C'est arrivé à Lucile
Chapitre 4
Bertrand enfile un jean et se précipite chez Philippe et Rosy. Leur maison se trouve à deux cents mètres, de l’autre côté du lotissement.
Alexia retourne dans sa chambre. Elle regarde par la fenêtre son père partir. Sa silhouette s’enfonce dans la nuit. Il avance, les épaules relevées et le menton baissé.
Il fait froid. Il neige. Alexia ne l’a pas remarqué tout de suite. Sa vision est brouillée. Les flocons ne lui sont apparus qu’après un certain temps, après qu’elle eut élargi son champ à la rue entière.
Elle s’installe sur le rebord de la lucarne. Il est suffisamment spacieux pour qu’elle puisse s’asseoir en repliant les jambes sous son menton. C’est son refuge lorsqu’elle broie du noir. Elle aime regarder au travers des carreaux et laisser son esprit flotter par-dessus les maisons et les jardins. C’est un endroit rassurant, à la fois clos et ouvert sur le monde, où elle se plaît à rêver. Il n’y a pas de volets, juste des rideaux de toile qu’elle ne tire jamais, pour que l’ailleurs demeure accessible.
C’est la première fois de l’année qu’il neige. Les trottoirs et les jardins sont couverts de flocons qui tourbillonnent dans le noir. Un manteau blanc se pose sur les maisons illuminées. Les cristaux de glace scintillent sous la lumière des réverbères et des guirlandes. Il y aura de la neige à Noël.
Demain matin, les voisins découvriront, émerveillés, le cadeau fabuleux que leur a fait la nuit. Ç’aurait dû être beau. On aurait dû se réjouir. Mais dans une maison, un peu plus loin, on ne pourra que pleurer.
L’image de son père marchant dans la neige a quelque chose d’irréel. On dirait qu’il fait du surplace, comme s’il ne parvenait pas à traverser l’écran. Il flotte tel un fantôme, s’efface parfois et ressurgit plus loin. Bientôt, il disparaît totalement. La nuit et le brouillard se referment sur lui et l’emportent dans un autre monde.
Alexia tremble de tous ses membres, elle redoute les moments à venir.
Une période merveilleuse s’ouvrait, le début des fêtes, les derniers jours excitants où l’on se prépare à partager des moments forts avec la famille et les amis. Des surprises, des rires, du réconfort. Des souvenirs pour plus tard, qui réchaufferont les cœurs.
Le week-end précédent, Alexia et Benjamin ont décoré le sapin. Un grand sapin vert foncé qui sent bon la forêt. Ils l’ont installé à côté de la cheminée, sur un trépied en fonte. Benji a pulvérisé sur les fenêtres des dessins de neige artificielle, tandis qu’Alexia a accroché à la porte d’entrée une couronne dorée. Pour finir, ils ont disposé des guirlandes électriques sur la façade de la maison et dans les arbres du jardin. Des chapelets de petites étoiles dégringolent en cascade jusqu’au sol. Il y a un jeu dans le quartier. La maison la mieux illuminée gagne une bouteille de champagne et sa photo dans le journal. Les parents, au début, ne voulaient pas s’inscrire. Le concours n’est pas écologique, il incite au gaspillage de l’électricité, alors que l’on dit partout qu’il faut faire des économies d’énergie. Alexia était d’accord avec eux, mais Benji a plus qu’insisté. Tout le monde y participe, les copains, les voisins. La rue va être magnifique. On serait la seule maison sans illuminations. Pour qu’ils cèdent, il a fallu s’engager à ne pas laisser les guirlandes allumées toute la nuit. Finalement, elles sont jolies, toutes ces lumières. Elles brillent dans la ville comme des feux de joie, autour des maisons endormies.
Alexia se mord les lèvres et s’arrache des morceaux de peau avec les dents. Elle déchire aussi ses ongles, en tirant sur eux d’un coup sec. Ils s’effritent et viennent tout seuls.
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