C'est arrivé à Lucile
Chapitre 6
Sa mère s’assied sur le bord du lit et soulève un pan de la couette. Elle caresse la joue d’Alexia, de ses mains douces qui savent si bien apaiser les douleurs.
Alexia lui lance un regard implorant. Elle attend les mots qui diront que ce n’est pas vrai. Que ce n’est pas si grave, que Lucile s’est trompée, qu’ils ont mal compris.
Stéphanie parle doucement, comme à une enfant que l’on veut rassurer.
— Ton père a appelé, il est toujours là-bas.
— Il fait quoi, pourquoi est-ce qu’il ne rentre pas ?
— Il attend les secours.
Alexia se redresse, pleine d’espoir.
— Il n’est pas mort, alors, si les secours arrivent. Il a eu un malaise, c’est ça ?
— Non, Alexia. Il est bien mort, malheureusement. Il est mort subitement. Les secours et la police arrivent pour constater le décès et emporter le corps. Ils ont été retardés par la neige, ils ne sont pas encore là. Visiblement c’est compliqué, les routes n’ont pas été sablées. Tout le monde a été pris au dépourvu et ça ne va pas être facile.
— Tu parles de Philippe, là, du père de Lucile ! On s’en fout de la neige ! s’exclame Alexia.
Les paroles de sa mère la choquent. On dirait qu’elle n’est pas touchée par ce qui arrive. Elle parle comme dans les séries à la télé. Les enquêteurs tournent autour du mort et parlent de lui comme si ce n’était qu’un meuble à déplacer ou un objet à découper. Comme si ce n’était pas la mort qui était importante, mais le travail qu’elle donne, tout ce qu’elle oblige à faire pour s’organiser autour.
— Oui, Alexia, je te parle de Philippe. Ton père s’occupe de Rosy. Mais ta copine t’attend, elle a besoin de toi.
Alexia regarde sa mère avec effarement.
— Je ne peux pas y aller ! C’est impossible ! Je ne saurai pas quoi faire. Je ne saurai pas quoi dire !
C’est déjà assez horrible. Il ne faut pas lui en demander plus, elle ne pourra pas le supporter. Elle se roule en boule et cherche à se cacher sous sa couette. Sa mère lisse sa chevelure, l’embrasse sur le front et sur le nez, comme lorsqu’elle était petite.
Alexia n’a qu’une envie, c’est de rester prostrée dans son lit et d’attendre. Elle veut hiberner comme une marmotte. Elle espère bien que ce mauvais film va se tourner sans elle. Elle ne peut envisager de sortir de sa chambre, encore moins de sa maison. Elle ne peut pas. Elle ne veut pas. Dehors, il neige. Il fait froid. Il fait nuit. Elle n’aime pas le noir. Elle n’aime pas le silence que les flocons imposent à la nuit. Plus il neige, plus on l’entend, ce silence de mort.
— Tu dois y aller, poursuit avec douceur sa mère. Ton amie a besoin de toi. Tu dois y aller maintenant, c’est important.
— Mais je ne peux pas, hoquette Alexia les yeux embués de larmes. Je ne peux pas.
Elle plonge dans les coussins. Seuls ses cheveux dépassent, en boucles embroussaillées.
Sa voix sort étouffée.
— Ça me fait peur. J’ai peur. Et puis, je ne veux pas le voir.
— Alexia, écoute-moi… C’est important pour Lucile. Elle vit à présent un moment terrible qui va la marquer pour toujours. Un moment qui va tout changer pour elle, et même sa conception de la vie… C’est horrible, c’est triste, et c’est injuste, mais c’est ainsi… Lucile vient de perdre son père. Elle est désemparée. Sa mère aussi. Elles vont avoir besoin du soutien de leurs proches. De leurs amis. Il va falloir être présents, pour les aider maintenant et aussi après, pour que la vie continue… Il ne faudra pas qu’elles l’oublient que la vie continue… Toi, tu es la meilleure amie de Lucile, son amie d’enfance. Vous vous connaissez depuis le bac à sable. Elle a besoin de toi et tu dois la rejoindre. Même si c’est dur. Tu ne seras pas obligée de le voir, lui. Tu resteras avec Lucile. Elle t’a demandée. Tu dois vraiment y aller.
— Tu crois ?
— Oui. Pour elle, c’est essentiel. Et laisse-moi te dire une chose, ça l’est aussi pour toi… Là, tu es sous le choc. Tu as envie de croire que tu dors encore et que rien de tout cela n’est arrivé… Mais c’est arrivé, Alexia. Et il faut l’admettre. Demain et les jours suivants, et ta vie entière, tu te sentiras comment, de ne pas avoir été là, auprès de ton amie qui t’appelait dans un moment pareil ?
Alexia se redresse vivement, repousse ses cheveux en arrière, essuie ses larmes et se mouche. Elle prend une longue inspiration avant d’affirmer d’un ton posé :
— Tu as raison. Je suis nulle. Je ne pense qu’à moi. Pauvre Lucile, quelle amie je suis ! Je dois y aller, bien sûr. Tu viens avec moi ?
— Juste le temps de m’habiller.
— Et Benjamin ?
Stéphanie répond précipitamment, comme pour empêcher Alexia de changer d’avis.
— Il dort. Je ne fais que l’aller-retour, je ne resterai pas. Ton père est là-bas. Tout ira bien.
Avant de sortir de la chambre, elle se tourne vers Alexia et lui dit posément.
— Ma chérie, je suis fière de toi, tu sais. Écoute encore ce que je te dis maintenant. Tu n’es pas nulle. Tu n’as pas le droit de dire ça. Jamais et en aucune circonstance. Tu es, et c’est normal, bouleversée et effrayée. Comme moi, comme ton père. Comme elles deux, là-bas. Qui ne le serait pas ?
Alexia réussit à sourire. Sa mère a toujours eu le don de poser des mots sur ce qu’elle ressent et ne comprend pas, sur ces sensations désagréables qui se roulent dans son ventre et la tétanisent tant qu’elle ne sait pas ce qu’elles lui veulent. Ces émotions qui la dépassent, sa mère les prend par un bout, comme des pelotes de laine, tire sur le fil et déroule l’écheveau tout entier. Alexia, après, se sent beaucoup plus légère.
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