Berceuse - Tome 2
CHAPITRE 2 - Métamorphoses
CHAPITRE 2
Métamorphoses
M arcy parlait depuis un moment, mais Harper n’écoutait pas. Elle était
assise au bureau, les yeux dans le vide et essayant de trouver quoi faire.
Quand Alex était parti le soir précédent, ils s’étaient tous les deux
entendus qu’ils devaient continuer de vivre normalement jusqu’à ce qu’ils
retrouvent Gemma. Cela signifiait aller travailler, même quand Harper
aurait préféré fouiller dans Internet à la recherche d’indices sur ce que
Gemma était peut-être devenue.
Elle avait passé beaucoup de temps sur des sites proclamant être experts
du yéti ou du Chupacabra, mais personne n’avait jamais entendu parler d’un
étrange oiseau monstre qui se transforme aussi en hybride entre un poisson
et un humain et une magnifique adolescente.
Au moment de s’endormir la veille, Harper commençait à croire qu’elle
avait inventé toute l’histoire, que c’était une hallucination causée par le
stress. C’était la seule explication logique à ce qu’elle avait vu.
— Mais moi, j’ai dit qu’on ne peut pas faire un manteau de fourrure d’un
basset, expliquait Marcy quand Harper commença à revenir sur terre. Je ne
suis tout de même pas Cruella d’Enfer, tu sais ?
— Non, c’est vrai, répondit distraitement Harper.
Marcy toussota et l’observa par-dessus la monture noire de ses lunettes.
— Tu n’as pas écouté un seul mot de ce que j’ai dit, n’est-ce pas, Harper ?
— Tu n’es pas Cruella d’Enfer.
Harper lui fit un mince sourire.
Marcy roula les yeux.
— C’est un coup de chance.
— Pourquoi est-ce un coup de chance ? demanda Harper.
La clochette de la porte avant de la bibliothèque tinta, quand la porte
s’ouvrit, et Harper détourna le regard de l’expression contrariée de Marcy
pour voir Alex s’avancer à grands pas vers le bureau. Il souriait largement,
ce qui était un énorme changement du visage triste de la veille.
— Tu as eu des nouvelles ? lança Harper, interrompant Marcy au milieu
d’une phrase après qu’elle eut recommencé à parler de bassets.
— Non.
Le sourire d’Alex s’estompa un instant alors qu’il déposa ses bras sur le
bureau devant elle.
— Mais j’ai de bonnes nouvelles.
— Ouais ?
Harper s’avança.
— J’ai compris.
Son sourire revint aussi lumineux qu’avant.
— Sirènes.
— Sirènes ?
Harper fronça les sourcils en signe de confusion.
— Comme des sirènes de police ?
— Est-ce que cela concerne Gemma ? demanda Marcy, réussissant à avoir
l’air inquiète pour une fois. Est-ce que la police l’a retrouvée ?
— Non, répondit Alex. Où se trouve votre section sur la mythologie ?
— La mythologie ? répéta Harper alors qu’il s’éloignait déjà du bureau.
— Ouais, comme la mythologie grecque, précisa Alex.
— Au fond, dans le coin, après les livres pour enfants, dit Harper, faisant
un geste de l’autre côté de la bibliothèque.
— Super.
Il sourit encore davantage. Avant qu’elle puisse lui poser d’autres
questions, il fonça vers l’endroit qu’elle avait indiqué.
— Alex, dit Harper en se levant, mais il continua, disparaissant entre les
étagères de livres. Marcy, peux-tu t’occuper du bureau ? Je dois aller voir ce
qu’il a en tête.
— Euh, ouais, certainement, fit Marcy, ayant l’air aussi troublée que
Harper. Si c’est au sujet de Gemma, prends tout le temps dont tu as besoin.
Mais je n’ai aucune idée de ce que la mythologie a à voir avec sa fugue.
— Ouais, moi non plus, bredouilla Harper, puis elle suivit Alex au fond
de la bibliothèque.
Elle le trouva déjà en train de feuilleter un exemplaire des
Métamorphoses, d’Ovide, au beau milieu de la section de la mythologie. En
le suivant, elle comprit ce qu’il avait voulu dire en parlant des sirènes, mais
les morceaux ne s’imbriquaient pas complètement.
