Aurore Callahan Tome 2 - Autant en emportent les âmes

Vingt-deuxième magie : Sentiments éphémères.

Vingt-deuxième magie : Sentiments

éphémères.

 

Cher Livre des Ombres,

Ce qui s’est passé la nuit dernière, j’ai encore du mal à mettre des mots dessus. Peut-être bien que l’écrire me permettra de mieux comprendre les choses. Aurore est morte d’une manière aussi brutale qu’inattendue.

Quelques heures auparavant, nous nous disputions sur l’avenir de notre relation, et puis elle s’est vidée de son sang devant moi. J’aurais tout fait pour qu’elle revienne, alors finalement, ce que j’ai fait n’était que peu de chose. Personne ne croyait cela possible, moi non plus, d’ailleurs ! Mais c’est bel et bien la preuve qu’elle est mon anima, n’est-ce pas ?

Elle l’a fait pour moi, et je l’ai fait pour elle, nous nous retrouvons, qu’importent les ténèbres, qu’importe la vie ou la mort. Nous sommes au-dessus de cela… Et j’espère qu’un jour elle comprendra et pardonnera tous mes choix, comment pourrait-elle m’en vouloir, après cette ultime preuve d’amour ?

J’ai l’impression parfois qu’elle ignore comme je l’aime, comme je serai prêt à mourir et à tuer pour elle.

Ô grand Bran, j’espère que tu m’aideras à retrouver son âme, j’ai tant perdu en servant ton clan, aide-moi à retrouver ce qui me permettra enfin de toucher au bonheur.

Armand Ypsilántis, Éther de Bran

 

Des murmures me parvenaient, lointains et aimants. Je ne saisissais pas le sens de ces paroles, mais elles me berçaient au creux de l’immensité dans laquelle je venais de nouveau de plonger.

Ma main droite me brûla un moment, rien de désagréable, bien au contraire, il s’agissait d’une magie douce et réconfortante, une magie d’amour qui m’enveloppait de toute sa bonté. Les premiers élancements passés, je perçus une âme brillant dans les ténèbres.

— Rentre avec moi, Aurore, c’est à mon tour de te ramener parmi les vivants…

Je saisis cette main tendue, même si dans ce lieu les esprits restaient trop diffus pour pouvoir les reconnaître. Nous remontâmes le fil rayonnant qui se déroulait devant nous et qui nous reliait dans ce monde terne et sombre.

Je me sentais légère, libérée d’un poids, il n’y avait plus rien d’important, sinon cette main qui me guidait et cette voix basse me faisant mille promesses.

Puis, la lumière se fit, je ne sais comment se produisit ce changement de plan, j’en étais habituellement capable, cela n’était pas une nouveauté, mais nous n’avions pas basculé comme je le faisais d’ordinaire. Je m’étais laissé porter par cette âme, et une lueur étincelante nous avait englobées au moment où nous avions traversé à deux le passage.

Je pris instantanément conscience de mon corps meurtri, j’avais mal, très mal. À beaucoup trop d’endroits pour que je puisse en faire l’inventaire. Je m’assis rapidement sur le lit, les yeux à demi ouverts, et la nausée me gagna, les perturbations du passage de l’Entre-Deux à notre plan d’existence me donnaient toujours une espèce de mal de mer. Mon corps et mon esprit avaient été dissociés trop longtemps pour que la réintégration de mon enveloppe charnelle se fasse sans effets secondaires. Dans un soubresaut qui me crispa l’estomac, je vomis dans un contenant qu’on avait placé près de moi. La tempête passée, quelqu’un ôta de ma vue le grand bol d’argent et je me sentis un peu mieux.

On me donna de l’eau que je bus avidement, la sensation de fraîcheur qui s’écoula dans ma gorge et mon ventre me permit d’apaiser certains maux.

Le silence dans cette pièce était bien trop lourd pour qu’il ne soit pas inquiétant. Je rouvris les yeux avec la ferme volonté de ne pas succomber à l’appel des bras de Morphée.

