Berceuse - Tome 2

Amanda Hocking · Chapitre 17 sur 34

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Berceuse - Tome 2

CHAPITRE 17 - Répercussions

CHAPITRE 17

 

Répercussions

 

J —

’ai fait quelque chose de mal, lança Gemma, la voix chevrotante. Quelque

chose de vraiment, vraiment mal.

Elle se tenait dans le vestibule de la maison de Sawyer, les bras couverts

de sang jusqu’au coude. Il avait en grande partie séché pendant la route de

retour, mais quelques gouttes humides tombèrent sur le plancher de marbre

blanc. Ses vêtements étaient mouchetés de rouge, et sa bouche emplie d’un

doux goût métallique qui réussissait à être à la fois délicieux et écœurant.

Après s’être garée n’importe comment sur la pelouse avant à la suite

d’une course frénétique jusqu’à la maison, elle s’aperçut dans le rétroviseur.

Tout le bas de sa bouche était couvert de sang, à l’exception des lignes

laissées par ses larmes. Elle avait tant sangloté alors qu’elle conduisait qu’il

était étonnant qu’elle ait vu où elle allait, et encore plus qu’elle s’est rappelé

comment s’y rendre.

Le tumulte causé par la voiture dérapant à travers la cour avant attira tout

le monde pour voir ce qui se passait. Sawyer était déjà dans le vestibule,

quand Gemma entra dans la maison, et Lexi et Thea arrivèrent peu de temps

après lui.

— Est-ce que ça va ?

Sawyer se précipita sur elle, l’inspectant à la recherche de blessures. Son

inquiétude était légitime, puisqu’elle était couverte de sang, mais ce n’était

pas le sien. Mais elle était dans un tel état de choc qu’elle laissa Sawyer la

toucher et l’examiner.

— Alors, tu as enfin mangé ? sourit Penn en entrant dans la pièce.

Elle observa Gemma d’un air déconcerté.

— Je t’avais bien dit qu’elle reviendrait, annonça fière ment Lexi en

s’approchant de Gemma.

— Tu l’avais dit, mais c’est une vraie loque, fit Penn.

— Elle va bien, espèce d’andouille. Ce n’est pas son sang, répliqua Lexi

en repoussant Sawyer et en passant le bras autour des épaules de Gemma.

— C’est le sang de qui ? demanda Saywer d’un air confus.

— Voilà une excellente question.

Penn s’avança vers Gemma et se plaça devant elle. Gemma ne désirait

que s’effondrer et pleurer.

— Où est le corps ?

— Le corps ? fit Gemma.

— Oui, tu tues quelqu’un, et ensuite mange son cœur, dit Penn, comme si

c’était évident. Maintenant, où est le corps ?

— Je, hum…

Gemma ravala son vomi et essaya de réfléchir.

— Je ne sais pas. J’étais à l’extérieur d’un grill en ville. Ça s’est passé

dans une allée à côté.

— Un grill ?

Penn se tourna vers Sawyer.

— Sais-tu de quel endroit elle parle ?

— Le grill Chez Marcel ? demanda Sawyer.

— Je crois, c’est possible.

Gemma, hébétée, hocha la tête.

— Je n’en suis pas certaine.

— Va nettoyer, ordonna Penn à Sawyer. Occupe-toi de cette pagaille avant

que quiconque s’en aperçoive.

— Son nom est Jason, lui dit Gemma, comme si cela pouvait d’une

quelconque manière l’aider à retrouver le corps.

— On s’en fout de son nom, dit Penn. Va t’en occuper.

— D’accord.

Sawyer hocha la tête et se précipita par la porte avant, afin de se plier aux

souhaits de Penn.

— Je suis désolée, dit Gemma alors que des larmes silencieuses se mirent

à couler sur ses joues. Je ne savais pas quoi faire. Je ne savais pas où aller.

— Tu as fait la bonne chose en revenant, dit Penn. Mais la prochaine fois,

prends le corps avec toi. Tu ne peux pas laisser tes déchets n’importe où. Ça

rend les humains méfiants, et c’est un problème dont tu ne veux pas

t’occuper.

— La décapotable est couverte de sang ! lança Sawyer de la cour avant.

— Alors, prends l’une des autres voitures du garage ! lui cria Penn, puis

roula les yeux. Il est tellement chanceux d’être beau et riche, car c’est un

foutu abruti.