— Tu crois qu’elles sont des sirènes ? questionna Harper sur un ton
sceptique.
— Ouais.
Alex hocha la tête sans lever les yeux de son livre.
— Je ne sais pas, Alex. Ça n’a aucun sens.
— Réfléchis.
Il leva la tête et la regarda.
— La chanson ? C’est pour ça que les sirènes sont reconnues. Sans parler
de toute l’histoire de femme-poisson.
— C’est vrai, acquiesça Harper. Mais qu’en est-il de l’oiseau monstre ?
— Aussi des sirènes.
Il tourna une page du livre, la parcourant frénétiquement. Un instant plus
tard, souriant de nouveau, il lui tendit le livre.
— Vois toi-même.
— Quoi ? demanda Harper, et Alex pointa un passage.
À voix haute, elle commença à lire.
« Mais vous, d’où vous viennent, avec un visage de vierge, ces pieds
d’oiseaux et ces ailes légères ? »
Et plus loin.
« Ils exaucèrent vos vœux ; et pour conserver vos chants, dont la mélodie
charme l’oreille, ils vous laissèrent des humains les traits et le langage. »
— Tu vois ? dit Alex presque joyeusement.
— Peut-être que tu ne t’en souviens plus, mais le visage de Penn n’était
pas si humain quand elle s’est transformée en ce genre d’oiseau, fit
remarquer Harper.
— De toute évidence, ce n’est pas entièrement exact, dit Alex, refusant de
se laisser décourager. Certains livres disent qu’il n’y a que deux sirènes,
tandis que d’autres disent qu’il y en a jusqu’à quatre. Certains les décrivent
comme des femmes-poissons, et d’autres, comme des oiseaux. Aucun n’en
parle de manière tout à fait correcte, mais peut-être est-ce parce qu’elles
changent de forme.
Harper plissa les yeux, réfléchissant.
— Que veux-tu dire ?
— Peut-être qu’Ovide les a vues en oiseaux.
Alex pointa en direction du livre que tenait Harper.
— Mais d’autres les ont vues en femmes-poissons. Ces filles peuvent
changer de forme, comme tu as vu. La seule constance est la chanson. Et
nous savons qu’elles en ont une.
Mordillant sa lèvre, Harper baissa les yeux sur le livre dans ses mains. Ce
qui disait Alex avait du sens, ou il en aurait eu si tout ceci avait du sens.
— C’est de la mythologie, Alex, lâcha Harper en secouant la tête et en lui
tendant le livre. Rien de tout ceci n’est réel.
Il grogna.
— Oh, allez, Harper. Tu as vu la même chose que moi. C’est bien réel, et
tu le sais.
— Très bien.
Harper croisa les bras sur sa poitrine.
— Disons que tu as raison. Ce que nous avons vu… ce sont des sirènes.
Est-ce que Gemma est l’une d’elles ? Comment en est-elle devenue une ?
— Je ne sais pas. Plusieurs choses se contredisent.
Alex fit un geste vers l’étagère de livres derrière lui.
— J’ai cherché toute la nuit sur Internet, mais j’espérais que de véritables
livres offriraient un peu de précisions.
— Eh bien, comment les sirènes sont devenues des sirènes, pour
commencer ? questionna Harper.
— D’après ce que je comprends, elles ont mis en rogne un des dieux.
Alex se détourna de Harper, afin de se concentrer sur les livres. Ses doigts
parcoururent les dos à la recherche d’un titre.
— Que cherches-tu ? demanda Harper en s’approchant de lui pour l’aider
à chercher.
— J’ai lu un passage d’un livre en ligne. Je crois qu’il s’appelle les
Argonautiques ou quelque chose comme ça.
— Voilà.
Harper tendit la main plus loin que lui, saisissant un exemplaire usé sur
l’étagère.
Elle prit une encyclopédie sur la mythologie grecque, puis commença à
prendre tous les livres pouvant contenir de l’information sur les sirènes, en
incluant un titré La Mythologie pour les nuls.
Alors qu’elle rassemblait les livres, elle les passa à Alex. Quand il eut une
petite pile, il s’assit sur le sol entre deux étagères et étala les livres autour
de lui.
— Il y a des tables auxquelles on peut s’asseoir, dit Harper. Il y a même
un canapé rembourré.
— Ça va ici, répondit Alex, feuilletant déjà l’un des livres.