Deux hommes se tenaient à ma droite ; l’un brun qui se tenait assis ; l’autre, debout, possédant une longue chevelure lunaire. Sur ma gauche, une femme à la crinière couleur de nuit me regarda d’un air sombre, puis posa une main douce sur l’une de mes blessures au ventre et reprit des incantations à voix très basse.

— Vous avez tous une mine cadavérique, on dirait que vous avez croisé un fantôme…, commençai-je avec toute la finesse d’esprit dont j’étais capable en cet instant.

— Ce n’est pas loin de la vérité, étant donné que tu es morte sous nos yeux…, lâcha le timbre glacial du beau blond.

— Les apparences sont parfois trompeuses…, maugréai-je en grimaçant de douleur, après avoir entrepris de m’installer plus confortablement. Dans tous les cas, votre comité d’accueil de l’après-vie laisse à désirer ! Pas de petites chansons ou d’éloges à me faire ?

Mes tentatives en vue de détendre l’atmosphère échouèrent lamentablement.

— Aurore… ce qu’il vient de se produire… tu es revenue de l’Entre-deux, et cette fois, tu as pu y parvenir alors que tu étais morte ! Aucun sorcier n’a jamais osé rêver de pouvoir faire ça.

— Aurore ? répétai-je vaguement, et les trois sorciers présents échangèrent des regards soucieux. C’est ainsi que je dois m’appeler, j’imagine…

— Ça sent la merde les copains, souligna un homme en nous rejoignant avec la bassine nettoyée en prévision d’autre accident gastrique impromptu.

Il possédait un visage plutôt avenant, des cheveux mi-longs châtain doré et de jolis yeux noisette.

— Je ne veux inquiéter personne, mais dans deux heures, votre Reine doit rencontrer mon Roi aux frontières du clan d’Astoria. Une Reine amnésique ne tombe pas à pic !

Les minutes suivantes s’égrenèrent désagréablement, la douleur me taraudait et les personnes près de moi ne cessèrent de discuter avec une certaine vivacité sur mon compte, tout en faisant comme si je n’étais plus là. Même si j’étais présente sans l’être vraiment. Certaines de leurs paroles créèrent des réminiscences en moi, sans que cela puisse être suffisant pour retracer le fil de ma vie. Quelque chose n’était plus cohérent dans le déroulement de mes pensées. Je me sentais une étrangère dans mon propre corps.

— Tu es d’accord qu’Onyx ne peut pas être son guide, surtout maintenant qu’elle est dans cet état ! fit remarquer vivement l’homme aux longs cheveux lunaires, celui-là même qui était resté plutôt coincé et froid, alors que tous les autres avaient laissé éclater leurs inquiétudes dans la pièce.

— Je n’étais déjà pas d’accord pour qu’il le soit avant cela ! glissa le brun à mes côtés avec force, et je sentis sa colère profonde exploser en moi.

J’eus l’impression, pendant quelques secondes, d’avoir été entièrement immergée dans son esprit, et d’avoir éprouvé aussi intensément ses émotions que si j’avais été à sa place. C’était déroutant. Le beau blond me dévisagea quelques instants puis lâcha aux autres :

— Elle ressent directement tes sentiments Armand… votre lien est bien plus établi que ce que tu croyais.

— Nous pensions tous que ce qu’il vient de se passer restait de l’ordre de l’impossible !

— Il faudrait commencer à arrêter d’imaginer que tout ce qui touche Aurore peut être normal ou compréhensible par les principes asarlaí…, souffla une voix dure et moralisatrice en entrant dans la chambre.

L’homme avait été présent dans la vision que j’avais eue avant de me réveiller. Cela me revint tout de suite lorsque je vis ses cheveux châtain cuivré et sa silhouette, qui m’avait depuis toujours réconfortée. Il boitait, sans doute à cause des blessures dont je l’avais vu souffrir pendant que j’étais… quoi ? Morte ? 

