C'est arrivé à Lucile

Anne-Laure Boselli · Chapitre 12 sur 20

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C'est arrivé à Lucile

Chapitre 12

 

Dans la rue, la neige est marron. Elle se transforme en boue sale et commence à fondre. Les flocons éclatent en perles crépitantes. Le ciel est bas et lesté de nuages gris. Il pleut de la neige fondue. Les gouttes tombent lourdement en produisant sur le sol un clappement gras. Les illuminations sont éteintes et les maisons rendues à leur banal alignement. Les voitures roulent lentement et projettent des éclaboussures sur les trottoirs glissants.

Les filles arrivent chez Alexia trempées. Elles laissent leurs chaussures dégoulinantes dans l’entrée, accrochent leurs manteaux sur la rampe de l’escalier et allument la télé. Lucile, qui avait pourtant marché d’un bon pas, se laisse tomber lourdement dans le canapé. Elle s’enroule dans une couverture et ne bouge plus. De toute la matinée, elle reste indifférente à ce qu’Alexia raconte ou propose. Elle se retranche à l’intérieur d’elle-même, comme si elle était seule.

Alexia, au contraire, est très agitée. Elle est mal à l’aise et tourne en rond. Elle ne trouve aucune position confortable. Assise sur un fauteuil, elle se livre à une gymnastique désordonnée des membres, croise et décroise ses jambes, étire ses bras, fait craquer ses doigts. Ses yeux papillonnent sans réussir à se poser nulle part, ils survolent Lucile, la télé, le plafond, s’attardent sur la cheminée éteinte. L’âtre est plein de cendres. Les braises de la veille sont froides. Une poussière blanchâtre est collée sur les parois et se répand sur le carrelage glacé, en traînées blafardes.

Lorsqu’elle se lève, Alexia a des fourmis dans les jambes qui lui commandent de ne plus s’arrêter de bouger. Elle se tourne de tous côtés, cherchant où aller, s’approche de la fenêtre comme si elle guettait quelqu’un, puis du téléphone qui pourrait se mettre à sonner, mais qui reste désespérément silencieux. Elle vérifie à plusieurs reprises la porte d’entrée qui s’ouvre et se ferme comme d’habitude, sans aucun grippement. Alexia se fait l’effet d’un lion en cage, qui aurait la possibilité de s’échapper, mais qui serait retenu par une sensation désagréable, un pêle-mêle fait de ressentiment, de tristesse, de culpabilité et de peur.

La maison est sinistre, silencieuse et sombre. Le lustre diffuse une lumière grise, triste et froide. Alexia fait le tour du rez-de-chaussée et allume chaque lampe. C’est tout ce qu’elle trouve à faire pour réchauffer l’atmosphère, un éclairage orangé de petits soleils halogènes.

Elle finit par ouvrir la porte en grand. Elle se tient immobile sur le seuil. Un vent glacial la frappe de plein fouet et s’engouffre dans la maison. Elle ferme les yeux pour recevoir la pluie. Elle est heurtée par les éléments. Cette sensation la soulage. Des gouttes glacées martèlent son visage, ruissellent sur son front, coulent le long de ses joues et se fondent dans son cou. Elle avale celles qui passent sur ses lèvres. Elle les accueille avec une impatience nouvelle, comme si elle leur reconnaissait un pouvoir magique. Mais leur fadeur la déçoit. Elle ne leur trouve aucun goût. Elles ne peuvent rien pour elle, elles sont trop froides. Alexia attendait une saveur acide, elle aurait voulu, en les buvant, sentir un goût de sel, et éprouver dans la bouche son crépitement douloureux. Mais l’eau glacée est insipide.

Alexia voudrait pleurer, mais elle ne peut pas. Ses larmes restent bloquées. Elles pourraient rejoindre la pluie, profiter des sillons qu’elle a creusés pour s’écouler, l’air de rien, à la suite. Mais elles restent tapies au fond de ses yeux. Seul le sel qu’elles contiennent la pique. Il brûle ses paupières. Alexia frotte ses yeux pour dissoudre les cristaux, mais ils refusent de couler. Elle a mal à la tête. Ses oreilles bourdonnent et ses tempes battent violemment sous son crâne. Elle se sent lourde et courbaturée.

Alexia rentre, frigorifiée. Une boule glacée a grossi dans son ventre. Elle se pelotonne à son tour dans un plaid et regarde sans conviction la télévision. Il n’y a rien le matin, que des séries stupides, du télé-achat qui propose des ceintures électriques pour muscler les abdominaux, ou la météo. Savoir qu’un redoux va faire fondre la neige ne l’intéresse pas. Dehors, des camions jettent par pelletées du sel dans les rues pour la faire disparaître plus vite. Le sel a, sur la neige, le pouvoir de la dissoudre en flaques, de la faire redevenir eau. Pourtant, dans les yeux, ça ne marche pas pareil. Le sel ne sait pas faire fondre son chagrin.