Haussant les épaules, Harper s’assit devant lui et plia les jambes sous elle.
— Alors.
Elle déposa les bras sur ses genoux et s’avança.
— Dis-moi ce que tu sais.
— Je ne sais pas ce que je « sais » vraiment, car il semble y avoir pas mal
de fausse information, commença Alex.
— Tu crois qu’elles sont devenues des sirènes parce qu’elles ont irrité des
dieux ? demanda Harper, et il hocha la tête. Mais Gemma n’a pas irrité
aucun dieu.
Puis, elle changea d’idée et secoua la tête.
— Du moins, je ne crois pas.
— Je ne crois pas non plus, acquiesça Alex. Alors, peut-être qu’elle n’en
est pas une.
Harper se remémora la fin de l’autre nuit, quand elle avait vu Gemma
disparaître dans l’océan dans la faible lumière rose du petit matin. Même à
ce moment, sa queue était reconnaissable. Gemma avait assurément une
forme de femme-poisson.
— Non, elle en est une, lâcha Harper catégoriquement. Et il ne m’importe
pas réellement de savoir pourquoi ou comment elle en est devenue une. Je
veux seulement savoir comment la récupérer.
— C’est la partie épineuse.
Alex grimaça.
— Je n’ai rien lu sur la manière de défaire leur malédiction. Seulement sur
comment les tuer.
— Eh bien, on ne veut pas tuer Gemma, mais ça ne me ferait rien de tuer
ces salopes, dit Harper, un peu surprise par la vengeance dans sa propre
voix. Comment faisons-nous ça ?
— Je ne sais pas exactement. Apparemment, les sirènes sont prédestinées
à mourir, si quelqu’un entend leur chanson et en réchappe, répondit Alex avec une expression penaude.
— Mais tu as entendu la chanson tout comme moi, et nous nous en
sommes réchappés, dit Harper. Et elles ne sont pas mortes.
— C’est la seule chose que j’ai lue jusqu’à maintenant, fit Alex. Mais
selon ce que j’ai lu dans l’Odyssée, d’Homère, les sirènes devraient déjà
être mortes.
— Super, marmonna Harper. Donc, ce que tu dis, en gros, c’est que tu
n’en sais pas beaucoup plus que moi ?
— Pas réellement, je suppose. Mais au moins, j’ai trouvé ce qu’elles sont.
— C’est un début, admit Harper à contrecœur en prenant un livre sur le
plancher.
Sans un meilleur plan, Harper et Alex n’avaient d’autre choix que de
chercher tout ce qu’ils pouvaient sur les sirènes. En parcourant les livres, ils
se parlèrent peu. Ils étaient tous deux trop concentrés à découvrir comment
secourir Gemma.
Harper n’était pas certaine depuis combien de temps exactement ils
étaient assis là, mais elle dut changer de position, car ses jambes étaient
ankylosées. Elle s’assit, le dos appuyé contre l’étagère derrière elle, un
exemplaire des Argonautiques ouvert sur les genoux.
Même Alex avait bougé, probablement pour les mêmes raisons. Il était
allongé sur le ventre avec un livre ouvert devant lui. Ses doigts étaient
enfoncés dans sa chevelure sombre, et ses beaux traits étaient durcis par la
concentration.
Harper leva les yeux de son livre et l’observa. Quelque chose dans
l’intensité de son expression l’émut. Sa dévotion envers Gemma rivalisait
presque avec la sienne, et cela la fit sentir un peu mieux. Elle n’était pas
seule, dans tout cela.
— Que faites-vous ? demanda Marcy, et Harper leva les yeux pour voir sa
collègue de travail debout à la fin des rangées avec les bras croisés sur la poitrine.
— Euh…
Harper lança un regard en direction d’Alex en quête d’une aide pour
répondre à la question, mais il parut en manque de mots autant qu’elle.
— As-tu prévu accomplir un peu de travail aujourd’hui ? questionna
Marcy. Ou allais-tu te cacher ici toute la journée ?
— Eh bien…
Harper bougea, afin d’être assise plus droite. Elle savait qu’elle aurait dû
travailler, mais elle ne voulait pas vraiment abandonner sa recherche non
plus. Cela lui sembla plus important que de numériser des livres de
bibliothèque en retard.
