C'est arrivé à Lucile
Chapitre 10
La porte s’ouvre brutalement. Le temps d’un éclair, la lumière déchire l’obscurité. Et tout redevient noir.
Dans l’intervalle, Lucile a plongé sur son lit, la tête la première. Alexia n’a eu que le temps d’ouvrir un œil. Elle s’attend à ce que Lucile pleure et cherche déjà ce qu’elle pourra lui dire. Pour aider son amie à apaiser son chagrin, elle doit être en mesure d’accueillir sa douleur, mais elle n’y arrive pas. Les formules qui lui viennent sont convenues et maladroites. Elle ne sait pas comment commencer. Lucile est noyée dans ses coussins. Elle a remonté les bords sur les côtés et ne bouge plus. Elle s’est enfermée avec elle-même. Elle ne pleure pas.
Aussi, Alexia préfère se taire.
Elle se lève et s’approche de la fenêtre, curieuse de voir s’il neige encore. Les volets fermés la contrarient. Peut-être qu’il ne faut rien dire, après tout, et la laisser seule. Sans l’abandonner. Alexia demeure donc, debout, à deux pas du lit. Dehors, sûrement que la neige s’est arrêtée de tomber. Elle n’a plus besoin de masquer le drame derrière son rideau hachuré. Elle n’a plus besoin de les envelopper d’un manteau de ouate. La douleur est à nu et rien ne peut les en protéger.
Sur le palier, on s’affaire, on manipule du matériel. Les pompiers s’apprêtent à descendre le corps. Ils vont le déposer sur une civière ou l’enfermer dans une housse, comme on voit à la télé. La manœuvre a l’air difficile. Ils soufflent, se donnent des conseils, font des pauses.
Ce serait horrible s’ils le faisaient tomber dans l’escalier.
Philippe, autrefois, hier soir, était grand et fort. À présent, il a besoin que d’autres le portent.
Philippe, cette nuit, s’est absenté de son corps, il l’abandonne définitivement, comme un objet inanimé et lourd.
Ils ont fait vite et sans encombres. Alexia est soulagée quand elle les entend arriver au rez-de-chaussée. Son père a dû faire en sorte que Rosy n’assiste pas à la descente du corps. Il l’a certainement emmenée dans la cuisine, à l’arrière de la maison.
Les portes des véhicules claquent les unes après les autres. Les moteurs se mettent en marche.
Ils repartent.
Ils l’emmènent.
Alexia a froid. Sa peau est hérissée. Des milliards d’aiguilles picotent ses avant-bras et descendent le long de sa colonne vertébrale. Elle frissonne. Même dans sa tête, il fait froid. Un courant glacé se cogne contre ses tempes et contre son front.
La maison s’est emplie de silence. Lucile maintient sa tête serrée dans les coussins. Elle s’est peut-être endormie. Alexia hésite à rester auprès d’elle ou à rejoindre son père et Rosy. Il n’a pas dû suivre le convoi. Cela n’aurait servi à rien.
Où a-t-on emporté Philippe ? À l’hôpital ? Dans un institut médico-légal ? Aux pompes funèbres ?
Ses yeux la piquent. Alexia est fatiguée ou triste, ou les deux, elle ne le sait pas elle-même. Elle n’est plus certaine de ses émotions. Ses pensées sont macabres et stupides. Elle ne sert à rien.
Lucile est toujours immobile. Son corps ne produit pas le plus petit mouvement. On ne la voit même pas respirer. Mue par une soudaine angoisse, Alexia pose sa main sur le dos de son amie.
Elle se penche vers elle :
— Ça va, Lucile ?
Comme elle n’obtient pas de réponse, elle allume la lumière et secoue Lucile plus énergiquement.
Elle commence à s’inquiéter. Qu’a-t-elle fait dans la chambre avec son père ? Lucile est capable de toutes les extrémités. Elle était très proche de son père, plus que de sa mère. Elle a peut-être été tentée de le suivre. Elle a peut-être avalé des somnifères.
Alexia est en passe de céder à la panique.
— Oh, oh, Lucile, tu m’entends ?
Un grognement finit par lui répondre. Lucile redresse la tête. Son visage est congestionné, les yeux brillants, la respiration haletante.
Alexia chancelle.
Les deux amies se regardent en silence.
Dans leurs yeux, défilent quinze années de jeux, de rires et de larmes, de secrets partagés. Elles se sourient. Elles fixent dans le passé, pour l’éternité, leurs souvenirs d’enfants. Il y aura un avant et un après ce moment, elles le savent. Après, il n’y aura plus d’insouciance, plus de légèreté. Après, la vie ne sera plus aussi belle. L’enfance sera restée derrière, comme un livre que l’on a trop tôt refermé. Le mort l’a emporté avec lui, alors que l’encre n’était pas sèche et qu’il restait des pages à écrire.
Lucile parle la première.
— On dort ?
Elles se glissent sous la couette. Le réveil marque quatre heures et demie. Elles ne disent rien de plus et sombrent vite, malgré tout, malgré elles, dans un sommeil sans rêves.
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