Coeurs et visages
Chapitre V
À un bout de la salle, le frère et la sœur de M. Poitou, parlaient à voix basse.
Maurice Poitou avait cinquante-trois ans. Il était agressif et ne s’entendait avec personne.
— L’antipathie, cela ne s’explique pas. Je ne peux pas le voir, disait-il par exemple en parlant de quelqu’un, un point, c’est tout.
— Mais, rétorquait-on, cet homme fait le bien depuis vingt ans autour de lui. Il entretient sa vieille mère. Il tra-vaille pour cela dix-huit heures par jour.
— Je m’en fiche. Moi, il ne m’est pas sympathique. Cela ne se raisonne pas.
Il se faisait un point d’honneur de ne point revenir sur ses jugements.
— L’instinct ne trompe pas, disait-il. Je suis comme les enfants. Je vois tout de suite à qui j’ai affaire.
Il était jaloux de l’indépendance de ses sentiments et de ses goûts. Lui offrait-on du thé qu’il répondait en ces termes :
— Je n’aime pas le thé. Qu’est-ce que vous voulez ? Je n’y peux rien.
À tout moment, il semblait qu’une force supérieure à sa volonté l’empêchât d’agir. Quand on lui demandait pourquoi il n’était pas venu à un rendez-vous, il répondait :
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— Je n’avais pas envie de venir. Ç’a été plus fort que moi, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ?
Il vivait de l’argent que son frère lui donnait ; aussi lui parlait-il continuellement des devoirs que l’on se doit entre membres d’une même famille. Il revenait sans cesse sur les débuts du commerçant pour lui faire comprendre qu’ils étaient, au fond, semblables aux siens et que ce n’étaient que les ans et une orientation différente qui étaient cause de la différence de leur condition.
— Te rappelles-tu, disait-il, quand nous étions enfants à Saint-Amarin ? Ces parties de boules de neige ! Et celle que tu as reçue en plein nez ?
Au début de cette soirée, il avait adopté une attitude ré-servée, mais non sans projeter de bien laisser voir, au cours du repas, qu’il était le frère du commerçant.
Quant à Blanche Poitou, la sœur des frères Poitou, elle était empanachée de plumes et revêtue d’une robe couverte de paillettes de mica noir. À quelques années près, elle avait le même âge qu’André. Elle était d’une taille et d’une corpu-lence au-dessus de la moyenne, ce qui ne la gênait en rien pour prendre continuellement des attitudes efféminées. Ma-riée avec un adjudant qui se trouvait en ce moment à Tou-lon, elle ne parlait presque pas dès qu’elle était entourée de visages inconnus, mais poussait continuellement des excla-mations. « Ah ! Comment donc ! Curieux ! Vraiment ? Qui l’eût cru ? » revenaient sans cesse sur ses lèvres. Il était une interjection répandue dans la région des Vosges que l’on dit, lorsqu’un choc vous a meurtri, pour aïe ou oïe, c’est « ouche ». Malgré ses efforts, elle n’avait pu se débarrasser de cette interjection bizarre. Aussi s’en servait-elle comme d’une originalité. Lui disait-on, par exemple, qu’un homme
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était tombé d’un tramway en marche qu’elle s’écriait : « Ouche alors. »
Elle tenait à la main un télégramme de son mari dans le-quel ce dernier s’excusait de ne pouvoir assister au banquet et qu’elle n’osait donner à André.
— Prends le télégramme, Maurice, tu le lui donneras. Cela lui fera plaisir.
Mais Maurice ne tenait pas du tout à se charger de cette commission. Il lui répugnait de mettre en avant le mari de sa sœur. Il sentait vaguement que l’adjudant attendait quelque service de son frère. Comme il voulait être le seul à bénéfi-cier des faveurs d’André Poitou, il dit :
— Ce n’est pas la peine. Si tu crois qu’il s’en souviendra en un moment comme celui-ci. Il m’a dit qu’il en a déjà reçu une centaine. Un télégramme, c’est un bout de papier comme les autres, après tout. D’ailleurs, je ne peux pas t’expliquer pourquoi, mais je ne veux pas.
— Alors, je le lui donnerai après le dîner, en le prenant à part.