Putain, je nage en plein cauchemar ou quoi ? Depuis quand les morts peuvent-ils traverser l’Entre-deux-mondes et en revenir vivants ? Mais l’ai-je réellement franchi ? songeai-je, perdue, alors que celui que j’identifiais comme étant mon frère vint aussitôt à ma rencontre.

Il déposa une large main sur mon front et sa magie curative jaillit en moi comme un torrent glacé. Le sorcier utilisait son élément personnel pour rafraîchir tout mon corps en sueur et faire baisser une fièvre assommante.

— Petite sœur, les choses vont s’arranger… Je te le promets, tu vas survivre…

— Eden…, murmurai-je en sondant ses grands yeux d’un vert impérial.

J’eus l’impression de me retrouver à l’époque où lorsque j’étais malade et alitée, mon frère venait me réconforter et m’apporter un verre de sbiten en me disant que tout irait bien.

— Elle va survivre, certainement, étant donné qu’elle est déjà morte ! lâcha amèrement le sorcier aux cheveux d’un noir profond, d’un ton presque accusateur en fixant les autres.

— Qu’est-ce que tu racontes ? s’impatienta Eden en fronçant les sourcils.

— La stricte vérité…, avoua la femme à la chevelure couleur nuit dans un souffle.

La sorcière de Feu cessa ses incantations et baissa les yeux face au sorcier qui avait toujours occupé le haut de la hiérarchie dans le clan d’Astoria.

— Elle avait perdu beaucoup trop de sang, reprit la jeune femme, alors j’ai aidé Narcisse comme j’ai pu, et Alyce demeure novice avec la magie d’Astoria… Ensuite, le corps de notre Reine a réagi à nos sortilèges comme s’il s’agissait d’un poison, toute sa magie s’est retournée contre nous. Cela l’a affaiblie très rapidement… Puis, Narcisse, Alyce et moi avons décidé de lier nos sangs et…

— Cela s’est révélé totalement inefficace, Eden, coupa le dénommé Narcisse, que la jeune femme avait désigné du menton quelques secondes auparavant. Elle a commencé à délirer. Elle nous parlait de la mort, et des lavandières… Jusqu’au moment où son cœur a lâché et elle est partie un temps…

— Un temps, tu peux être plus précis, Narcisse ? répliqua Eden d’un ton étrange, entre inquiétude et colère face à l’impuissance du sorcier près de lui.

Le jeune homme, qui ne devait pas dépasser la trentaine, interrogea les autres du regard et c’est celui aux longs cheveux lunaires qui répondit à sa question :

— Elle est partie pendant une heure, environ… Je l’ai sondée intensément, jamais son esprit n’a reparu durant ce temps-là, toutefois…, clarifia le sorcier alors que sa voix s’éteignit quand nos yeux se croisèrent.

Ce dernier me coupa le souffle, je ne me souvenais pas avoir ressenti autant de puissance et de maîtrise chez un sorcier. Son fin visage restait grave et pourtant, il s’en dégageait un charme certain. Ses iris intrigants, deux océans d’améthyste jouant sur des plages d’acier, m’envoûtèrent… J’avais l’impression de le connaître depuis toujours, et en même temps, son nom m’échappait. Il m’offrit un sourire triste et cela réveilla quelque chose en moi, je demandai innocemment :

— Est-ce que nous avons déjà été ensemble ?

Armand, à mes côtés, se crispa brutalement, ma question lui déplaisait, je le ressentis clairement dans le lien qui nous traversait. Mon frère me dévisagea, puis son regard scrutateur se tourna vers l’homme à l’allure aristocratique. Même si son long pardessus blanc était taché de sang, le mien probablement, cela ne retirait rien à sa beauté froide. Le sorcier eut un petit rire cristallin :

— Je crois que je me le rappellerais. Non, nous n’avons jamais été ensemble, ma belle, et si tu te souvenais de moi, tu n’aurais jamais posé une telle question !

