Coeurs et visages

Emmanuel Bove · Chapitre 11 sur 13

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Coeurs et visages

Chapitre XI

 

 

À mesure que le dîner se déroulait, les invités deve-naient de plus en plus bruyants. Les esprits s’échauffaient. Entre chaque plat, Yvonne Stella allumait une cigarette. Elle aimait à fumer en mangeant. Comme elle ne la lâchait pas, c’était de sa main libre qu’elle portait les aliments à sa bouche, les accompagnant aussi naturellement que de pain, de fumée. Cette façon de faire paraissait à Mme Billan du der-nier sans-gêne. À chaque instant, elle se tournait vers son mari pour lui dire de regarder l’actrice, avec cette insistance mêlée de satisfaction des petites gens ayant surpris chez leurs maîtres un vice.

Le sénateur Marchesseau, habitué à tout simplifier, à ramener comme dans la vie politique les choses aux grandes lignes, n’avait pas encore perdu de vue que ce banquet avait été organisé en l’honneur de son voisin, André Poitou. Aussi affectait-il, quand il ne se penchait pas vers le commerçant, de considérer l’ensemble des convives avec attendrissement, comme s’il eût été réellement touché par une telle unanimité dans l’hommage. Il s’appliquait également à paraître ignorer – ainsi qu’un officier le côté terre à terre de la vie de caserne – les regards d’envie et les quolibets qu’il ne manquait pas de surprendre.

Parmi les convives que le sénateur sentait lui être hos-tiles, il s’en trouvait un à qui une cravate noire et flottante et des binocles prêtaient des apparences d’homme incrédule et documenté. Il s’appelait Max Rojais et avait exercé la profes-sion de journaliste parlementaire. À la suite d’une affaire de

 

– 88 – trafic de permis de circulation sur le réseau de l’État, il avait été mis à la porte du petit journal où il avait collaboré. Le di-recteur, un maître chanteur, s’était défait de lui en ces termes :

— Mon cher Rojais, nous n’en resterons pas moins des amis. Ce n’est pas parce que tout le monde vous lâche à pré-sent que je cesserai d’avoir de l’amitié pour vous. Mais met-tez-vous à ma place. Ma situation ne serait plus tenable si je vous gardais. Il faut comprendre ces choses. Plus tard, quand tout cela sera oublié, revenez me voir. Et on trouvera tou-jours un petit coin où vous caser.

Max Rojais était revenu comme on l’avait invité à le faire. Mais il avait été oublié. Il arrive souvent que, après une séparation de deux ans, des amis soient embarrassés en se retrouvant en présence, qu’ils ne sachent plus quelles pa-roles échanger. Le chemin parcouru par chacun d’eux est tel-lement différent qu’ils ont l’impression de ne point se con-naître. Cela est habituel. Mais en ce qui concernait Max Ro-jais et son directeur, cela avait été exceptionnel. Ce dernier n’avait réellement pas reconnu son ancien collaborateur. Le nom, le visage de celui-ci n’avaient éveillé en lui aucun sou-venir. Et ce n’avait été qu’après avoir donné une foule de points de repère, de précisions, que le rédacteur était parve-nu à se faire reconnaître. Les deux hommes avaient alors prononcé quelques vagues paroles, puis s’étaient séparés.

Depuis, Max Rojais entretenait une haine profonde contre le monde de la presse et de la politique, d’autant plus que son ancien directeur occupait à présent une situation importante, cependant que lui, qui avait pourtant toujours répété qu’il serait mort ou millionnaire à quarante ans, végé-tait misérablement et ne parvenait à subsister qu’en fréquen-

 

– 89 – tant les banquets, les couloirs et les antichambres, toujours à l’affût de ce qu’il appelait « la grosse affaire ».

Le sénateur Marchesseau qui, sans connaître Max Ro-jais, devinait confusément son passé voulut l’amadouer pour obéir à un des principaux préceptes de sa vie : « Il vaut mieux être bien que mal avec le monde. »

— Alors, messieurs les journalistes, dit-il à Max Rojais en souriant, vous prenez des notes ?

