Coeurs et visages
Chapitre IX
Aux extrémités de la longue galerie, il n’y avait plus per-sonne. Sans s’en apercevoir, les invités formaient des groupes qui, insensiblement, se rapprochaient du sénateur. Cependant que celui-ci parlait au président, Maurice regarda son frère comme pour lui demander si cela ne le fâchait pas qu’il se fût joint à son groupe.
Maurice Poitou, dès qu’il se trouvait en présence d’un personnage de l’importance du sénateur, devenait muet. Pourtant, l’idée de s’esquiver ne se présentait jamais à lui. Son plaisir était d’être vu, là, à son côté. Il avait cet air grave des hommes dans les loges, lorsque leur femme, devant eux, sourit. Il répondait par des hochements de tête, se tournait, commençait des gestes vagues, allumait des cigarettes, et, toujours comme ces hommes, jetait avec précaution l’allumette derrière lui. En dehors de la satisfaction qu’il éprouvait à être vu ainsi, il y avait une autre raison qui le poussait à chercher le voisinage de ces personnages. C’était qu’ensuite, lorsqu’il se trouvait en compagnie de gens plus modestes, il se sentait animé d’une ardeur folle. Il se croyait alors tout permis et, sans s’en rendre compte, copiait celui qu’il venait de quitter, prenant ses gestes. Il avait alors l’illusion, presque aussi forte que la réalité, qu’il était devenu ce même homme qu’il avait admiré.
— C’est votre frère ? demanda le sénateur à André Poi-tou.
Comme ce dernier ne répondit que par un signe affirma-tif, M. Dumesnil fit :
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— Oui, c’est le frère de notre ami. Par conséquent, c’est notre ami également.
Maurice Poitou regarda méchamment le président. D’une intelligence très moyenne, il supposait qu’autrui pour-suivait les mêmes buts que lui. Aussi soupçonnait-il le prési-dent de vouloir, plus tard, se donner des apparences de séna-teur au sein de sa famille. Il ne le lui pardonnait pas, sans penser que, pourtant, cela ne nuisait en rien aux attitudes qu’il se proposait de prendre.
Louis Jarrige, Marcel Lorieux et Jacques Soulat qui étaient passés déjà trois ou quatre fois à côté du groupe qui entourait le sénateur sans paraître le remarquer, comme plongés dans une conversation profonde, s’arrêtèrent sou-dain.
— On va bientôt se mettre à table, j’espère, fit le docteur en regardant le commerçant et en s’appliquant à ne pas voir le sénateur.
— Il est presque neuf heures, dit Jacques Soulat à M. Marchesseau sur un ton volontairement d’égal à égal.
— Déjà ! Ce n’est pas possible. Vous en êtes certain ?
Ces simples mots encouragèrent les trois compères. Dé-laissant tout à coup les autres membres du groupe, ils se tournèrent vers le sénateur qui, de son côté, avait adopté à l’égard des trois hommes l’attitude de celui devant qui un long cortège défile et qui, lassé sur la fin, s’intéresse de haut aux conversations qui l’entourent comme pour se reposer.
— Vous ne trouvez pas qu’il y a ici un peu de cette at-mosphère si particulière des réunions publiques, continua Jacques Soulat, qui tenait à montrer au sénateur qu’il savait
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Dès qu’il se trouvait dans une situation analogue à celle de ce soir, il ne pouvait résister à l’envie – en cela il ressem-blait un peu à Aristide Baladis – de montrer au personnage le plus important qu’il avait, au-dehors, des liens plus solides avec lui que ceux qui apparaissaient au milieu de tout ce monde.
— Pas du tout, répondit le sénateur Marchesseau.
D’une nature généreuse, il ne manquait jamais une occa-sion d’opposer aux sentiments mesquins cette même force d’inertie dont il se servait pour décourager les solliciteurs. Il était d’ailleurs familier de cette méthode. Il répétait souvent : « Je dis toujours “oui”, même si je pense “non”. À quoi bon faire de la peine aux gens. Le temps arrange si bien les choses. Grâce à lui, ils sont les premiers à oublier les ser-vices qu’ils m’ont demandés. Quand ils me revoient, car il suffit qu’ils se trouvent en face de moi pour qu’une foule de désirs qu’ils n’avaient jamais eus se présentent à leur esprit, ils sont si pressés d’attirer mon attention sur eux qu’ils en perdent le sens de la mesure. »
— Mais pourtant, il me semble qu’il y a quelque chose de juste dans ce que vient de dire mon ami, poursuivit le docteur qui, obéissant simplement au besoin de faire une phrase, d’entamer une conversation avec un sénateur, n’avait pas suivi le sens secret de la remarque de Jacques Soulat, et s’était écouté parler avec d’autant plus de ravisse-ment qu’il lui apparaissait que, grâce à la tournure de sa phrase, il était impossible que le sénateur ne répondît pas aussitôt.
