Berceuse - Tome 2
CHAPITRE 5 - Recherche
CHAPITRE 5
Recherche
H arper et Brian avaient réellement laissé aller les tâches ménagères,
depuis le départ de Gemma. Leurs esprits avaient été occupés sur autres
choses, alors la maison était en désordre. Des journaux parsemaient le
salon, et des bouteilles vides de bières couvraient la table près du fauteuil
de Brian. Dans la petite buanderie près de la cuisine, un tas de vêtements
sales se répandait par la porte, mais cela s’accumulait avant le départ de
Gemma.
Observant la pagaille, Harper se mâchouilla la lèvre. Elle ne voulait pas
faire le ménage, et ce n’était pas par paresse. Cela semblait un sacrilège. Sa
sœur avait disparu, et elle n’avait pas le droit de reprendre une vie normale,
comme si rien n’était arrivé.
Le problème était que Harper ne savait pas à quel autre endroit chercher,
et la vie réelle ne s’arrêtait pas simplement parce que Gemma était partie.
Les ordures devaient encore être sorties. Le gazon devait encore être tondu.
Et son père devait encore se rendre au travail.
Harper était censée travailler, elle aussi, aujourd’hui, mais elle n’avait
réussi qu’à convaincre Brian de partir en acceptant de demeurer à la
maison. Au cas où Gemma revenait ou appelait, il insistait sur le fait que
quelqu’un devait être à la maison en tout temps.
Après que Brian fut enfin parti au travail ce matin, Harper avait attendu
nerveusement près de la porte avant. Il avait déjà manqué deux jours cette
semaine et arrivait en retard aujourd’hui. Elle craignait que son emploi ne
l’ait pas attendu. Mais comme après une heure il n’était pas revenu, elle
laissa échapper un soupir de soulagement et poursuivit sa journée.
La première partie de la journée, elle la passa à téléphoner toutes les
associations d’enfants disparus qu’elle put trouver. Mais aucune ne mit Gemma en priorité sur leur liste, à cause de son âge et parce qu’elle était
partie de son plein gré.
Après avoir épuisé toutes les associations, elle s’assit près du téléphone à
la table de la cuisine, essayant de penser à d’autres gens à téléphoner ou
d’autres endroits à fouiller. Mais elle ne trouva rien.
Harper et Gemma avaient vécu toute leur vie à Capri et elles n’avaient
aucun lien étroit avec personne n’y habitant pas. Leurs grands-parents
étaient décédés, et elles avaient une tante et quelques cousins vivant au
Canada, mais elles ne les connaissaient pas vraiment.
C’est à ce moment que Harper remarqua l’état de la maison et décida de
faire quelque chose. Il n’y avait vraiment rien d’autre qu’elle pouvait faire,
du moins rien qui pouvait l’aider au sujet de Gemma ou des sirènes, et elle
devait mettre son énergie nerveuse au travail. Elle ne pouvait pas rester là à
regarder le téléphone toute la journée, espérant qu’il sonne.
Alors, elle nettoya.
Harper commença par le lavage, puisqu’il débordait, puis poursuivit dans
le salon. Elle jeta les ordures, passa l’aspirateur, puis épousseta. Dans la
cuisine, elle frotta les planchers, nettoya le frigo et réarrangea les casseroles
et les chaudrons dans le placard.
Alex arriva peu de temps après que Harper eut décidé de s’attaquer au
sous-sol. Chaque Noël, quand ils montaient le sapin et les décorations,
Harper promettait de parcourir les vieilles boîtes, de se départir des objets
sans valeur et de mettre en ordre les souvenirs. Elle avait décidé
qu’aujourd’hui était enfin ce jour.
— Harper ?
Alex était à l’étage, appelant son nom. Selon les craquements de ses pas
au-dessus de sa tête, il se trouvait dans le salon.
— Je suis en bas ! cria Harper vers l’escalier du sous-sol, espérant qu’il
l’entendrait.