Quand il se trouvait en présence d’un rédacteur de quelque journal, il ne manquait jamais de s’adresser à lui comme si celui-ci eût été entouré d’autres confrères. Parce que maintes fois il avait été interviewé par des journalistes, il n’admettait pas qu’ils pussent avoir quelque influence isolé-ment. Aussi, sans se rendre compte qu’il froissait Max Rojais, croyait-il spirituel de s’adresser ainsi à lui.

Le visage de Max Rojais s’illumina pourtant.

— Non, monsieur le Sénateur, je ne prends aucune note. Je suis en amateur ici ; je ne travaille pas.

Max Rojais, qui n’exerçait plus sa profession depuis plu-sieurs années, répondait ainsi où qu’il se trouvât. Bien qu’aucun journal ne voulût de lui, qu’il fût rayé du syndicat et qu’on ne l’admît plus à la maison des journalistes, il tenait toujours à faire figure de membre de la presse. Éternellement sans mission, il s’appliquait à laisser deviner qu’il se trouvait là en amateur et que, si les circonstances l’exigeaient, il n’hésiterait pourtant pas à téléphoner à quelque rédaction.

— Vous dites cela, continua le sénateur, pour mieux nous observer. Je vous connais, vous autres journalistes. La

 

– 90 – belle information avant tout. Pour un « filet », vous sacrifie-riez père et mère.

Ce terme technique, en excellent homme politique qu’il était, M. Marchesseau ne manquait jamais de le placer.

Malgré la haine que Max Rojais vouait aux personnali-tés, il devenait d’une amabilité extraordinaire lorsque l’une d’elles s’adressait à lui. D’avoir passé une partie de sa vie à les solliciter, à les attendre durant des heures, à les ques-tionner malgré leur dédain, à entrer par une fenêtre lors-qu’on le chassait par la porte, faisait que, contre son gré, il ne pouvait que leur sourire. Il avait l’âme du soldat que l’on conduit à la mort à la condition de le prendre par les bons sentiments, du domestique qui s’attache à ses maîtres s’ils ont quelques attentions pour lui. Était-on aimable à son en-droit, qu’il était désarmé et tâchait de donner de son interlo-cuteur une image sympathique dans ses articles. Il ne man-quait pourtant d’interpréter par la suite le silence de l’interviewé qui, n’ayant plus de raison de le ménager, ne donnait plus signe de vie comme une ingratitude, et de le ranger au nombre de la multitude d’ingrats dont il se croyait entouré.

Une chaleur lourde commençait à envahir la salle du banquet. Autour de la longue table, ce n’étaient que propos aimables et rires. Le murmure que faisaient les conversations avait quelque chose de monotone comme celui d’une mer lointaine. Parfois s’élevaient des éclats de voix auxquels les convives, surpris, ne prêtaient aucune attention, désireux qu’ils étaient d’une atmosphère plus cordiale.

André Poitou mangeait lentement. De temps en temps, il promenait un regard en apparence indifférent autour de lui. Il redoutait qu’on ne lût dans ses yeux l’émoi profond qui

– 91 – l’étreignait. Il cachait son trouble et sa joie sous un air si dis-trait que certains invités chuchotaient par moments, que « Poitou ne semblait pas tellement heureux », cependant que d’autres insinuaient, avec plus de justesse, que c’était une at-titude ou que la présence à son côté d’un sénateur l’intimidait.

Soudain le commerçant baissa les yeux et rougit. Il ve-nait de lui apparaître qu’il ne méritait pas un tel hommage et que tous les convives s’en rendaient compte, mais n’en di-saient rien par politesse. Il avait l’impression désagréable que son entourage s’ennuyait et n’attendait qu’une chose : le moment de partir.

« Je suis bête de faire des réflexions pareilles, pensa-t-il. Je ne suis tout de même pas le premier à qui l’on offre un banquet pour fêter une décoration. C’est tout à fait normal. »

Une tape sur l’avant-bras le tira de ses réflexions. Il re-garda M. Dumesnil qui, penché vers son visage, lui souriait et semblait dire : « Fais risette. »

— Allons, André, à quoi penses-tu ? demanda le prési-dent du syndicat à voix basse, de manière à laisser entendre qu’il respectait le recueillement du commerçant, qu’il était même désireux de le partager.

