C'est arrivé à Lucile
Chapitre 15
Alexia n’a jamais assisté à un enterrement. Sa grand-mère est morte lorsqu’elle était bébé, ses grands-pères avant sa naissance et, depuis, sa famille n’a connu aucun décès. Elle ne s’était jamais sentie concernée par la mort. Elle n’y pensait pas, c’était très loin d’elle, comme si ses proches et elle étaient emplis d’éternité. À présent que la sensation d’avoir la vie devant soi s’est évanouie, Alexia se demande si elle pourra retrouver, un jour, une part d’insouciance.
Au crématorium, la cérémonie est triste, pleine de noir et de mouchoirs, de fleurs en couronnes, de bougies et d’encens. Les volutes s’élèvent jusqu’au plafond et se dissipent en s’enroulant sur elles-mêmes. Le silence laisse chacun se recueillir.
Dans des cadres, des photos montrent Philippe à différents moments de sa vie. En bébé bouclé, en joueur de foot, les genoux écorchés, en motard, les cheveux sur les épaules et la barbe mal rasée, lors de son mariage avec Rosy, en vacances sur une plage exotique, à Noël (lui, déguisé en Père Noël), pendant la visite d’un chantier archéologique. Philippe était passionné de silex et en faisait collection. Une photo le montre encore sur sa moto, avec Lucile à l’arrière. Alexia s’en souvient, c’était en primaire, à la sortie de l’école. Lucile avait fait sensation.
Le dernier cliché date de quelques semaines. C’était son anniversaire et il avait tenu à fêter ses quarante ans. Philippe et Rosy avaient organisé un grand barbecue dans leur jardin. La fête avait été très joyeuse. Les invités, pour la plupart, habitaient le lotissement et se connaissaient depuis des années. Tout le monde avait dansé et s’était amusé tard.
Du fond de la salle monte lentement une musique sourde. Alexia chasse les souvenirs de son esprit et reporte son attention sur la cérémonie.
Lucile s’avance jusqu’au pupitre placé à côté du cercueil. Elle se tourne vers l’assemblée et lit d’une voix tremblante le poème qu’elle a écrit pour son père. Ses mots évoquent un oiseau tombé de sa branche. Le vent l’a poussé dans un abîme où il a rejoint les ténèbres, d’où il ne remontera jamais, à moins qu’on ne continue de l’aimer, par-delà le gouffre, dans nos cœurs de vivants. Lorsqu’elle replie son papier, de grosses larmes coulent sur ses joues. Elle ne semble pas s’en apercevoir.
Le texte de Lucile a bouleversé Alexia. En l’écoutant, elle a oublié de respirer et, pour reprendre son souffle, doit laisser échapper un profond soupir.
Un panneau de bois coulisse derrière le cercueil. Un oiseau de paradis, avec de longues plumes recourbées, est sculpté en bas-relief. Il tient dans son bec une branche de groseiller. Il est entouré de fleurs aux corolles béantes. Elles pourraient l’avaler tellement elles sont grandes. Le cercueil, monté sur rails, recule automatiquement dans un habitacle de métal. Au moment où le panneau se referme, des flammes jaillissent.
Lucile se laisse aller sur l’épaule de sa mère. Son corps tremble. Elle est secouée de sanglots.
Alexia voudrait la rejoindre. La douleur de Lucile lui fait mal. Ses yeux la piquent. Elle ne peut détacher son regard de la bouche qui a avalé le cercueil et qui, déjà, le réduit en cendres. La main de son père se glisse dans la sienne. Il l’attire doucement contre lui et Alexia, secourue, déverse dans sa veste tout ce que ses yeux peuvent fabriquer de larmes.
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