Coeurs et visages

Emmanuel Bove · Chapitre 6 sur 13

Pages du PDF

Coeurs et visages

Chapitre VI

 

 

M. André Poitou, quittant discrètement le groupe où pé-rorait le président du syndicat, s’approchait de Marcel Lo-rieux et Jacques Soulat qui affectaient d’être tenus à l’écart, lorsque les époux Billan pénétrèrent dans la salle du ban-quet, suivis, à deux pas, par la femme du vestiaire à laquelle ils n’avaient encore rien voulu confier.

— Bonjour, Billan, fit le commerçant en obliquant vers eux. Madame Billan, permettez-moi de vous présenter mes hommages. Mais débarrassez-vous donc de vos manteaux !

Les époux Billan vivaient modestement dans un petit appartement de la rue de Dunkerque, situé dans une maison d’aspect misérable et sur les paliers de laquelle les locataires brossaient leurs vêtements. Il y avait une dizaine d’années qu’ils cherchaient à se lier avec le commerçant. Mais ce n’était que depuis quelques mois que celui-ci avait répondu à leurs avances. M. Joseph Billan était directeur de fabrication à la Maison Poitou. Il dirigeait les ateliers qui se trouvaient justement dans le quartier de la gare de l’Est, à cinq minutes de chez lui, ce qui amenait sa femme à dire chaque fois qu’il se plaignait :

— Patiente encore un peu. Tu ne trouveras pas du jour au lendemain un travail si pratique pour toi.

Jamais une dispute ne s’élevait entre les époux Billan. Depuis qu’ils se connaissaient, ils n’avaient point cessé d’avoir l’un pour l’autre toutes les prévenances.

 

– 44 –

— Un ménage comme le nôtre, c’est précieux, disait par-fois Mme Billan.

Elle ne reprochait qu’une chose à son mari : « d’avoir peur de M. Poitou ».

— On croirait que tu es son obligé. Tu devrais lui faire sentir que s’il t’emploie, tu lui rends d’autre part de grands services. Il ne trouverait pas du jour au lendemain quelqu’un pour te remplacer, va ! Il peut courir sur la place de Paris. Quand il aura affaire à quelque directeur peu scrupuleux ou alcoolique, il sera temps alors de se mordre les doigts.

Le caractère rétréci par une vie monotone, elle avait la manie de croire que rien ne se trouvait du jour au lendemain et que, chaque fois que l’on changeait, on tombait plus mal. Son mari et elle sortaient rarement. Quand cela leur arrivait, au cours du chemin de l’aller et du retour, c’étaient d’interminables conversations. Ils se faisaient part de toutes leurs impressions. En général, le ton était celui de gens que l’on n’apprécie pas à leur juste valeur. Vis-à-vis d’André Poi-tou, ils se considéraient comme lésés. Joseph Billan n’avait pu admettre que ce dernier se lançât à fréquenter du monde. « La chance lui a tourné la tête », pensait-il. Aussi avait-il adopté à l’égard de son directeur une sorte de froideur polie, attendant en vain que M. André Poitou le prît un jour à part et lui dît que la vie qu’il menait n’était qu’une façade, mais qu’au fond il était resté le même.

Durant les quatre jours qui avaient précédé ce banquet, Joseph Billan avait répété, chaque soir, en rentrant :

— Je n’irai pas à ce dîner. Il ne le remarquera même pas.

Et sa femme l’encourageait ainsi :

– 45 –

— Tu as raison, Joseph. Ce n’est pas la peine d’avoir l’air de lui courir derrière. S’il s’aperçoit de quelque chose, il comprendra et il sera, après, bien plus gentil avec toi.

Mais le jour du banquet arrivé, ç’avait été plus fort qu’eux. Sans même que l’un rappelât à l’autre ses paroles des jours précédents, ils s’étaient préparés comme si, pas un instant, ils n’avaient pensé à se dérober à l’invitation du commerçant.

— Entrez donc, mes bons amis, ne vous gênez pas, con-tinua André Poitou avec rondeur, afin de les mettre à l’aise.

— Nous ne nous gênons pas, repartit Mme Billan. Ce ne serait pas la peine de nous connaître depuis si longtemps.

— En effet, madame. Et, d’ailleurs la prochaine fois, ce sera le tour de mon ami Billan.

— Joseph ne sollicitera jamais rien… Je vous le dis.

— D’autres, peut-être, solliciteront quelque chose pour lui… qui sait ?

— Je ne crois pas, vous savez, monsieur le Directeur. Maintenant, c’est trop tard. Si on avait dû le faire, ce serait déjà fait. Et comme ce n’est pas lui qui jamais demandera quelque chose dans sa vie, il y a bien des chances pour qu’il reste comme il est.

Se tournant vers son mari, Mme Billan continua :

— N’est-ce pas, Joseph, tout cela t’est bien égal ? Tu n’en demandes pas tant.

Lorieux et Soulat, qui avaient remarqué que M. André Poitou s’était dirigé vers eux avant d’être arrêté par les

 

– 46 –

époux Billan, s’approchèrent du groupe pour que le commer-çant les appelât.

— Lorieux, Soulat, venez donc, fit justement M. Poitou.

Il présenta ses amis aux Billan, puis dit :

— Oui, cela paraîtra peut-être excessif, mais tout ce qui compte pour moi dans la vie est ici.