— Mais il est mignon.

Lexi serra l’épaule de Gemma, essayant de la rassurer.

— Nous devrions te nettoyer, tu ne crois pas ?

— Ouais, acquiesça Gemma.

Lexi s’approcha, puis lui lécha la joue. Gemma recula et repoussa Lexi, ce

qui la fit trébucher dans le placard du vestibule.

— Est-ce que tu viens de lécher du sang de ma joue ? cria Gemma.

Elle tenta d’essuyer la salive de Lexi de son visage, mais ne parvient qu’à

étaler plus de sang sur sa joue.

— Tu es complètement tarée !

— C’est toi qui es couverte de sang ! riposta Lexi, visiblement offensée

par la réaction de Gemma. Je ne l’ai que goûté ! Au moins, je ne lui ai pas

arraché le cœur !

— Lexi, c’était réellement déplacé.

Penn la regarda avec dégoût.

— Thea, va aider Gemma à se nettoyer. Quand Sawyer reviendra, nous

allons discuter de la manière dont nous allons gérer tout ça.

— Allez.

Thea prit la main de Gemma et commença à la tirer.

— Tu te sentiras mieux, quand tu seras propre, et tu réfléchiras mieux,

quand la nourriture se sera tassée.

— Ce n’était pas de la nourriture, bredouilla Gemma.

— C’est ce que tu manges maintenant, alors c’est de la nourriture,

répliqua Thea.

Dans la salle de bain de l’étage, Thea emplit la baignoire d’eau chaude.

Gemma se déshabilla, ne gardant que son bikini, puis y grimpa. L’eau

devint rapidement rose tandis que le sang s’y mélangeait, mais Gemma ne

s’en rendit pas compte.

Elle relava les jambes vers sa poitrine et y déposa le menton, puis Thea

s’assit près d’elle, rinçant le sang emmêlé dans ses cheveux.

— Je suis un monstre, dit Gemma à voix basse.

— Nous le sommes toutes, chérie, dit Thea aussi gentiment qu’elle put.

Elle prit une tasse pour verser de l’eau chaude sur les cheveux de Gemma

et y fit parcourir ses doigts. Le sang s’y était vraiment enchevêtré, lors du

chemin de retour dans la décapotable.

— Je ne me rappelle même plus ce qui s’est passé, dit Gemma en

essuyant les larmes qui coulaient de ses yeux. C’est un brouillard rouge.

— Tu ne te souviendras pas des quelques premières fois, dit Thea. Tu n’es

pas réellement maître de ton corps ou de ta transformation. Et comme tu

t’empêchais de manger, tu étais probablement particulièrement ingérable.

— Mais j’ai… mangé son cœur ? demanda Gemma.

— C’est ce qu’on fait, dit Thea. C’est ainsi que nous survivons. Nous

devons manger le cœur de garçons.

— C’est tellement cinglé.

Thea rit lugubrement.

— Voilà le sens de l’humour tordu de Déméter. C’était une vraie salope,

quand elle a lancé la malédiction.

— Je ne pense pas pouvoir y arriver.

Gemma enserra davantage les genoux, et son estomac frémit.

— Je ne peux pas tuer des gens comme ça.

— La bonne nouvelle, c’est que tu n’as besoin de manger que quatre fois

par année, fit Thea, tentant de la réconforter. Une fois avant chaque solstice.

— Pardon ?

Gemma renifla et se retourna pour regarder Thea.

— Tu manges plus que ça.

— Pas moi, lâcha Thea. Pas réellement. As-tu remarqué comme ma voix

n’est pas aussi soyeuse que celle de Penn ou Lexi ?

— C’est parce que tu ne manges pas aussi souvent qu’elles ? s’enquit

Gemma.

— En partie.

Thea hocha la tête.

— J’ai une fois passé une année entière sans manger. Ça m’a presque

tuée. Et maintenant, ma voix est ainsi. Si je mangeais plus, le timbre rauque

finirait par disparaître, mais je n’ai pas besoin de manger plus, alors je ne

mange pas plus.

— Tu peux passer une année entière sans manger ?

Gemma se tourna dans la baignoire pour lui faire face.

— Pourrais-tu durer plus longtemps ?