— Reprends où tu en étais Gabriel, exigea Eden, tu as sondé son corps, il était vide de son esprit, mais quoi ?

Gabriel ? songeai-je, décontenancée par ce prénom qui ne m’évoquait rien. Pourquoi ai-je l’impression que ce n’est pas son véritable prénom ? J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose d’important dont je dois me souvenir à ce sujet… C’est juste là…

Le regard de Gabriel se fit plus tranchant à mon égard, sans que je saisisse bien pourquoi, et il reprit ses explications :

— Aurore n’était plus, mais quelque chose maintenait son corps en vie… une étincelle prête à tout pour survivre… je percevais une conscience, cependant, je n’arrivais pas à la pénétrer.

— Je suis d’accord avec lui, elle était morte et en même temps, il y avait une minuscule lueur de vie en elle, termina Narcisse.

Tous se regardèrent en chiens de faïence, et personne ne poursuivit le récit jusqu’au moment où j’avais repris connaissance. Eden sentit, tout comme moi, qu’on lui cachait quelque chose, mais il n’insista pas. Il possédait déjà une vision bien plus claire des événements que lorsqu’il était entré dans cette chambre. Mon frère se concentra de nouveau pour insuffler de la vie en moi, il avait modulé sa magie en conséquence des paroles des autres sorciers et je ne sentis plus la morsure brûlante de la magie d’Astoria tenter de se fondre en moi, mais plutôt une sorte de don d’Éther pur, dénué de tout lien à une divinité. Le sorcier connaissait l’inclination de ma magie à se nourrir de celle des autres, et il entama ce don, malgré ses propres lésions, c’est pourquoi je posai une main sur la sienne :

— Tu devrais garder tes forces ! Tu es blessé toi aussi…

— Je suis loin d’avoir atteint les portes du Sidhe cette nuit, contrairement à toi. Ce clan a besoin que sa Reine ne soit pas à deux doigts de s’effondrer…

Je ne trouvais rien à lui répondre, ce qui provoqua un haussement de sourcil sur le visage de mon frère. Peut-être, dans une autre vie, me serais-je opposée à lui, mais je ne voyais aucun argument pour le faire. Son Éther s’insinua sous ma peau, et je me sentis revivre peu à peu. J’essayais de calmer mon pouvoir, et de ne pas tirer trop vite sur le flux qu’Eden avait établi entre nous, mais ce passage dans l’Entre-deux avait pratiquement annihilé mon existence. Je mis fin à ce don d’Éther, ne désirant pas aller trop loin. Je me transformai en un parfait vampire énergétique en cet instant, et l’homme aux longs cheveux blonds, toujours debout face à moi aurait fait une cible de premier choix pour alimenter mon Éther. J’en avais la certitude.

La jeune femme à mes côtés se releva promptement, elle était pâle et semblait exsangue de toute énergie :

— Il faut que je me repose, j’ai bien failli atteindre les limites de mon Éther…

Traduction : elle avait failli consumer son âme pour tenter de me sauver.

— Merci infiniment, soufflai-je à celle dont je ne me rappelais pas l’identité.

— Ce n’est rien ma Reine… Je serai toujours là pour vous…, murmura-t-elle en me faisant une légère révérence qui me troubla.

— Je pense que je vais te raccompagner, Layla, malgré ton rang de puissance, tu t’es beaucoup investie cette nuit, et je voudrais être sûr qu’il ne t’arrive rien, expliqua Narcisse avant de porter son regard sur les trois autres sorciers près de moi. Je ne devrais pas abandonner le chevet de ma Reine, mais j’imagine que vous la protégerez quoi qu’il vous en coûte, n’est-ce pas ?

— Absolument ! répliqua Armand à mes côtés.

Gabriel se contenta de hocher sombrement la tête et Eden le salua :

— Je suis certain que ce qu’il s’est passé ce soir va entacher sérieusement la stabilité du pentacle d’Astoria. Faites attention à vous, Narcisse, je vais devoir quitter les terres du clan dans le courant de la nuit.