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Mais M. Marchesseau demeura silencieux. En homme habitué à trôner au milieu d’un cercle d’admirateurs, il aimait à montrer en public les caprices de l’intimité. Tout dans son attitude semblait dire : « Je ne réponds pas, parce que je ne sais quoi répondre, que je n’ai pas envie de répondre. » Entre deux corps, il regardait le va-et-vient des invités avec une at-tention subite. Tout à coup ses yeux se portèrent sur Marcel Lorieux.
— Vous disiez ? demanda-t-il, comme navré de sa dis-traction.
Ce fut Maurice Poitou qui répondit. D’un caractère ti-mide lorsqu’il tenait compagnie à des personnages impor-tants, il se retrouvait dès que ceux-ci posaient une question insignifiante mais précise. Son trouble disparaissait alors. Un industriel demandait-il l’heure que tout de suite il tirait sa montre avec la hâte de ceux qui veulent être les premiers à rendre un service. Cela suffisait à rompre la glace. D’avoir fourni un vague renseignement lui donnait confiance. Aussi ne manquait-il plus, par la suite, de placer des observations.
— Monsieur Soulat prétendait que, malgré tout, cette foule donnait l’impression d’une réunion publique.
— Il se trompe, ce monsieur Soulat, fit le sénateur, en simulant de croire que cet invité s’était retiré entre-temps.
Depuis vingt ans qu’il faisait de la politique, M. Marchesseau avait remarqué qu’il n’était pas de plus sûr moyen de s’attirer des sympathies que, tout en feignant d’ignorer la présence d’un tiers, de parler de lui comme on l’eût fait si vraiment il avait été absent, mais en prenant le soin de ne dire de lui que des choses qui, à première vue dé-sagréables, lui eussent causé une satisfaction.
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— Ce monsieur Soulat n’a certainement jamais mis les pieds dans une réunion publique. C’est d’ailleurs ce qui me le rend sympathique. Cela prouve qu’il a du bon sens. S’il est un mauvais citoyen, il n’en est pas moins un homme de goût comme on en compte fort heureusement tant dans notre beau pays.
Jacques Soulat ne savait où se mettre. Tous les regards étaient tournés vers lui. Pour la première fois, depuis trois ans, il rougit jusqu’aux oreilles.
— Vous entendez, monsieur Soulat ? fit Louis Jarrige qui, n’ayant pas percé la pensée du sénateur, craignait que ce dernier ne prononçât par la suite une parole blessante.
M. Marchesseau joua l’étonnement, puis continua :
— Vous étiez présent, très bien, je n’en serai que plus à l’aise pour achever ma pensée. Ils sont rares les parlemen-taires qui vous loueront de votre désintéressement de la chose publique. Il en est pourtant qui, comme moi, vous ser-rent la main. Et ceux-ci, croyez-moi, ne sont même pas tou-jours sincères.
— Vous vous trompez, monsieur Marchesseau. Je vous assure que je suis avec attention les efforts du gouvernement et des parlementaires.
Le sénateur eut un sourire désabusé.
— Trop tard ! dit-il finalement.
— Pourquoi ?
— Trop tard, je vous dis. C’est trop tard. Il fallait dire ce-la tout à l’heure.