— Non, Gemma, ça m’a presque tuée, répéta Thea. C’était atrocement

douloureux, physiquement et émotionnellement, et j’ai fini par commencer

à devenir folle. Quand j’ai enfin mangé, j’étais tellement folle que j’ai

presque massacré tout le monde autour de moi. Tu dois manger plus que ça.

— Si c’était si douloureux, alors pourquoi n’as-tu pas mangé ? demanda

Gemma. Pourquoi as-tu passé une année entière sans manger ?

Thea baissa les yeux.

— Ce sera une histoire pour un autre jour.

Elle s’inclina, tendit la main dans la baignoire et tira sur le bouchon pour

évacuer l’eau.

— Pourquoi ne fais-tu pas couler la douche pour te rincer, et je vais aller

te chercher une serviette.

Après la douche de Gemma, même si elle ne le voulut pas, elle dut

admettre qu’elle se sentait merveilleusement bien. Émotionnellement, elle

était une épave, mais physiquement, Gemma ne s’était jamais sentie aussi

bien. Elle n’avait jamais pris de drogue, mais elle imagina que c’était ainsi

qu’on devait se sentir lorsqu’on était défoncé.

Thea revint avec une énorme serviette, et Gemma s’y enveloppa.

— Tu te sens mieux, maintenant ? demanda Thea.

— J’imagine, dit Gemma, essayant de minimiser à quel point elle se

sentait bien et se dirigea vers sa chambre.

Elle s’allongea sur son lit et tira la couverture sur elle. Elle se mit à avoir

chaud jusqu’à en être inconfortable, mais garda la couverture, voulant s’y

ensevelir. Thea l’avait suivie et elle se tint avec hésitation au pied du lit

avant de s’y asseoir.

— Pourquoi es-tu si gentille avec moi ? demanda-t-elle à Thea. Tu étais

une telle salope.

— Je suis encore une salope, répliqua Thea. Mais c’est assez difficile à

surmonter. Lexi et Penn sont trop stupides et égoïstes pour aider. Je crois

simplement que personne ne devrait passer à travers ça seul.

— Comment fais-tu pour vivre avec ça ? demanda Gemma.

— Quoi ?

— La culpabilité.

— Tu veux dire la culpabilité de tuer des gens ? questionna Thea.

— Ouais.

Gemma repoussa un peu la couverture, afin de pouvoir regarder Thea.

— Je n’arrive pas à arrêter de penser que c’était une personne et que… et

qu’elle ne méritait pas ça.

— Si ça peut t’aider, il n’a pas souffert, dit Thea.

— Comment peux-tu dire ça ? Je lui ai arraché le cœur !

— Oui, mais tu es une sirène, expliqua Thea. Quand tu te nourris, tu

émets un genre de ronronnement. Comme un croisement entre un chat et

une berceuse. Ça a un effet anesthésiant sur tes proies. Alors, c’est comme

si elles sont dans un coma. Elles ne savent pas ce qui se passe. Elles

meurent paisiblement.

— Quand même.

Gemma s’enfouit de nouveau sous sa couverture, et même si elle trouva

ce fait un peu réconfortant, il n’effaça pas son sentiment de culpabilité.

— J’ai tout de même tué un homme ce soir.

— C’est la partie la plus difficile à surmonter, dit Thea. Que nous tuons

nous-mêmes. Tu serais probablement bouleversée, si tu avais tué une vache,

mais tu n’y réfléchis pas deux fois, quand tu manges un hamburger.

— C’est différent, insista Gemma.

— C’est ce qui te semble pour le moment, fit Thea. Mais plus tu vis

longtemps, plus ta perception des humains change. Ils meurent tout le

temps, à cause de choses les plus simples. La vie est très, très fugace. Le

mieux qu’ils peuvent espérer est une mort sans douleur, et c’est ce que nous

leur procurons.

— Tu ne peux pas honnêtement croire ça, dit Gemma. Tu ne peux pas

réellement croire que tu leur rends service en les tuant.

— Parfois, je le peux.

Thea parut triste. Elle baissa les yeux vers l’édredon de Gemma et tritura

un fil.

— Ce qui m’aide est d’essayer de trouver des gens qui le méritent.

— Des gens qui méritent de mourir ? s’enquit Gemma.

— Ouais, des pédophiles, des violeurs, ce genre de gens, expliqua Thea.

De toute façon, nous semblons avoir un grand effet sur eux, alors il est aisé

de les trouver.

