C'est arrivé à Lucile

Anne-Laure Boselli · Chapitre 17 sur 20

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C'est arrivé à Lucile

Chapitre 17

 

Pour Noël, Rosy et Lucile partent en Auvergne où habite une grande partie de leur famille. La neige est tombée en abondance, Lucile pourra faire du ski avec ses cousins. Alexia vient leur dire au revoir. Lucile est dans sa chambre, sa valise posée sur le palier, devant la porte. La radio passe un morceau de R&B chargé d’amertume. Le volume est au maximum. Lorsque Lucile reconnaît Alexia, elle coupe le son et sourit, manifestement heureuse de la voir. Alexia est émue, elle commence à retrouver son amie. Une étincelle se rallume dans ses yeux, Lucile revient au monde.

Elles s’embrassent et s’assoient sur le bord du lit.

— Ça va aller ?

— Je ne sais pas. C’est dur. C’est bien qu’on ne reste pas seules. Je m’inquiète pour maman. Elle a du mal à encaisser.

Alexia prend la main de Lucile.

— Vous allez être bien entourées.

— Oui, nous sommes une famille nombreuse et soudée. Mais tu te rends compte ? On va fêter Noël…

— Ce ne sera pas vraiment une fête.

— Non. Je crois que personne n’en a envie. Ou alors, il faudrait faire semblant et je ne peux pas. Je ne veux pas.

— Je ne pense pas qu’on attende ça de toi. Tout le monde peut comprendre, non ? Vous serez ensemble autour de sa mémoire et ça vous tiendra chaud, parce que vous l’aimiez et qu’il vous aimait.

Lucile tourne la tête vers la fenêtre. Son regard s’absente au lointain.

— Tu sais, les gens disent tous la même chose.

— C’est-à-dire ? s’inquiète Alexia.

— Ils donnent des conseils et disent, soi disant pour notre bien, qu’on a besoin de temps. Qu’il faudra qu’on oublie. Qu’il faut faire le travail du deuil. Comme si c’était un travail. Je vais être notée, bientôt, sur ma façon de « faire ce boulot » ! Ils répètent qu’on ne doit pas se laisser aller. Qu’il faut être fortes. Que mon père n’aimerait pas nous savoir malheureuses. Qu’il serait fâché s’il nous voyait pleurer.

— Et tu en penses quoi ?

Lucile se lève d’un bond et s’énerve toute seule.

— J’en pense que non, ça ne va pas. Non. J’ai perdu mon père et ça ne va pas. Oui, je pleure. Oui, ça fait mal. Non, je ne vais pas l’oublier avec le temps. Jamais. Jamais. Jamais. Je ne veux pas. Il est dans mon cœur. Il reste dans ma tête. Dans mon corps. Je suis née de lui, je suis une part de lui. Je suis faite de lui… Alors non, je ne vais pas oublier. Tu sais, Papa, au lieu de me dire de ne pas pleurer, il ferait comme il l’a toujours fait… Il me prendrait sur ses genoux, dans ses bras, il me bercerait et me dirait : « Pleure, ma petite fille, vide ton chagrin dans tes larmes. Fais-toi rivière, le chagrin coule dedans. » On n’a pas à me dire ce que je dois ressentir ou non, ce que je dois faire ou non. C’est ma peine, elle est à moi, j’en fais ce que je veux !

Tandis qu’elle parle, des larmes brouillent ses yeux. Alexia s’approche et la prend dans ses bras. Elle la berce doucement. Elle ne répète pas les mots de Philippe. Elle laisse leur écho tourner autour d’elles. Elle ne dit rien. Elle caresse le dos de Lucile et sent sous son pull son amie se détendre. Lucile brise ses résistances et, tout à coup, s’effondre. Blottie contre son épaule, elle s’abandonne, inconsolable. Elle se laisse porter comme un bébé. Elle ne retient plus rien, ni sa douleur, ni sa peur. Son corps est parcouru de sanglots, elle hoquette et tremble.

— Il me manque tellement, tu sais. Tellement…

Alexia laisse, à son tour, pleurer ses yeux. Ses bras forment un pont autour de Lucile, sous lequel leurs rivières s’épanchent et se rejoignent dans un même fleuve.

 

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