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Jacques Soulat eut cette impression désagréable que l’on éprouve quand un interlocuteur, sans que l’on sache pourquoi, se fait de soi une idée toute différente de la réalité. Il sentit que, malgré toutes les protestations possibles, il était définitivement classé. C’était comme à la guerre quand un officier, se trouvant pour la première fois devant un soldat, dit : « Forte tête, celui-là ! »
M. Marchesseau n’échappait pas à ce travers. Lui qui avait commencé de parler simplement pour badiner et faire semblant d’ignorer la présence de Jacques Soulat, il avait été amené, par le jeu de la conversation, à considérer celui-ci comme un mauvais citoyen. Maintenant, cela l’amusait d’avoir adopté un tel jugement. Bien qu’il comprît ce que ce dernier avait d’arbitraire, par caprice il ne voulut plus chan-ger. De le garder en lui, intact et faux, le confirmait dans son importance. Il semblait se dire à lui-même : « Évidemment, c’est un brave homme, mais c’est bien plus drôle de le pren-dre pour un mauvais citoyen. »
Marcel Lorieux, Louis Jarrige et Maurice Poitou approu-vèrent le sénateur.
— Vous ne pouvez pas affirmer le contraire, fit le frère du commerçant à Jacques Soulat. Avouez que vous n’avez jamais assisté à une réunion publique. Ça ne vous amuse pas. Il n’y a d’ailleurs pas de mal à cela. Vous n’avez pas be-soin de vous en cacher.
— Je vous demande pardon, répondit Jacques Soulat qui se défendait tant qu’il pouvait. Vous n’en savez absolument rien. Cela m’intéresse autant que vous.
L’arrivée de Mme Wegener interrompit Jacques Soulat. La veuve du général s’était fait accompagner par Mme Billan
– 73 – jusqu’à quelques mètres du groupe au milieu duquel pérorait le sénateur. Brusquement, elle avait laissé son interlocutrice sur place.
— Acceptez-vous, messieurs, une présence féminine parmi vous ? fit-elle en ébauchant une révérence de fillette.
— Pourquoi pas, madame ? rétorqua le sénateur, avec une amabilité telle que les invités qui l’entouraient en furent décontenancés.
M. Marchesseau sourit largement à la nouvelle venue. Un autre travers qu’il avait de commun avec la plupart des hommes parvenus à une haute situation était de tenir à pa-raître indépendant quand il s’agissait de manifester sa sym-pathie. Cela eût été très bien s’il en avait témoigné aux gens qui la faisaient naître en lui. Mais à l’égard de ceux-ci juste-ment, il la taisait. L’important était à ses yeux que seules les apparences de cette sympathie se montrassent. Il voulait ainsi prouver que, devant l’élan, peu importaient les recom-mandations et les faveurs, que le sentiment, bien que lui fût un homme considérable, ne se raisonnait pas, qu’il était aussi vain de vouloir refréner le cœur que d’endiguer l’Océan. Aussi, pour que ce sentiment fût plus visible, s’arrangeait-il à le laisser paraître à l’endroit de gens d’apparence insigni-fiante.
Mme Wegener, sans voir la jalousie que sa présence cau-sait dans l’entourage du sénateur, s’épanouit. En de telles circonstances, elle se croyait tout permis. Le sourire d’un homme puissant était pour elle une brèche lumineuse dans le mur d’hostilité qui se dressait ordinairement devant elle. Malgré les désillusions, elle pensait que le jour viendrait où son âme communierait avec celle d’une autre personne, d’une autre personne justement puissante, d’une autre per-
– 74 – sonne qui anéantirait d’un geste ceux qui la faisaient souffrir. Et les déceptions ne diminuaient en rien cette croyance. Aussi, à chaque fois qu’un visage s’ouvrait à elle, s’imaginait-elle que l’heure tant attendue avait sonné.
Toute rayonnante, elle s’apprêtait à parler lorsque M. Poitou, qui prévoyait que sa collaboratrice allait manquer de mesure, la devança. Le sénateur quitta Mme Wegener des yeux. Contrairement à ce que l’on eût pu attendre, elle ne chercha pas à attirer l’attention. Le brusque changement d’attitude du sénateur l’avait profondément touchée. Une nouvelle désillusion venait de s’ajouter aux autres. En l’espace d’un instant, sa condition, ses peines passèrent de-vant ses yeux. Si grandes avaient été ses espérances lorsque le sénateur lui avait souri que, devant la solitude où elle était de nouveau plongée, elle ne songea même plus à se ressaisir.
À ce moment, Yvonne Stella se mêla au groupe. À sa vue, M. Marchesseau détourna la tête bien que la beauté de l’actrice l’eût frappé. Il se faisait un point d’honneur de dé-daigner les jolies femmes, de ne point paraître les remarquer, voulant laisser ainsi entendre que chez lui le domaine des idées l’emportait sur celui des frivolités.
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