonner mon poignet et mon corps, suspendant ainsi mon geste en plein vol. Je tentai de planter le morceau d’if empoisonné au niveau de son cœur de toutes mes forces. Je ne pouvais pas faillir si près du but !
La pointe de ma baguette n’était qu’à quelques centimètres de son torse. Quelques centimètres qui m’octroieraient la liberté, qui me sauveraient de ses griffes démentes…
Mais le sort en décida autrement.
Lucius sourit paresseusement, et son expression se fit encore plus sombre quand il me vit abandonner ma lutte vaine, les lierres ne me permettant d’accomplir aucun mouvement, j’étais paralysée au-dessus de lui, ni plus ni moins.
— Penses-tu vraiment que je me serais laissé saigner comme un porc pour le seul plaisir de te donner l’impression que tu maîtrisais ce combat ?
Eh bien, oui, connard, j’avais cru pouvoir dominer cette lutte…, songeai-je, en colère de m’être laissée une nouvelle fois avoir par l’esprit pervers de Lucius.
Mais force était de constater que dès mon entrée dans son antre, j’avais été vaincue par le cavalier fou…
— Le bois est vivant…, fut la seule remarque intelligente qui sortit de ma bouche, alors que le regard de Lucius, toujours allongé en dessous de moi, possédait une telle lueur prédatrice que j’eus envie de mourir tout de suite, plutôt que de subir une seule seconde ce qu’il me réservait.
— J’ai tracé un sceau sur l’envers de ces lattes de bois, du tremble d’ailleurs ! Un bois symbolisant entre autres la capacité de guérison et un fort pouvoir protecteur… Il s’agit d’un sceau de sang, ma spécialité, comme tu le sais bien, il faut donc beaucoup de mon sang pour en gorger les lignes de pouvoir et en activer toute la puissance… Quand cela est fait, tous ceux qui se trouvent à l’intérieur de ce sceau sont privés de magie, que tu sois ma femme rend le sortilège radicalement plus efficace, étant donné que je bloque et aspire déjà naturellement ton Éther grâce à notre union. Le fait de lier mon fluide au tien, permet au sceau de t’attaquer sans même que j’aie à utiliser de rune ou d’Éther…
— J’espère que tu n’as pas fait tout cela dans le seul but de me capturer…
Lucius se saisit de la baguette entre mes doigts et tout en ne me quittant pas du regard, inhala la pointe de cette dernière :
— Méchante Sélène ! sourit-il. Un élixir de paralysie à base de muguet, de belladone et de dieffenbachia, une concoction très puissante, à n’en pas douter.
D’un geste rapide, il retourna le bâton contre moi et me la planta dans la nuque.
— Cela va encore plus pimenter notre nuit de retrouvailles…
Le poison se diffusa à une vitesse fulgurante dans mon sang, une douleur vivace secoua tous mes membres. Peu à peu, un engourdissement général me rendit totalement impuissante. Mes muscles n’eurent plus la tonicité nécessaire pour maintenir mon corps à califourchon sur Lucius, et je m’effondrai tout simplement tête la première sur le sol. Mon crâne rebondit lourdement sur le parquet et le sang.
La Terre d’Astoria se releva sans pouvoir cacher la souffrance que lui infligeaient ses blessures, et me retourna sur le dos d’un geste du pied. L’un de mes pires cauchemars était en train de se concrétiser et je n’avais même pas le luxe de protester, de me défendre. L’élixir paralysant se révéla terriblement efficace, je remercierais ma mère, à l’occasion, sûrement quand elle déposerait des fleurs sur ma tombe. Je tentai de parler, mais ma bouche semblait n’être plus qu’une masse lourde et engourdie, incapable du moindre mouvement. Je ne pouvais plus que fixer ce plafond strié de miroirs épouvantablement malsains.
Jusqu’où la folie de Lucius a-t-elle planifié ce moment ?
La paralysie demeurait totale, et longue, aussi longue que je l’avais escompté en vue de détruire Lucius et récupérer mon âme. Apparemment, je n’aurais ni l’un ni l’autre.