— Qu’est-ce que tu as fait ? répliqua, soucieux, le jeune homme affecté par cette décision.

— J’ai fait ce qu’il fallait pour ma petite sœur. Cette enflure n’est pas près de se battre, mais Astoria ne tolérera jamais qu’un membre du pentacle de Némésis ait attaqué un sorcier du sien. J’attendais d’y être obligé pour partir, mais je n’ai plus le choix, ma nouvelle Reine ne pourra rien pour moi, si Astoria décide de me faire prisonnier… Et le pentacle auquel j’appartiens désormais ne peut pas se permettre d’être affaibli, surtout avec le conflit qui se prépare et dont un nouveau jalon a été posé cette nuit.

— Quelle merde, mon pote…, fit Narcisse en tendant les bras vers Eden.

Celui-ci s’en saisit et les deux hommes se firent une accolade chaleureuse, qui soulignait une longue amitié cachée sous leur apparente indifférence l’un pour l’autre.

Je ne comprenais pas très bien qui était la personne responsable du départ de mon frère, mais une part de moi ne désirait pas le savoir. Je l’écoutai sagement. Narcisse et Layla s’éclipsèrent. De la sueur perlait sur le front d’Eden et son teint blafard ne présageait rien de bon.

— Tu devrais voir notre mère, elle t’aidera à guérir tes blessures… Tu ne pourras pas partir de ce clan dans cet état. Et tu ne peux pas disparaître sans lui dire au revoir…

Mon grand frère pinça ses lèvres, un signe de nervosité chez lui, cela, je ne l’avais pas oublié, comme j’avais toujours à l’esprit l’image de notre mère puissante et charismatique. Depuis toujours, Eden avait incarné une sorte de protecteur, mon cœur, même sans mon âme, ne pouvait l’omettre. Et je le savais tiraillé entre ses obligations envers moi et ses envies personnelles. Je ne voulais pas qu’il regrette de ne pas avoir dit au revoir à notre mère avant de quitter les terres de son enfance. Eden offrit un regard irrité aux dénommés Gabriel et Armand avant de pousser un profond soupir :

— D’accord, Mo dheirfiúr súilíneach… Je file rejoindre Sélène et Miroslav, et je me sauve. On se retrouvera au plus tôt, Aurore ! Au moins, le clan Némésis ne me privera jamais de te voir ou de tenter de te retrouver…

— Profite de cette chance pour te construire une nouvelle vie…, glissai-je dans un sourire amer.

J’aurais aimé avoir cette possibilité. Celle de tout recommencer à zéro, dénuée de cette noirceur qui couvait au fond de moi.

Eden me prit dans ses bras et je gémis de douleur à cause de mes blessures. Je tentai au mieux de lui rendre son étreinte affectueuse, plus pour lui que pour moi, d’ailleurs, j’étais toujours aussi dépourvue d’émotions, revenante ou pas.

— Ne t’inquiète pas pour moi, cela ira…, mentis-je du mieux que je pus.

Eden voulut certainement me faire la morale, mais mon état le préoccupait trop pour me reprendre. Il soupira de nouveau comme si le poids du monde allait finir par le faire ployer.

— Tu viens de me voler ma réplique préférée… Mais pour cette nuit, je vais essayer de te croire, parce que je n’ai pas d’autres choix… Je t’aime, sois courageuse, souffla-t-il alors qu’il resserrait ses bras autour de mes épaules.

L’émotion de cet instant me mit mal à l’aise, je ne savais pas comment réagir pour ne pas paraître trop froide, et en même temps, cette étreinte était la chose la plus douce que nous avions partagée depuis de trop longues années. Le sorcier relâcha son accolade fraternelle et jeta un regard noir aux deux sorciers présents :

— Faites tout pour la protéger, j’ai en horreur le fait de ne pouvoir compter que sur vous deux pour le faire, mais si vous échouez, soyez assurés que le clan Némésis se liguera contre vous personnellement.

