C'est arrivé à Lucile
Chapitre 7
Alexia s’habille rapidement. Elle enfile un survêtement, des chaussettes, son anorak et un bonnet. Elle sort ses boots du placard à chaussures. L’automne a été particulièrement doux, elle ne pensait pas s’en servir si tôt.
La neige tombe toujours. Elle a recouvert les buissons et la rocaille devant la maison. La route et les trottoirs sont blancs. La nuit est cousue de coton. Lorsqu’elle se glisse dans le noir au bras de sa mère, Alexia est saisie par le froid. Elles marchent toutes deux lentement en se retenant l’une à l’autre pour ne pas glisser.
Les maisons se ressemblent toutes. Elles s’alignent en quinconce le long d’avenues plantées d’arbres et se regroupent en pâtés avec les jardins à l’arrière. La couleur des portes d’entrée et des volets alterne de nuances vives. C’est le seul élément qui les différencie. Mais, dans la nuit et sous la neige, on ne voit rien que les mêmes maisons illuminées, la plupart mitoyennes, qui dorment paisiblement. Celle de Lucile n’est pas très loin. En temps normal, Alexia pourrait faire le trajet les yeux fermés.
C’est pourtant vrai qu’elles se connaissent depuis le bac à sable. Le lotissement dans lequel Alexia et Lucile habitent a été construit il y a quinze ans. Leurs deux familles font partie des premières à s’y être installées. Leurs parents se saluaient lorsqu’ils se croisaient avec les poussettes. Ils se retrouvaient aux balançoires, dans un square aménagé au milieu de la résidence. Mais ils ne se sont vraiment liés d’amitié que lorsque les filles, comme ils les appellent, sont entrées à la maternelle. Alexia et Lucile étaient dans la même classe et le sont toujours restées. Depuis tout ce temps, elles dorment régulièrement chez l’une ou chez l’autre, se disputent et se réconcilient, s’échangent leurs affaires, mettent en commun leur argent de poche, s’achètent des bonbons ou des revues, sont souvent l’alibi l’une de l’autre.
Cette année, elles sont en seconde. C’est la première fois qu’elles ne sont pas dans la même classe. À la rentrée, elles ont tout fait pour changer mais ont dû se résigner face à l’inflexibilité du proviseur. Finalement, elles ont trouvé leur rythme. Elles se retrouvent aux intercours, aux récréations, à la cantine et, le mercredi, au club de théâtre. Elles ont encore des choses à se dire le soir, au téléphone ou sur leur messagerie. Elles se racontent leur journée, parlent de leurs professeurs, de leurs amis. Elles se disent ce qu’elles vont faire le weekend, comment elles vont s’habiller, où elles vont se retrouver. Qu’elles préféreraient se voir quand, parfois, le programme de l’une des familles en décide autrement. Elles s’emportent, en pianotant tard le soir, sur les injustices du monde, les guerres, les tremblements de terre, le tsunami, les dictateurs, la misère. Elles parlent de s’engager, de militer, de manifester.
Faut-il que tout cela appartienne au passé ?
La couche de neige est épaisse, elle se transforme en glace. Alexia et sa mère progressent difficilement sur le trottoir. Elles dérapent et essaient tant bien que mal de maintenir leur équilibre.
Leurs lèvres sont gelées. L’air froid pique leurs yeux et leurs oreilles. Elles ne parlent pas.
Lorsqu’elles approchent enfin, les secours sont arrivés. Un véhicule de pompiers, une voiture de police et une ambulance stationnent devant l’allée. Les gyrophares teintent, comme un écran de cinéma, la neige de bleu, d’orange et de rouge.
Alexia distingue des silhouettes qui vont et viennent devant la maison. Elle ressent l’agitation de chacun, mais leurs mouvements, tamisés par le rideau de neige, lui parviennent au ralenti. Elle aperçoit son père sur le perron, qui s’entretient avec un homme en uniforme. Arrivées au portail, un ambulancier leur barre le passage. Stéphanie décline leur identité et montre du doigt Bertrand qui leur fait signe d’approcher. Malgré l’heure avancée de la nuit, la plupart des voisins sont à leurs fenêtres. Certains sont sortis et s’avancent, en pyjama, un manteau simplement mis sur leurs épaules. Les policiers les renvoient chez eux.
La maison et le jardin sont décorés pour Noël. Lucile n’a ni petit frère, ni petite sœur, mais elle a tenu à participer au concours. Alexia regarde les ampoules qui clignotent. Personne n’a encore pensé à les débrancher. Un Père Noël gonflable tente de grimper sur le toit. Au milieu de la pelouse, un chalet illuminé héberge des petits lutins. Devant lui, un traîneau attendant d’être attelé est rempli de paquets en papier brillant. Lucile et son père ont fabriqué ensemble le chalet et le traîneau, quelques hivers plus tôt. Ils étaient fiers de leur réalisation. Ils ont passé plus d’un dimanche à scier et clouer des planches. Depuis, chaque année, la même scène occupe le jardin.
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