C'est arrivé à Lucile
Chapitre 13
Le lundi matin, Alexia retourne au lycée. Elle n’est pas mécontente de retrouver ses camarades, les cours et ses professeurs. Elle a besoin que sa vie reprenne un cours normal. Le week-end a été étrange. On n’était plus sous le choc de l’événement, il n’y avait plus de cris ni d’effarement mais, au contraire, tout le monde à la maison paraissait anesthésié. On chuchotait, on marchait lentement et lorsqu’on se frôlait, il y avait comme un courant chaud qui effleurait chacun. Les parents étaient souvent chez Rosy et pendant ce temps Lucile venait à la maison. Avec elle, c’était pareil, elles n’échangeaient aucune parole, elles regardaient la télé et les flammes danser dans la cheminée.
Benjamin a été étonnamment calme. D’habitude, il est toujours après Alexia. Il veut jouer avec elle, aller dans sa chambre, fouiller dans ses affaires et elle, elle le course, lui crie dessus, l’envoie balader. Là, il est resté tout seul la plupart du temps, à jouer sur sa moquette avec ses petits bonhommes. Peut-être qu’il ne voulait pas croiser Lucile. À chaque fois que c’est arrivé, il n’osait pas la regarder, ni lui parler. Il n’est réapparu dans le salon que lorsque les parents sont rentrés et que Lucile est retournée chez elle.
Le dimanche soir, Alexia, allongée sur son lit, a relu les plus récents tomes de ses carnets intimes, ceux qui couvrent les deux dernières années. Il est beaucoup question de Lucile, de ce qu’elles vivent ensemble, de ce qu’elles se disent, de leurs jeux, de leurs disputes, de leurs réconciliations. Lucile et Alexia se ressemblent par leurs différences. Elles sont l’opposé l’une de l’autre et se complètent. Elles sont indissociables, inséparables, indispensables. Lucile est l’image inversée d’Alexia, physiquement et mentalement. Elle est brune, les cheveux courts et raides, les yeux verts, tandis qu’Alexia est blonde, les cheveux aux épaules, le regard bleu. Alexia est extravertie, pleine d’énergie, un peu superficielle, elle aime parler, sortir, faire la fête, tandis que Lucile est sérieuse et très sensible. Alexia fonce tête baissée sans penser aux conséquences, tandis que Lucile, toujours réfléchie, observe avant d’agir, ce qui lui évite bien des déconvenues.
Alexia a dit un jour à Lucile :
— Heureusement que je t’ai, tu me ramènes toujours sur terre quand je pars dans un délire.
Lucile avait répondu d’une voix tendre :
— Et toi, tu es ma folie douce.
Alexia avait été tellement interloquée par ces mots, qu’elle avait consigné leur conversation dans son journal. Lucile est la sœur qu’Alexia n’a jamais eue, la sœur qu’elle s’est choisie.
Au lycée, tout le monde connaît la nouvelle. Alexia doit répondre à plein de questions, mais elle reste la plupart du temps laconique. Elle ne voudrait pas en dire trop. S’entendre révéler les détails du drame lui fait bizarre. Alexia est touchée par la compassion de leurs camarades et les témoignages d’amitié qu’ils transmettent. Cependant, la curiosité de certains est déplacée, presque malsaine. Avec des mines effarées, ils pressent Alexia de raconter, encore et encore, comment elle a su, comment elle a rejoint Lucile, qui était là, qui a fait quoi, comment était le mort.
Alexia est inquiète. Lucile ne reviendra qu’après les vacances de Noël et il n’est pas certain qu’elle supporte ces questions insidieuses. Il faut espérer qu’avec les fêtes, les élèves auront oublié. Lucile aime l’authenticité, elle n’aime pas se faire remarquer. Elle a horreur d’être au centre de l’attention, elle n’aime pas se livrer aux autres.
Comment faire pour que la vie continue ? C’est ce que sa mère a dit, le premier soir. Lucile et Rosy ne doivent pas oublier que la vie continue. Lucile retournera au lycée, écoutera les cours, révisera ses interrogations. Mais aura-t-elle encore des envies d’adolescente de seize ans ? Aimera-t-elle à nouveau sortir avec Alexia au cinéma ou dans les boutiques ? S’intéressera-t-elle à la musique ? Voudra-t-elle plaire aux garçons ? Aller dans les fêtes ? Reviendra-t-elle dans la vie qui était la leur ?
Après les cours, Alexia va chez Lucile. Elle la trouve allongée sur son lit, un casque sur les oreilles. Elle feuillette un album de photos. Des photos de famille, de quand elle était petite. Alexia transmet les salutations de leurs amis. Lucile hoche la tête, murmure un remerciement et se replonge dans sa lecture.
Alexia, déconcertée par l’attitude de Lucile, quitte la chambre pour rentrer chez elle. Elle s’arrête, stupéfaite, devant celle de Rosy. La pièce est sens dessus dessous, les livres sont à terre, les pages arrachées, la chaise renversée, un coussin éventré, les rideaux déchirés. La lampe de chevet est cassée en mille morceaux, les débris de céramique sont éparpillés sur le tapis. Ils donnent l’impression d’avoir été pilés. L’abat-jour est tordu et déchiqueté.
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