— Je me demande bien ce que tu as pu raconter à Evangelyne, l’illusionniste de la justice, pour la rallier aussi radicalement à la cause d’Aurore…, glissa Gabriel d’un ton lourd de menaces.

— Ne te permets pas de nommer ma Reine ainsi ! répliqua Eden en quittant le lit, offensé par un tel manque de respect à l’encontre de celle qu’il servirait certainement jusqu’à sa mort.

— Vous avez un véritable talent de famille pour éluder les questions ! s’énerva soudain Gabriel en désertant la pièce d’un pas pesant.

J’eus envie de l’appeler, de le retenir. Armand, qui ne me lâchait pas du regard, se crispa une nouvelle fois.

Avait-il senti mon envie ? Cela me désarçonna et je me figeai. Il y avait bien trop de choses que je ne maîtrisais pas pour oser bouger. Je m’en remettais à mon indéfectible sens de l’observation pour tenter de tirer cela au clair avant d’agir.

— J’imagine que Gabriel n’aimerait pas que tu aies menti à propos d’Aurore, sur sa filiation, par exemple, pour lui attirer les bonnes grâces de ton nouveau clan… Et c’est un avis que je partagerais amplement, ajouta Armand

Eden se renferma sur lui-même, et le jeune homme chaleureux devint méfiant. Il répondit simplement :

— De ce que j’ai pu entendre de la bouche de ma tante, Daenerys, tu n’es pas le mieux placé pour juger les actes d’un grand frère prêt à tout pour sauver sa petite sœur…

Cette fois, ce fut à Armand de se refermer subitement sur lui-même, le lien étrange qui existait entre nous évolua, tout à coup plus ténu et terne. Eden m’offrit un grand sourire avant de me souhaiter de m’en remettre au plus vite et partit rapidement de la pièce.

— C’est ce qu’on appelle une nuit blanche mouvementée…, grimaçai-je en me traînant au bord du lit, dont les draps arboraient une teinte d’un rouge soutenu. Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, mais j’ai l’impression d’être immobilisée depuis des jours.

Mes jambes semblaient en coton, des fourmillements désagréables les parcouraient, comme l’ensemble de mon corps, à la réflexion. En me rendant compte de la quantité de sang perdu et dans lequel je baignais presque, je regardai en l’air. La sensation d’humidité tout autour de moi m’avait fait imaginer le pire, et maintenant que j’en avais conscience, l’odeur de fer se fit plus entêtante. Je me sentis pâlir.

— Aurore ?

— Aide-moi à me lever, et vite ! ordonnai-je malgré la douleur qui me tiraillait la chair et les entrailles.

Le jeune homme aux cheveux d’un noir profond s’exécuta, et je tentai de dépasser la souffrance, même si elle m’arracha des cris à plusieurs reprises. Armand me souleva au niveau des épaules, mais cela raviva ma douleur pulmonaire. L’élancement fut tel que je ne parvins pas à reprendre correctement ma respiration, causant une quinte de toux persistante. Mon corps n’avait guéri que superficiellement, au moindre effort, ou à la moindre attaque, le tout se déchirerait, me faisant me vider de mon sang. Armand avait beau être musclé, me manipuler sans me porter véritablement et sans appuyer sur mes blessures releva de l’exploit… impossible à réaliser. Je m’écroulai finalement à terre et hurlai d’une torture indicible.

— Excuse-moi ! réagit aussitôt le sorcier en s’agenouillant près de moi. Je ne supporte vraiment pas de te voir souffrir… Je ne sais même pas comment te toucher sans te faire de mal !

— Je ne sais pas non plus comment, alors oublions cette tentative désespérée de garder un peu de dignité…, murmurai-je en tâchant de masquer le supplice de m’être affaissée sur un tapis.