Le serviteur d’Astoria observa le poignard entre ses doigts et poussa un soupir satisfait :
— Finalement, si tu survis à ce que je vais t’infliger, peut-être que je te le donnerai… Après tout, c’est grâce à lui que nous nous sommes retrouvés. Deux amants unis dans leur sang, n’est-ce pas une forme d’amour quand même ?
Même mon esprit tournait au ralenti, mon sens de l’ironie semblait m’avoir quittée au même moment que ma liberté de mouvement. Si le poison de Sélène ne l’avait pas encore fait, ça aurait été une peur vorace qui m’aurait paralysée. J’avais déjà eu l’occasion de passer quelques nuits avec Lucius, de nombreuses cicatrices sur mon corps témoignaient de la dureté de la chose.
Le sorcier détraqué commença par découper soigneusement mon chemisier noir, qu’importe si la lame effleurait également ma peau. Pour mon plus grand désespoir, la douleur, elle, restait bien perceptible. Mais je ne pouvais ni crier ni tenter de l’éviter.
Puis, dans un éclat de rire sombre et animal, l’homme plongea son poignard un peu en dessous de mon sein. La perforation de mon poumon fut atrocement éprouvante, et les suffocations qui s’ensuivirent devinrent rapidement alarmantes.
— Enfin, ma poupée de chair et de sang… J’ai tellement rêvé de tout ce que j’allais te faire…, souffla-t-il en prélevant un peu de son liquide écarlate du bout des doigts sur l’une de ses blessures pour l’étaler sur celle qu’il venait de m’infliger.
À l’intérieur de son sceau, son sang se transformait en un sérum vital presque salvateur. Chaque plaie ainsi badigeonnée devenait moins dangereuse, moins mortelle, pourtant, cela n’effaçait en rien le supplice. Sentir son fluide rougeâtre et aussi délétère que son propriétaire se mélanger au mien se révéla le plus insupportable, un dégoût aux notes d’horreur surpassa quelques instants la douleur. C’était une intrusion dans ma chair, à l’image de ce qu’Astoria avait voulu nous imposer pour la célébration de Litha.
Je ne sais pas s’il lut la haine et les promesses de mort danser au creux de mon regard, mais lorsqu’il approcha sa tête au niveau de la mienne, je discernai dans le sien des serments bien sombres, des vœux de souffrances teintés d’une folie pure.
Les heures défilèrent ainsi dans la tourmente et le sang… Lucius prit un méticuleux plaisir à me torturer, et sans se lasser de découper ma peau de porcelaine ou de la transpercer avec des lames diverses et variées. J’étais devenue sa poupée, vivante, mais immobile, consciente, mais impuissante, sanglante et docile.
La douleur avait depuis longtemps atteint un seuil que je n’avais que très rarement touché, même dénuée d’âme. En vérité, j’avais le sentiment d’être déjà morte, mes neurones avaient certainement grillé depuis un bon moment. Les paroles de Lucius se muaient en un murmure lointain et indistinct, ponctué de rires que je ne comprenais plus.
J’allais sombrer, malgré tous mes efforts pour ne pas perdre connaissance. Que mon corps soit possédé par un esprit rôdeur ne serait plus qu’un détail insignifiant, désormais. J’aurais d’ailleurs préféré qu’ils soient présents autour de moi, cette nuit, leur absence me faisait cruellement défaut, jamais ils n’auraient permis que je sois ainsi suppliciée par Lucius. En réaction, mon esprit s’était refermé sur lui-même afin de devenir insensible à ce cauchemar qui se déroulait pourtant sous mes yeux. Je m’étais reculé si profondément que je ne savais plus si je n’avais pas déjà quitté mon enveloppe charnelle.
Je côtoyais les abysses des ténèbres, et leur fraîcheur me procurait un soulagement intense. Qu’il serait tentant d’y succomber… elles m’appelaient de leurs mains, me jurant de mettre fin à ma souffrance et à mon impuissance.
Leur chant se fit de plus en plus pressant, la mort se cachait-elle dans leurs promesses d’apaisement et d’oubli de cette nuit infernale ?
18 « Chérie » en russe.
19 « Ma femme » en russe.
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