— À rien… À tout cela.

— Tu es ému, hein ? Je comprends cela. Pourquoi le ca-cher ? Sois donc franc. Avoue-le. À ta place, nous le serions tous, émus.

— Mais non. Ce n’est rien.

— Tu ne dis pas ce que tu penses. Et tu as raison. Et je te félicite. Les sentiments du cœur, il faut les garder pour soi.

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M. Dumesnil avait l’habitude de féliciter les gens. Il féli-citait tout le monde. Il félicitait son fils lorsque celui-ci arri-vait à l’heure pour les repas. Il félicitait sa femme lorsqu’elle avait fait un achat. L’importance qu’il se donnait l’avait amené, sans qu’il s’en fût rendu compte, à ne pouvoir résis-ter au besoin de féliciter autrui, certain qu’il était qu’un com-pliment venu de lui était agréable.

À la gauche de M. Poitou, de l’autre côté de la table, était assis un homme d’une cinquantaine d’années dont le veston noir était lustré et le faux col trop grand, si bien que lorsqu’il se baissait on apercevait la base de son cou. C’était un cordonnier du nom de Jonas. Ce banquet avait été orga-nisé par M. Dumesnil. Il avait demandé à André Poitou la liste des gens qu’il désirerait voir l’entourer. Sur cette liste, M. Jonas n’avait pas figuré, non pas que le commerçant l’eût oublié, mais parce qu’il lui avait été désagréable de l’y voir. M. Jonas avait été peut-être le seul ami que le commerçant eût eu dans sa jeunesse. Aussi celui-ci avait-il craint que cet homme modeste ne lui rappelât les longues années obscures du passé. Pourtant, pris d’un remords au dernier moment, André Poitou l’avait invité par pneumatique.

Jonas ne cessait de regarder son ami. Aucune envie ne se lisait dans ses yeux. Une expression de douceur illuminait par moments ses traits. Il avait oublié combien misérable était sa condition à côté de celle d’André Poitou pour admi-rer ce dernier.

— Alors, mon cher, fit un voisin de Jonas, dans la lune ?

Le cordonnier sursauta. André Poitou, lui, continuait de rêver. Il n’avait pas même remarqué son ancien ami. D’un geste machinal, il passait par instants sa main sur son front. Ce n’était donc pas un rêve ! Cette longue table couverte de

– 93 – fleurs, de fruits, de verres étincelants existait réellement. Ces ombres, les unes à côté des autres, qui se mouvaient cha-cune à sa façon étaient des amis, des parents. « Merci, merci à tous », pensait le commerçant dont les yeux étaient mouil-lés d’attendrissement. Pourtant il se sentait incapable de manifester autrement sa reconnaissance.

— Qu’il est heureux ! fit un convive du bout de la table.

— C’est un sensible, répondit-on.

— Ça dépend des jours. Je l’ai vu renvoyer un pauvre ouvrier pour un motif futile… C’est surtout un orgueilleux.

— Et un taciturne.

— L’un ne va pas sans l’autre. Vous ignorez sans doute jusqu’à quel point il est susceptible. Je l’ai vu pâlir parce que quelqu’un disait dans une conversation : « Toutes les chaus-sures ont la même valeur. »

Le sénateur, qui avait pour voisin de droite Yvonne Stel-la, demanda à cette dernière si elle s’amusait. Maintenant que personne ne les entourait, il redoutait moins de parler à une jolie femme. Croyant deviner dans le ton de cette ques-tion le désir d’une réponse négative, elle fit, n’osant pourtant s’engager :

— Comme ci, comme ça.

M. Marchesseau prit l’air entendu d’une personne qui a une idée et ne veut pas la dire.

— Qu’est-ce que vous pensez de ceux qui nous régis-sent ? demanda Max Rojais, qui avait suivi le manège du sé-nateur, à un de ses voisins.

 

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— Il a l’air d’un brave homme, répondit l’interpellé.