Armand se mit à rire, par mimétisme sans aucun doute, une vague d’euphorie m’emporta et je fis de même. C’était un rire né de la souffrance, l’un de ses rires nerveux qui succèdent à des événements terribles… L’idée de mon enterrement imminent, par exemple.

J’en eus les larmes aux yeux, mes abdominaux bien ébranlés par mes blessures me firent un mal de chien, mais nos rires entremêlés possédaient quelque chose de bien plus libérateur que la douleur qui me retenait prisonnière de mon corps. Je détaillai le sorcier, son rire chaud, son odeur boisée, son visage sur lequel j’avais vu se peindre les traits de l’amour, une passion pour moi étonnante, lumineuse comparée à la noirceur qui l’entourait sans cesse. Je me souvins des vagues devant lesquelles nous parlions durant des heures, la souffrance terrible quand j’avais cru qu’il m’avait abandonnée pour je ne sais plus quelle raison, d’ailleurs… et puis la peur de ne plus jamais le revoir, celle beaucoup plus latente quand j’avais compris qu’il était mort…

— Ta mère était vraiment une belle personne…, songeai-je à voix haute alors que me revenait en mémoire le visage angélique de l’esprit qui avait dû être blond de son vivant.

Je ne me souvins pas de son prénom, mais celui d’Armand avait désormais du sens à mes yeux… mon amour perdu que j’avais ramené d’entre les morts. Était-ce lui qui en avait fait de même pour moi cette nuit ?

— Ma mère ? Tu l’as rencontrée… tout à l’heure ? s’étonna vivement le jeune homme alors qu’une douleur au cœur que j’assimilais à de la tristesse me transperça avec rudesse.

— Oui, je l’ai rencontrée, mais durant la nuit de Beltaine que j’ai passé dans le clan d’Ishtar. C’est un souvenir très net. Je n’ai pas compris tout de suite qui était cette Léah… mais c’est grâce à elle que j’ai retrouvé ton corps. Ce devait être une sorcière exceptionnelle et une mère très aimante, lui expliquai-je en me remémorant ce que j’avais pensé alors. J’ai cru à l’apparition d’un ange, c’est bête.

Armand caressa doucement mon visage, nous étions toujours sur ce tapis moelleux, et mon corps criait pour que je lui redonne une position moins douloureuse. Je le laissai dire. Le sorcier Bran, cela me revint également, eut un regard triste et acquiesça :

— Oui, une mère que je regrette très souvent… Elle n’a donc pas trouvé le repos dans le Sidhe. Ce qui arrive à notre famille doit lui faire tellement de mal, nous ne sommes pas à la hauteur de tout ce qu’elle a toujours désiré nous inculquer.

Une vague de mélancolie m’envahit et des larmes s’écoulèrent de mes yeux. Je les essuyai d’un geste brusque.

Que se passe-t-il ? pensai-je, déroutée. Je ne la connaissais même pas… Et pourquoi ai-je l’impression de souffrir de la perte d’un être cher ?

Je regardai Armand avec insistance, mais ses prunelles d’un bleu de minuit restaient plongées dans des souvenirs lointains. J’éprouvai un tel amour pour lui, quelque chose qui me coupa la respiration tant ce sentiment se révélait puissant. L’un de ceux que je n’avais pas ressentis en pleine conscience depuis que j’avais fui le clan d’Astoria. C’était déstabilisant et je l’enfouis au plus profond de moi. Je cassai la rêverie mélancolique d’Armand :

— C’est le lien d’animus qui me fait ça ? Pourquoi j’ai l’impression d’éprouver tout ce que tu ressens ? À bien y réfléchir, c’est pareil pour toi, tu captes mes envies ou mes émotions latentes depuis que je suis réveillée…, relevai-je en repassant certaines remarques que je m’étais faites sur ses épaules crispées et sa colère masquée en réponse à certaines de mes pensées.

Armand détourna totalement le regard, cette fois, il me cachait quelque chose, un fait que je n’aimerais pas, vu le soin qu’il mettait pour éviter une confrontation.