— Luke n’était ni un pédophile ni un violeur, riposta Gemma. Et je parie

que ces autres garçons que vous avez tués à Capri ne l’étaient pas non plus.

Thea secoua la tête.

— Ce n’était pas moi. C’était Penn, et elle se nourrissait même plus que

ce dont elle le fait normalement. Elle amassait du sang humain pour créer

une nouvelle sirène.

— Elle a tué tous ces garçons pour une flasque ? demanda Gemma. J’en

doute.

— Nous avons eu deux échecs avant toi, lui rappela Thea. Penn avait

gardé le sang d’Aggie dans une carafe, car elle savait que nous n’avions

qu’une sirène de qui prendre le sang. Mais elle a plus gaspillé avec les

humains. Elle savait qu’elle pouvait toujours en obtenir davantage. Alors,

elle a pris ce dont elle avait besoin, puis les a laissés, et quand les filles sont

mortes, elle avait besoin de plus de sang et d’un nouveau garçon.

— Alors, tu ne les as pas mangés ? voulut savoir Gemma.

— Non, Penn n’aime pas partager, de toute façon, dit Thea. Et ça me va

très bien. Je préfère m’en prendre aux gens qui le méritent, pas aux

adolescents éperdument amoureux.

— Mais tu n’as pas le droit de décider qui le mérite, insista Gemma. Tu ne

peux pas décider qui vit et qui meurt. Tu ne peux pas jouer à Dieu.

— Les gens décident chaque jour qui vit et qui meurt, dit résolument

Thea. Et au bout du compte, peu importe si tu es d’accord avec ce que nous

faisons ou si tu crois que c’est juste. Je fais ce que je dois faire pour

survivre, et tu le feras aussi.

— Je vous interromps dans des trucs de filles ? demanda Lexi, qui apparut

dans l’embrasure de la porte.

Elle s’appuya contre le chambranle en cambrant un peu le dos. Elle s’était

changée et portait maintenant une nuisette blanche. Ses longs cheveux

blonds retombaient, couvrant sa poitrine là où le tissu ne le faisait pas.

— Non, Gemma se reposait, dit Thea, puis se leva.

— J’ai juste pensé que je devais t’aviser que tu as de gros ennuis, Gemma.

Lexi rit en disant cela, un étrange gloussement coquet.

— J’ai des ennuis ?

Gemma se redressa, s’appuyant contre ses coudes.

— Sawyer vient d’appeler Penn, et l’allée fourmille de policiers, dit Lexi.

Ils ont trouvé le corps.

— Qu’est-ce que ça signifie ? questionna Gemma, sentant une nouvelle

crainte à la possibilité d’être prise.

Elle ne voulait pas exactement échapper à un meurtre. D’un côté, elle se

dit que se faire arrêter était peut-être la meilleure chose qui pouvait lui

arriver, car ainsi, elle ne pourrait plus tuer personne. Mais d’un autre côté,

passer sa vie en prison serait vraiment horrible, si elle vivait pour toujours.

— Rien.

Thea secoua la tête.

— Penn et Sawyer vont s’en occuper. C’est seulement plus de travail pour

eux. C’est tout.

— Et Penn déteste avoir plus de travail, dit Lexi en souriant à Gemma.

Mais ce n’est pas l’unique raison de tes ennuis. Penn est au courant au sujet

de ta petite session de pelotage avec Sawyer aujourd’hui.

— Lexi, grogna Thea en commençant à la repousser hors de la chambre.

Laisse-la tranquille. Elle a besoin de repos.

— Elle m’a traitée de tarée !

Lexi insista tandis que Thea la força à quitter la chambre.

— Elle ne peut pas me parler ainsi sans avoir des ennuis !

— Lexi, tu es tarée.

Thea ferma la porte derrière elle, mais Gemma les entendit encore

discuter à l’extérieur de la pièce.

— Et Gemma est l’une des nôtres maintenant. Tu devras apprendre à

t’entendre avec elle.

— Elle ne devrait pas peloter le petit copain de Penn, insista Lexi, sa voix

devenant plus faible alors qu’elle et Thea s’éloignèrent.

— Et toi non plus, mais tu le fais, lui rappela Thea.

— Et ça m’attire des ennuis ! se lamenta Lexi.

— Je suis certaine que Gemma aura des ennuis, dit Thea. Seulement pas

maintenant.

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