Le cours d’anglais vient de finir. À cette heure-ci, c’est la récréation. Toute la bande se réunit autour du distributeur. D’habitude, Alexia prend un chocolat chaud, parfois une barre de céréales si elle a un petit creux. La nouvelle a dû se répandre comme une traînée de poudre. On ne doit parler que du drame, depuis que sa mère a appelé le proviseur.

Lucile reste immobile dans le fond du canapé. Ses yeux ne clignent pas. Son regard est fixe, sa bouche fermée. Elle est pâle. Enveloppée dans la couverture aux plis épais, elle ressemble à une statue. Elle absorbe les images, hypnotisée par la télé. Elle reste prostrée, pétrifiée, comme si ce qui se passait autour d’elle, les gens qui l’entourent, qui lui parlent, qui voudraient la consoler, n’existait pas.

Elle ne montre rien.

Après la météo, il y a des jeux. Il faut reconstituer des mots à partir de lettres masquées.

À midi, Alexia fait réchauffer une pizza. Elle apporte du coca et des gâteaux.

Lucile ne mange rien.

La pizza a un goût de carton. Alexia la mange quand même. Elle mâche la bouche fermée, avec de lents mouvements, comme un bovin qui rumine. Elle est dans ses pensées avec Philippe. Elle le connaissait depuis toujours. Il était comme un oncle. C’était quelqu’un de proche, en qui elle avait confiance, qui l’a vue grandir. C’est horrible qu’il soit mort.

Alexia regarde Lucile. Elle semble paralysée par la douleur. On dirait un tout petit animal, tapi dans un coin de sa cage, tremblant de tristesse, vulnérable, égaré dans un monde qui a perdu son sens. Il faudrait lui dire qu’elle peut pleurer. Alexia voudrait la consoler, la bercer, trouver les mots pour l’aider. Elles ne se sont rien dit depuis le matin.

Après tout, peut-être que Lucile voudrait parler, mais qu’elle n’ose pas, peut-être que c’est à Alexia de l’encourager, de lui dire qu’elle est là, qu’elle est son amie, qu’elle peut l’aider, qu’elle comprend ce qu’elle ressent.

Qu’il va lui manquer à elle aussi.

Alexia prend une inspiration et murmure :

— Tu veux qu’on parle ?

Lucile ne bouge pas. Elle ne tourne même pas les yeux.

Elle n’a peut-être pas entendu. Alexia n’ose pas répéter. Elle n’est plus certaine d’avoir posé la question à voix haute. Elle a pu le faire dans sa tête. Elle se rapproche de Lucile, lui prend la main et la tient fermement, comme on ferait avec un petit enfant, pour qu’il traverse la route en sécurité.

Au moins, Lucile se laisse faire.

Un peu plus tard, Alexia propose une promenade. Elle voudrait sortir de la maison, bouger, aller respirer dehors, voir des gens. Elle irait bien au centre commercial ou simplement se balader dans le quartier. Elle dit que ça leur ferait du bien de prendre l’air, de sentir la lumière du jour et de voir la neige tomber. Parce que, malgré ce qu’ils ont dit à la télé, elle a recommencé à tomber ; Alexia s’en est aperçue en regardant par la fenêtre. Les flocons sont assez gros. Peut-être que ça va tenir et que, cette année, Noël sera blanc.

Lucile ne veut pas bouger. Elle ne veut rien. Elle est concentrée sur la télé. Elle fixe l’écran avec obstination et zappe. Elle retire sa main de celle d’Alexia et se pelotonne un peu plus profondément dans sa couverture. Elle change de chaîne très souvent. De temps en temps, elle remue la tête de droite à gauche, comme si elle refusait d’admettre une évidence. Pourtant, si elle est tentée de la repousser au plus loin d’elle, elle l’a devant les yeux, qui a envahi son existence, cette réalité qu’elle ne peut nier : son père est mort la nuit dernière.

Vers la fin de l’après-midi, Lucile éteint la télé et se lève.

— Je rentre chez moi.

— Tu veux que je vienne ?

— Non. Merci. Tu as l’air crevée. Repose-toi. Il faut être forte.

— C’est dur.

— Oui, je sais, mais il faut tenir le coup.

Lucile embrasse Alexia sur le front et s’esquive rapidement. C’est le monde à l’envers. Bientôt, Lucile va consoler Alexia, au lieu du contraire. Restée seule, Alexia est bouleversée. Quelle amie elle fait, incapable du moindre réconfort ! Alors que Lucile, qui connaît la peine la plus terrible, trouve encore la force de se préoccuper d’elle.

De fait, Alexia est épuisée. Elle regarde un temps le spectacle de la neige. Elle suit des yeux les flocons jusqu’à ce qu’ils touchent le sol. Puis elle s’endort. Lorsque sa mère remonte sur ses épaules le plaid qui avait glissé à terre, la nuit est tombée et un feu brûle dans la cheminée.

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