— Te souviens-tu de qui t’a fait ça ? glissa-t-il sombrement en désignant les multiples lacérations qui avaient meurtri mon corps.

Sa question dévia aisément mes réflexions du sujet initial, je me concentrai quelques instants. Mon dernier souvenir de cette nuit… Une femme intrigante et puissante… qui m’avait demandé de rester. Et puis cette âme qui était venue me chercher, et que j’avais suivie tout naturellement.

Mais avant cela…

Que m’était-il arrivé pour que j’en meure ? Qui avait pu me faire tant de mal ?

J’inspectai mes mains, je ne sentis aucune douleur au niveau de mes pieds…

Ils n’ont rien…, constatai-je froidement en mon for intérieur, aucune égratignure sur mes doigts, mes poings ou mes mollets montrant que j’aurais livré un combat jusqu’à la mort. Pourquoi n’ai-je que des blessures soulignant que je ne me suis pas défendue ?

Je devais me rendre à l’évidence, à part une nausée soudaine, qui s’accentua à mesure que je tentais de me rappeler les détails de cette nuit, rien ne me revenait.

— Je ne sais pas… Je ne me souviens pas… Mais pourquoi ? Pourquoi je ne me souviens de presque rien ? Et pourquoi me souvenir de toi, ou de ta mère que je n’ai croisée qu’une fois dans ma vie ?

Armand reporta son regard sur moi et soupira :

— Tu as été fragmentée… J’en sais quelque chose. Quand on a séparé mon âme de mon corps, j’ai mis quelque temps à me remémorer des blessures ou des choses touchant directement à mon enveloppe charnelle, comme la façon de me battre avec lui… d’où mes entraînements que tu juges excessifs. Mais toi, ton corps, ton âme et ton esprit se sont disloqués. Quelques heures, ce n’est rien, mais cela fait des années que ton esprit et ton âme sont séparés, ton corps demeurait leur ancre. Et ce lien d’attache a été brisé brusquement. Il n’y a plus d’harmonie entre ces trois parties de toi, ce qui provoque ces amnésies. J’imagine que quand quelque chose liée à des émotions, des impressions fortes, autant physiques que mentales, alors ses parties de toi se ressoudent et tu te souviens…

— Sauf que mon âme ne fait toujours pas partie de l’équation.

C’était une chose que je n’aurais jamais pu oublier. D’où l’étrangeté des émotions puissantes que je ressentais à travers Armand.

— Sauf que ton âme ne fait pas encore partie de l’équation, en effet…, répéta le sorcier aux cheveux noirs d’une voix atone, comme un écho à ce que je venais de dire. J’imagine que c’était pour elle que tu m’as quitté hier soir et que tu es partie chez…

Sa phrase resta en suspens et une vague de colère renversante me frappa de plein fouet. Je ne sus pas à qui le sorcier Bran pensait, mais sa haine envers cette personne se révélait virulente, au point de vouloir la tuer.

— Je ne sais pas si j’arriverais à tenir longtemps face à tes émotions, tu ressens les choses si intensément… c’est douloureux, murmurai-je en me recroquevillant devant ces sentiments étrangers qui m’assaillaient par surprise, sans que je puisse me défendre.

— Je suis désolé, s’excusa-t-il platement en se passant une main sur le front.

Il semblait épuisé, assister à ma mort n’avait pas dû aider. Son inquiétude pour moi était marquée, je le ressentais en filigrane dans mon for intérieur. Trois coups frappés à la porte m’extirpèrent de mes réflexions.

Me trouvant toujours dans une position à moitié allongée, je ne discernai pas qui venait d’apparaître dans l’embrasure de la porte. Mais au vu des sentiments mitigés qui taraudaient Armand, je devinais que ce n’était pas une personne qu’il appréciait. Une voix claire se répandit dans la pièce :

— Je dois parler à Aurore… en privé.

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