— Vous trouvez ? Vous n’êtes pas difficile. J’appelle des gens de cet acabit des requins. Savez-vous ce qu’il propose pour rétablir les finances de la France ? Une loterie. Parfai-tement, avec un gros lot de dix millions, cent autres d’un million, et une foule d’autres encore de mille à cinq cents francs.

Des convives avaient tendu l’oreille. Bientôt, au sein du banquet, se forma un groupe qui ne parla plus que des trahi-sons et de l’incapacité du sénateur.

— Alors, monsieur le journaliste, fit Marchesseau qui avait remarqué qu’on parlait de lui, vous êtes en grande con-versation ?

En un instant, les visages des conjurés s’éclairèrent. Tous se tournèrent vers le sénateur, souriant. On eût dit que jamais une pensée mauvaise n’avait traversé l’esprit de ces invités. Ils ne se regardaient plus entre eux, attentifs seule-ment à plaire à l’homme politique.

Le bruit des conversations montait. Des convives, un peu enivrés, étaient secoués par le fou rire. Ils ne parve-naient plus à s’interrompre. Si, par hasard, ils se calmaient, cela durait un instant.

Soudain, on entendit encore, dans le brouhaha, le cri de : « Vive Poitou ! » Tout le monde se tourna vers l’endroit d’où il provenait. L’auteur de ce cri avait baissé la tête et rougi. Il est fréquent dans une assemblée qu’un homme timide ou paisible manifeste tout à coup son enthousiasme d’une ma-nière plus violente que son entourage pour être dans le ton général puis s’aperçoit, au même moment, qu’il a été trop loin. Il ne sait alors plus où se mettre, accablé qu’il est par

– 95 – les regards posés sur lui qui le désignent à l’attention de tous.

C’était Fortunat qui avait poussé ce cri. Dans la chaleur de la soirée, il avait pris peu à peu confiance et même fini par s’imaginer qu’il était du rang de tout le monde, puisqu’il avait été invité. Déjà, ces mêmes cris de « Vive Poitou ! » avaient retenti. Aussi s’était-il promis d’imiter, à la première occasion, ces personnes. Mais il en est des cris comme de tout. Chaque être a une façon qui, bien que paraissant iden-tique aux autres, est différente de faire une chose. Ceux qui avaient précédé Fortunat, Mme Wegener entre autres, avaient eu une intonation sûre et naturelle. Personne n’avait attaché une trop grande importance à leurs cris, alors que la voix aigre de Fortunat, comme étranglée par la peur et l’émotion, avait tout de suite frappé.

À côté de Lorentz, se tenait un homme d’apparence res-pectable, qui mangeait méticuleusement, souriant à des plai-santeries faites loin de lui, passant son temps à regarder les gens au moment où quelqu’un s’adressait à eux, enfin, s’appliquant à observer, et pour tempérer ce qu’il y a de dé-sagréable en cela, avec un air crédule et admiratif pour tous. De temps en temps, il mettait les mains dans ses poches et s’adossait à sa chaise qu’il faisait très légèrement basculer. Il répondait à tous les regards dirigés sur lui par un sourire ai-mable. Parfois, il déplaçait sa chaise pour ne pas gêner son voisin de gauche puis, un instant après, la déplaçait pour ne pas gêner son voisin de droite. Finalement, il s’adressa à Lo-rentz qui, parce qu’il devinait ce convive peu bavard et dis-cret, affectait de l’être également, ce qui le gênait pour faire toutes les observations qu’il eût voulu souffler à sa femme.

 

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— Je crois qu’on ne nous a pas présentés, monsieur. Je suis monsieur Reverdy.

— Monsieur Lorentz, ici.

— Enchanté. Ne trouvez-vous pas que ce banquet a quelque chose de touchant. Je connais très peu M. Poitou. Mais j’ai l’impression que cet homme mérite réellement la distinction qu’on vient de lui conférer. Et c’est si rare qu’une distinction tombe bien. En général, c’est décerné au petit bonheur, je crois. Je dois vous avouer que j’étais venu à tout hasard avec l’intention de m’esquiver.

— C’est comme nous, fit Lorentz qui enfin venait d’entendre une phrase concordant avec ses pensées.

 

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