Elle était assise sur une vieille chaise longue, qu’elle avait dû voler à une
très grosse araignée à longues pattes. Quand la chaise avait été nettoyée de
ses toiles, elle s’y était assise avec une vieille boîte sur les genoux et avait
commencé à y fouiller.
Jusqu’à maintenant, le contenu de la boîte semblait composé de
documents et de dessins de l’époque où Harper et Gemma étaient enfants.
Tous les documents portaient l’écriture de leur mère, comme « Harper,
première année, sept ans » ou « Gemma, carte de fête des Mères, trois ans
», griffonnée au dos.
Cela expliquait aussi pourquoi la boîte ne contenait des items que
jusqu’au moment où Harper était en troisième et Gemma en première.
C’était l’année où Nathalie avait été victime d’un accident de voiture, et
même si Brian adorait ses filles, il n’avait jamais été aussi doué pour garder
des choses comme leur mère l’avait été.
Harper tira une photographie pliée et délavée par l’âge. Elle avait été
collée sur un morceau de papier cartonné rose découpé en forme d’un cœur
de travers. Des cursives peu soignées en haut annonçaient « ma famille » de
l’écriture de Gemma.
La photo les montrait tous les quatre, Brian, Nathalie, Harper et Gemma, à
la plage. Gemma et Harper portaient des maillots de bain assortis, mauve
avec des fleurs blanches et un frison dans le bas. Harper avait presque
oublié cette journée, mais c’était onze années plus tôt.
Ils avaient tous l’air heureux, même Gemma, qui ne voulait pas sortir de
l’eau pour la photographie. Nathalie avait dû la soudoyer d’un cornet de
glace.
— Harper ? lança Alex d’un ton incertain du haut de l’escalier du sous-
sol, ce qui la tira de ses pensées.
— Ouais.
Harper remit la photographie dans la boîte et la mit de côté.
— Désolé, je me suis permis d’entrer, fit Alex en descendant les marches.
J’ai frappé, mais tu n’as pas répondu.
— Non, ça va.
Harper se leva et épousseta la poussière de ses genoux. Les boîtes étaient
restées là pendant tellement longtemps qu’elles avaient amassé une bonne
quantité de saleté et de toiles d’araignée.
— Je n’ai pas dû t’entendre frapper.
Quand Alex arriva en bas de l’escalier, il jeta un regard circulaire dans le
sous-sol, lequel était faiblement éclairé par quelques ampoules pendant du
plafond. Il portait en bandoulière un sac de cuir brun pour ordinateur
portatif. Il le rajusta avant de tourner son attention vers Harper.
— Que fais-tu ici ? lui demanda-t-il.
— Un peu de ménage.
Elle s’était distraitement essuyé les yeux, lesquels avaient un peu enflé
pendant qu’elle fouillait dans la boîte.
— Il y a longtemps que je veux réorganiser cette pagaille.
— Je vois, dit Alex, même si cela n’avait pas l’air d’être le cas. En tout
cas, je suis venu parce que je voulais te montrer sur quoi j’ai travaillé toute
la matinée.
— Tu as travaillé sur quelque chose ? questionna Harper.
Quand ils s’étaient parlé la veille, aucun des deux n’avait réussi à trouver
un plan concret de ce qu’ils devaient faire pour Gemma. Le mieux qu’ils
avaient eu était que Harper fasse quelques appels. Alex avait offert son aide,
mais ils avaient convenu qu’il serait préférable si les appels provenaient
d’un membre de la famille plutôt que du petit ami de Gemma.
— Ouais, c’est sur mon ordinateur portatif.
Il tapota son sac à la hauteur de sa hanche.
— Si tu veux voir.
— Ouais, évidemment.
Alex chercha des yeux un endroit où s’asseoir. Il ignora la vieille chaise
longue qui était encore couverte de toiles d’araignée, même si Harper les
avait essuyées, et s’assit sur une marche de l’escalier. Puis, il sortit son
ordinateur portatif et l’installa sur ses cuisses.
— Je sais que tu as fait des appels, mais je voulais aussi faire quelque
chose, fit Alex alors que Harper s’approchait de lui.
