C'est arrivé à Lucile
Chapitre 11
Alexia se réveille vers dix heures, une fois encore à cause d’un téléphone qui sonne. Il lui faut quelques secondes pour rassembler ses esprits et se rappeler qu’elle n’est pas chez elle. Les événements de la nuit lui reviennent en mémoire avec violence. Leur souvenir la serre comme un nœud qui la prendrait à la gorge ou, pire encore, comme une étreinte glacée qui la saisirait tout entière et oppresserait chacun de ses membres. Elle revoit tout, la neige, les gyrophares, Lucile en pyjama, les pompiers et Philippe mort.
Lucile dort encore.
Elle a l’air d’aller bien. Ses traits sont détendus, sa respiration est calme. Le sommeil l’extrait du drame et la protège un peu de ce qu’elle vient de vivre.
Alexia respire profondément, comme elle a appris au théâtre. Elle gonfle son ventre et le vide très lentement, jusqu’à sentir ses abdominaux remonter vers le sternum. Le calme revient, en même temps que la pleine conscience de son corps, de son volume, de son ancrage dans le sol. Une sensation de chaleur la parcourt et l’apaise. Elle reprend le contrôle de ses sensations et de ses pensées.
Aujourd’hui, elle va rester avec Lucile. Il est trop tard pour aller en cours. Elle va s’occuper d’elle car ce sera la première journée. Tout sera étrange. La première journée sans son père, sans le croiser dans l’escalier, sans qu’il prenne sa place à table, sans qu’il utilise sa brosse à dents ou qu’il termine le livre qu’il a laissé ouvert sur son chevet. Lucile, certainement, sera effondrée. Elle va pleurer. Il faudra la consoler, la prendre dans les bras, la réconforter. Il faudra lui changer les idées, lui parler d’autre chose, lui dire que ça ira mieux avec le temps. Il faudra s’occuper d’elle concrètement, lui faire à manger, l’emmener se promener, lui apporter ce dont elle aura besoin.
Avant de descendre l’escalier, Alexia risque un œil dans la chambre. Rien n’a bougé depuis la veille. À part le corps qui n’est plus là. Les draps sont froissés et la lampe est restée allumée.
En bas, elle trouve sa mère agenouillée devant un buffet qui déborde de classeurs et de pochettes. Elle tire des feuilles qu’elle lit les sourcils froncés.
— Ça va, ma chérie ?
— Qu’est-ce que tu fais ici ? Et papa, il est où ? Et Rosy ?
— Ton père a emmené Benjamin à l’école et il est parti travailler. Rosy est derrière toi. Ne fais pas de bruit.
Rosy est assise sur le canapé, dans la même position que la veille. Peut-être ne l’a-t-elle pas quittée de la nuit. Le regard fixe et vitreux, elle est ailleurs. Elle somnole, un verre d’eau à la main, qu’elle ne boit pas.
Stéphanie explique à voix basse qu’elle a pris sa journée et qu’elle va aider Rosy dans ses démarches. La mère de Lucile est tellement bouleversée qu’elle est incapable de se débrouiller. Il y a beaucoup de choses à faire pour préparer l’enterrement, des dispositions à prendre, des gens à prévenir, la famille, les amis, le travail. Il faut par exemple appeler son patron et prévenir que Philippe ne viendra pas ce matin. Ni plus aucun matin. Il y a des papiers à réunir, pour les banques, les assurances, le notaire ; ce qu’elle est en train de chercher. Elle suggère d’emmener Lucile chez eux dès qu’elle sera réveillée. Ce n’est pas la peine qu’elle assiste à ce déballage.
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