— Je te dis que ce n’est pas la peine. Il ne faut pas avoir l’air de courir derrière lui. Mais qu’est-ce qu’il dit, ce télé-gramme ?
Maurice Poitou prit le carré de papier et lut. « Plus heu-reux que moi. Félicitations pour Légion d’honneur. Adjudant Mesnard. »
— Oh, ce n’est pas possible ! Il est fou, ton mari ! Qu’est-ce qu’il veut dire par plus heureux que moi ?
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— Il ne l’a pas, lui, la Légion d’honneur. C’est ça, je crois.
— Il n’avait qu’à envoyer ses félicitations. Cela ne se fait pas. Il n’a pas d’éducation, cet homme-là.
— Tu ne comprends pas, Maurice. Il suffit que quelqu’un obtienne une chose qu’il désire vainement pour que celle-ci ait une grande valeur. Il est comme cela. C’est son caractère. Chacun a son caractère.
— C’est son caractère, c’est son caractère, si tu veux ! Et puis, je n’ai pas d’explication à te donner. Moi, cela ne me plaît pas de donner ce télégramme. Il n’y a rien à faire contre cela. Tu sais comme je suis. Quand je ne veux pas faire une chose, on me donnerait tout l’or du monde que je ne le ferais pas.
Un homme d’aspect vénérable, qui venait de paraître sur le seuil de la galerie au bras d’un adolescent, l’interrompit. Il fit quelques pas, puis s’arrêta. Tendant sa canne à son fils, ajustant son monocle, il continua d’avancer. C’était M. Dumesnil, président du syndicat de la chaussure fran-çaise, et son fils Jean.
— Qui est ce monsieur important ? demanda Lorieux à Jacques Soulat.
— Je suis comme toi… je n’en sais rien… absolument rien.
— Demande à Aristide. Il doit savoir, lui.
Jacques Soulat se tourna vers le bottier grec :
— Qui est ce monsieur « monoclé » ?
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Le Grec se pencha alors vers Soulat, mit sa main devant sa bouche et souffla :
— C’est le président.
— De quoi ?
— De notre syndicat… Le président de notre syndicat.
M. Dumesnil s’était tout de suite dirigé vers André Poi-tou qui, l’apercevant tout à coup, se débarrassa des convives qui l’entouraient pour aller à sa rencontre.
— Vous, mon président ? dit-il d’une voix étranglée.
— Comment allez-vous, Poitou ? Je suis content, très content pour vous. Ce n’est pas tous les jours qu’on a l’occasion d’embrasser un légionnaire, un vrai légionnaire, un légionnaire de mérite.
Et sur ces mots, se penchant à deux reprises sur l’épaule d’André Poitou, M. Dumesnil fit le simulacre de l’embrasser.
À ce moment, M. Baladis, qui avait laissé sur place le docteur et Jacques Soulat, s’avança vers le président :
— Bonsoir, monsieur le Président.
— Bonsoir, monsieur, fit Dumesnil qui éprouva le besoin subit et irraisonné de ne pas sembler reconnaître le Grec.
— Je suis Aristide Baladis, de la rue Boissy-d’Anglas.
— Ah ! oui… ah… oui… je crois me souvenir. Vous êtes Baladis… oui… oui… je comprends… Maintenant, je me souviens de vous. Ah… oui… oui… oui… monsieur Baladis. Vous avez un nom facile à retenir… Baladis… ballade… ron-
– 39 – deau… C’est grec, je suppose… Hein… c’est grec ? C’est du pur grec, quoi !
— Je suis français, monsieur le Président, mais d’origine grecque.
— D’origine grecque… Baladis… C’est grec, cela… il n’y a pas de doute. Vous êtes grec… Ah… ah… vous êtes grec… Eh… eh… moi je suis français… Ce n’est pas tout à fait la même chose…
— Nous sommes français, monsieur le Président.
— Est-ce vrai ce que vous dites ? Est-ce vraiment vrai ?
— Je le suppose, monsieur le Président.
Alors M. Dumesnil se mit à rire.
— Eh bien, moi… monsieur Baladis… je n’en sais rien. Je suis peut-être allemand. Connaît-on jamais ses origines ?