Elle tenta de s’asseoir sur la marche près de lui, observant l’écran de son
ordinateur pendant qu’il exécuta quelques clics.
— Alors, je suis allé sur Internet.
En quelques secondes, une grande photographie de Gemma apparut,
emplissant presque l’écran. Elle souriait, ses longs cheveux ondoyants
chatoyaient dans les rayons du soleil. Harper avait pris cette photo quelques
semaines plus tôt lors de la dernière journée d’école.
— J’ai pris cette photographie de sa page Facebook, expliqua Alex.
Au-dessus de la photo de Gemma, était écrit, en grosses lettres, « Est-ce
que vous m’avez vue ? ». Alex descendit sous la photo, là où toute
l’information pertinente était énumérée, comme l’âge de Gemma, sa taille,
la dernière fois où elle avait été vue et l’adresse courriel
info@TrouverGemmaFisher.com.
— Qu’en penses-tu ? demanda Alex en regardant Harper avec espoir.
— C’est son propre site Web ? demanda Harper, évitant de répondre
immédiatement à sa question.
Il hocha la tête.
— Ouais, j’ai aussi joint quelques sites d’enfants disparus. Et j’ai aussi
monté une page Facebook.
Il tapota quelques autres touches, et la page Facebook surgit, montrant la
même photographie utilisée sur son site Web. Celle-ci portait le titre « Est-
ce que vous avez vu Gemma Fisher ? ».
— Quelques personnes ont déjà écrit sur le mur, remarqua Harper.
Elle s’avança, afin de lire les messages.
Les seules personnes ayant écrit sur le mur jusqu’à présent étaient des
filles avec qui Gemma était allée à l’école et son entraîneur de natation, et
tous partageaient le même sentiment : qu’ils n’avaient pas vu Gemma, mais
espéraient qu’elle rentrerait bientôt à la maison.
— Ouais, il n’y a pas encore de super tuyau, mais je viens de la lancer, dit
Alex. Il faudra un peu de temps pour qu’elle décolle.
— Tu crois que les gens vont écrire, s’ils la voient ? demanda Harper.
— Je ne sais pas, admit Alex. Mais j’espère que oui. Peut-être le feront-
ils.
Il soupira.
— Enfin, je ne sais pas où chercher ou quoi faire d’autre. De cette
manière, d’autres gens pourront nous aider.
— C’est vrai.
Harper s’appuya contre les marches.
— C’est vraiment bien, Alex. Je suis contente que tu y aies pensé.
— Peut-être qu’elle les verra, dit Alex, la voix plus basse, comme s’il se
parlait à lui-même. Peut-être que si elle se rend compte à quel point elle
nous manque, elle reviendra.
Harper se détourna de l’ordinateur et regarda directement Alex. Il avait
l’air inquiet et chagriné.
— Alex, elle n’est pas partie parce qu’elle ne tient pas à nous, dit
doucement Harper. Ou parce qu’elle ne pense pas que nous tenons à elle.
Il baissa les yeux. Quand il parla, sa voix parut tendue.
— Je sais. J’ai juste pensé… peut-être que si elle se rend compte à quel
point je tiens à elle…
— Alex.
Harper plaça la main dans son dos pour le réconforter.
— Ces sirènes ont fait quelque chose à Gemma. Tu ne l’as pas vue partir
parce que tu étais assommé, mais Gemma ne voulait pas partir avec elles.
Elles ont une emprise sur elle, et elle est partie pour nous protéger, nous
protéger toi et moi, parce qu’elle tient à nous.
— J’aurais dû faire plus, dit Alex, laissant aller sa frustration. Je suis son
petit ami. Je devrais l’aider.
— Et c’est ce que tu fais, dit Harper, puis se corrigea. Eh bien, tu fais tout
ce que tu peux.
— Ça ne me semble pas suffisant.
Elle émit une profonde respiration.
— Je sais. Je ressens la même chose. Mais c’est tout ce que nous pouvons
faire pour le moment. Alors, ça devra être suffisant.
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