C'est arrivé à Lucile

Anne-Laure Boselli · Chapitre 14 sur 20

Pages du PDF

C'est arrivé à Lucile

Chapitre 14

 

Le soir, un étrange silence préside au dîner. Depuis le décès, chez Alexia, on ne se parle presque plus. Les parents échangent des regards lourds. Les questions que pose Benjamin sont éludées ou renvoyées aux calendes grecques, parce qu’il est trop jeune, qu’il ne peut pas comprendre, qu’on n’a pas le temps. Tout est feutré, les mouvements comme les paroles. Même les petites cuillers ont l’air de s’être accordées pour ne pas tinter contre les verres.

Alexia a pourtant besoin de parler. Elle décrit l’ambiance particulière du lycée. Elle explique que des élèves l’ont mise mal à l’aise, qu’ils avaient l’air de voyeurs et qu’elle en a été choquée, qu’elle ne voulait pas entrer dans leur jeu, mais que c’était difficile, qu’ils la poursuivaient de questions et qu’elle se taisait alors que d’habitude elle est toujours bavarde.

— Ne leur en veux pas, Alexia, la rassura son père. Ils sont épouvantés et cherchent à exorciser leur peur.

— Mais de quoi ont-ils peur ? Ce n’est pas contagieux, que je sache, la mort !

Tout en parlant, Alexia réduit rageusement son morceau de pain en miettes. Elle roule la mie et aligne les boulettes à côté de son assiette comme les munitions d’un canon prêt à bombarder l’ennemi.

— Non, ce n’est pas contagieux. Quoique… on préfère toujours s’éloigner du malheur. Au cas où. Tu vois, tes copains ont peur car Philippe est mort d’une mort injuste.

— Je ne vois pas quand la mort peut être juste, se raidit Alexia.

— Oui, tu as raison. Mais, tu sais, c’est.

Son poing écrase d’un coup ses boulettes de mie.

— Ce qui nous attend tous, coupe-t-elle inflexible.

— Oui, mais la mort peut arriver plus ou moins tôt. Il y a les maladies, les accidents, qui font qu’on ne meurt pas tous à cent ans. Pourtant, on a tous envie de vivre en bonne santé le plus longtemps possible. Ce qui paraît injuste, c’est quand elle emporte quelqu’un de jeune, tout à coup, quelqu’un qui n’a rien eu le temps de terminer, qui ne peut pas se dire « ma vie a été bien remplie » parce qu’il n’a pas pu accomplir la moitié de ce qu’il était venu faire sur terre.

— Elle peut frapper aveuglément, renchérit sa mère, sans accident, sans maladie… Sans se faire annoncer. Philippe est mort d’une rupture d’anévrisme. Ça ne prévient pas. C’est un vaisseau qui se bouche…

— Et tout est fini en une seconde.

Alexia essuie d’une pichenette les miettes restées collées sur la tranche de sa paume.

— Tes amis ont compris l’horreur de cette fulgurance. C’est comme si le doigt de Dieu, ou de la providence, pointait au hasard sur une vie et que cela suffit à la supprimer.

— Comme ces espèces de sorcières que l’on voit dans les mythes, qui coupent des fils et décident, avec leurs ciseaux, qui va vivre et qui va mourir ?

— Vos amis se disent : « C’est tombé sur le père de Lucile, ça aurait pu être le mien, ma mère ou moi. » Cette pensée les terrifie.

C’est arrivé il y a trois jours chez Lucile. C’est arrivé à Lucile. Même si elle en a confusément conscience, Alexia ne s’était pas formulé, jusqu’à présent, que nul n’était à l’abri, que sa mère, son père, Benji, elle-même, pouvaient disparaître du jour au lendemain. Que ce qu’elle croyait immuable était en fait fragile et incertain. Que la vie ne tient qu’à un fil, qu’un rien peut rompre. Que l’on peut être vivant et mort la seconde d’après.

Que ça peut arriver, de nouveau, à quelqu’un d’autre.

— C’est si fragile que ça, un corps. La vie…

Ceux qui restent se débrouillent des souvenirs, des sentiments et des regrets. Il n’y aura pas d’autre moment pour terminer une conversation, pour s’embrasser, pour se réconcilier. Pour se dire que l’on s’aime. Si on s’était quittés fâchés, on ne peut plus rien résoudre. Tout est fini et on laisse en suspens, pour l’éternité, les mots que l’on n’a pas prononcés, les bras que l’on n’a pas serrés, les joues que l’on n’a pas embrassées.

— Tout était cassé dans leur chambre.

— Oui, Rosy m’a raconté. C’est Lucile qui a tout balancé. Elle était en colère contre son père. Elle lui a reproché d’être mort, elle a hurlé qu’il n’avait pas le droit de lui faire ça, qu’il l’avait abandonnée, qu’elle ne lui pardonnerait jamais…

Le dîner est terminé. Stéphanie se lève et passe derrière Alexia. Doucement, tendrement, elle lui masse la nuque, le front, le cuir chevelu. Ses mains l’apaisent, leur douceur réchauffe son cœur. Alexia se laisse aller contre le ventre de sa mère et ferme les yeux.

 

OceanofPDF.com