— Que dites-vous, monsieur le Président ?
À ce moment M. Lorieux se pencha à l’oreille de Jacques Soulat :
— Il se croit quelque chose, ce président !
— Eh ! moi, je dis ce qu’il me passe par la tête. Au fond, je serais allemand qu’il n’y aurait rien d’étonnant. Ne voit-on pas des honnêtes gens se croire des coquins.
— Vous n’auriez pas cet esprit, président ! J’en suis cer-tain… Vous êtes français jusqu’au bout des ongles.
— Ah çà, monsieur Baladis, si vous parlez d’esprit, je suis un autre homme. Oui, quand on parle d’esprit, je suis français et fier de l’être.
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— Mais, monsieur le Président, interrompit de sa voix criarde Mme Wegener qui s’était approchée, nous sommes tous fiers de l’être. Je suis Mme Wegener, la veuve d’un géné-ral français, du général Wegener.
— Le général Wegener ? Le pacificateur ?
— Oui, monsieur le Président.
— Je vous félicite, madame.
— Et croyez-moi, monsieur le Président, on a beau être la veuve du général Wegener, on traverse de durs moments, on connaît des heures difficiles.
— Nous en avons tous connus.
— Plus ou moins aussi.
— Plutôt plus que moins, je vous l’assure, madame We-gener.
— Je veux bien le croire, président, mais j’en doute.
L’accent faubourien que M. Dumesnil avait en parlant contrastait avec la solennité qu’il affectait et sa mise de vieux noble. Il avait une voix de basse grasseyante. Quand il disait : « Je suis, madame, à vos pieds », l’image qui se pré-sentait à son esprit faisait qu’il baissait encore la voix et que celle-ci semblait alors celle d’un juron d’alcoolique. Il était infatué de lui-même au point que cela en devenait maladif. Quand il sentait qu’il allait manquer une réponse, il chan-geait la conversation sans se soucier de l’impolitesse qu’il faisait à autrui. C’est ainsi que lorsque Mme Wegener avait rappelé ses durs moments, il s’était tourné brusquement vers Poitou et lui avait parlé d’autre chose.
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Quant à son fils Jean, c’était un jeune homme de vingt-cinq ans, vêtu avec élégance, qui était venu « pour rigoler ». Le père et le fils étaient d’ailleurs de mèche, car, bien qu’il affectât des airs importants, le président était une sorte de pince-sans-rire inconscient. Il savait l’impression d’austérité qui se dégageait de lui et en usait comme d’un repoussoir à toutes les paroles qu’il prononçait, cela seulement quand son fils se trouvait à côté de lui, car, s’il était seul, bien que ce fut exactement du même ton qu’il usât, il se prenait alors au sé-rieux.
— Où as-tu mis ma canne, Jean ?
— Au vestiaire.
— Tu as un numéro, au moins ?
— Naturellement.
— Ne le perds pas, surtout. Cette canne m’a été donnée par l’empereur d’Annam, ajouta-t-il comme si son fils l’ignorait.
Puis, se tournant vers André Poitou :
— C’est mon fils. Beau gars, hein ? Voilà ce qu’il vous manque pour que votre bonheur soit parfait. Un cœur de père, c’est quelque chose. Les enfants, voyez-vous, Poitou, c’est toute la vie.
Sur un canapé de velours gris était assis un homme au visage énergique entre deux femmes à qui il parlait sans tourner la tête, les yeux fixés devant lui. C’était Robert Mourlon, directeur de la tannerie qui fournissait principale-ment en cuirs la Maison Poitou. Il avait, pour le monde qui l’entourait, un profond mépris. Homme d’action avant tout, il ne comprenait pas que l’on s’éternisât en vaines conversa-
– 42 – tions. À l’endroit de Poitou, il observait une attitude bienveil-lante non exempte de pitié.
« Ce pauvre homme prend tout cela au sérieux », pen-sait-il en voyant le commerçant aller et venir d’un groupe à l’autre, se courber, se défendre avec modestie des compli-ments qu’on lui décernait. « Moi, à sa place, il y a longtemps que j’aurais envoyé tout cela promener. Il se laisse dominer. Et ces gens-là réussissent. C’est ce qui est étonnant. »
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