— Si tu n’avais pas envie de travailler à cause de la fugue de Gemma,
alors tu aurais pu simplement le dire, poursuivit Marcy. Vous n’aviez pas
besoin de vous faufiler avec de fausses excuses.
— Ce n’est pas ce qu’on a fait, répondit rapidement Harper.
Marcy plissa les yeux, entendant apparemment la sincérité dans les mots
de Harper.
— Que faites-vous ?
— Nous, euh…
Harper lança un nouveau coup d’œil vers Alex, qui se dépêcha de fournir
une raison.
— Nous, euh, nous lisons… des livres, répondit-il de manière peu
convaincante.
Harper lui lança un regard sévère, comme si elle pensait qu’il était un
idiot, et Alex secoua la tête et haussa les épaules.
— Que lisez-vous ? demanda Marcy.
Comme aucun des deux ne répondit, elle se pencha et prit le livre le plus
proche, qui se nommait justement Les sirènes : les servantes de la mer.
— C’est ce que tu voulais dire par « sirène » ?
— Euh, ouais, répondit Alex.
— Ces filles vraiment magnifiques et étranges, dit Marcy, assemblant les
morceaux plutôt rapidement. Vous croyez qu’elles sont des sirènes ?
— Eh bien…
Harper déglutit et décida de répondre honnêtement.
— Quelque chose comme ça. Ouais.
— Et elles ont pris Gemma ou ont quelque chose à voir avec sa fugue ?
continua Marcy, sur le même ton monocorde que toujours, ne dévoilant ni
son scepticisme ou sa conviction.
— Ouais, admit Alex. C’est ce que nous croyons.
Marcy sembla y réfléchir pendant un moment, puis hocha la tête comme
si tout cela avait du sens pour elle et s’assit sur le plancher.
— Avez-vous trouvé une façon de la récupérer ? questionna Marcy.
— Pas encore, dit prudemment Harper. Nous cherchons toujours.
Marcy leva le livre Sirènes.
— Avez-vous fouillé dans celui-ci, ou voulez-vous que je le fasse ?
— Tu peux, si tu veux, dit Harper.
— Ouais, ça serait super, en fait, intervint Alex avec plus d’enthousiasme
que Harper, laquelle était encore un peu réticente à faire confiance à
l’acceptation de Marcy. Il y a de nombreux livres à couvrir.
— Super, dit Marcy, et elle ouvrit le livre.
Alors que Marcy commençait à lire, Harper échangea un regard avec
Alex, mais ce dernier ne fit que hausser les épaules et retourna à la lecture
de son livre. Mais Harper ne put lâcher prise aussi facilement. Elle le
voulait, mais même après avoir vu les monstres, elle trouvait cela difficile
d’y croire. Et Marcy parut y croire sans presque aucune preuve.
— Alors… c’est tout ? demanda Harper.
— Pardon ?
Marcy leva les yeux pour regarder Harper.
— Tu…
Harper secoua la tête, incertaine de la manière de le formuler.
— Tu crois simplement aux sirènes ?
— Je ne sais pas.
Marcy haussa les épaules.
— Mais vous semblez y croire, et je ne crois pas qu’aucun de vous deux
ne soit totalement fou, alors je me dis qu’il doit y avoir une part de vérité.
En outre, j’ai toujours su qu’il y avait quelque chose qui clochait avec ces
filles, et elles ont le profil requis pour être des sirènes.
— Oh.
Harper lui sourit faiblement.
— Eh bien, merci pour ton aide.
— Pas de problème.
Marcy lui retourna son sourire et ajusta ses lunettes.
— Mon oncle a vu le monstre du Loch Ness une fois aussi. Alors, je suis
un peu plus ouverte aux choses que toi.
Perplexe, Harper secoua la tête.
— D’accord.
— Pas que je ne suis pas reconnaissant de l’aide, dit Alex, comme si
quelque chose venait de lui venir à l’esprit, mais l’une de vous ne devrait
pas être au bureau, au cas où quelqu’un aurait besoin d’aide ?
— Il y a une cloche, répondit Marcy. Et ceci est plus important, non ?
Normalement, Harper prenait son travail au sérieux, mais Marcy avait
raison. Et Harper avait l’affreuse impression que s’ils voulaient aider
Gemma, ils devaient le faire bientôt, ou il serait trop tard.
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