Il prit Lorieux et Soulat par le bras.

— Je crois qu’il n’y a pas tant d’injustice sur la terre qu’on l’affirme. Le tout, c’est de savoir attendre.

— Ah ! là… là, entendit-on du fond de la salle.

C’était encore Mme Wegener qui avait poussé cette ex-clamation en signe d’approbation à une parole du président du syndicat.

— Infailliblement l’homme qui a persévéré est récom-pensé. C’est sans doute une loi de la nature. Il est naturel qu’à l’effort, qu’à la peine, succède le bonheur.

— Très juste !

M. Poitou se retourna afin de voir qui venait de pronon-cer ces mots qui, il le sentait vaguement, s’adressaient à lui. Le fils de M. Dumesnil, à ce moment, détourna la tête et fixa ses yeux sur un point de la salle. Le commerçant regarda Lo-rieux :

— Crois-tu que c’est pour moi qu’il a dit cela ? On le di-rait.

— Mais non, mais non, répondit Jacques Soulat. Il par-lait à la grande demoiselle.

 

– 47 –

— À la grande ? Quelle grande demoiselle ?

— La plus grande de toutes.

— Ah ! oui, tu as raison. Cela me paraît plus vraisem-blable. Cela m’étonnait aussi. Nous ne sommes pas ici pour nous moquer les uns les autres.

Mme Billan, qui s’était tue jusqu’à ce moment, observa :

— C’est très juste, ce que vous dites, monsieur Poitou. Mais cela devrait être toujours comme cela. Tout le monde devrait s’entendre, collaborer. Par exemple, demain, vous verrez que la vie recommencera comme avant. Ce que vous dites est peut-être exact en ce qui vous concerne. Mais c’est tout.

— Cela dépend, fit Joseph Billan qui, jusqu’alors, n’avait pas prononcé une parole et qui voulait à la fois ne point con-tredire sa femme et plaire à son directeur.

— C’est tout dépendu. Enfin, est-ce que tu trouves que tu es à ta place, que tu as la situation que tu mérites ?

— Je ne dis pas le contraire, mais on ne sait pas. Il faut attendre. Avec le temps, je l’aurai peut-être.

— Alors tu changes ici ?

— Je ne change pas… Je ne change pas du tout.

— Te rappelles-tu ce que tu disais il y a seulement une heure ?

— Je ne change pas, je te dis.

 

– 48 –

— Eh bien, c’est le contraire, c’est exactement le con-traire. C’est bien toi. Un jour noir… un jour blanc… Tu es comme ça.

Mme Billan ouvrit la main, en montra la paume, puis le dos.

— Un jour jaune, fit de nouveau la voix qui, tout à l’heure, avait amené M. Poitou à se retourner.

Le groupe, cette fois, ne parut point entendre cette inso-lence. Pourtant, personne n’osa plus parler. Il y eut un si-lence gênant durant lequel M. Poitou regarda obstinément l’entrée avec l’espoir de voir paraître quelque nouveau con-vive qui le tirerait d’embarras.

Justement une femme, grande et blonde, parut dans le chambranle de la porte. C’était Yvonne Stella, la célèbre chanteuse. Ç’avait été à la suite d’un scandale que M. André Poitou avait fait sa connaissance. Elle était venue au maga-sin principal et une jeune vendeuse, qui n’avait pas été pré-venue, l’avait traitée en simple cliente. Yvonne Stella s’était fâchée, avait menacé de ne plus revenir, si bien que M. Poitou était intervenu. Par la suite, il avait obtenu d’elle qu’elle fît mettre, au-dessous de son nom, sur tous les pro-grammes, le nom de la maison qui la chaussait, en l’occurrence la Maison Poitou.

Le commerçant l’avait suppliée de venir. Elle avait d’abord refusé, mais, sur ses instances, elle avait finalement accepté.

À peine l’eut-il aperçue que M. Poitou se dirigea vers elle. À son apparition, les conversations étaient tombées. Un instant après, elles reprirent, plus bruyantes qu’auparavant.

 

– 49 –

— Madame, comme c’est gentil à vous d’être venue. Je n’osais l’espérer.

— Et ma parole, la parole que je vous ai donnée l’autre soir ?

— Mais vous m’aviez donné votre parole. Aussi étais-je sûr d’avoir la joie de vous voir des nôtres.

— Je n’ai qu’une parole, monsieur Poitou.

Elle en avait de nombreuses autres, mais elle tenait si ra-rement ses promesses que, lorsque cela lui arrivait, elle ne manquait jamais d’en parler longuement.

— Vous permettez que je vous présente mes amis ?

— Vos amis sont mes amis et mes amis sont vos amis.

Elle était hantée par le mot d’une actrice au point qu’à tout moment, sans qu’elle s’en rendît compte, elle le copiait maladroitement.

Les présentations terminées, elle regarda, au-delà du groupe qui l’entourait, l’assistance. C’était aussi une de ses habitudes que de regarder, comme distraitement, autour d’elle pour voir si on l’observait. Quand elle entrait dans un café, avant de s’asseoir, elle promenait sur la salle ses yeux avec calme, comme obéissant à une nécessité, et accordait à chaque homme son regard durant quelques secondes. Elle passait ainsi en revue tous les genres d’hommes. De même qu’il existe des gens qui, dépouillant l’homme d’apparence insignifiant de tout ce qui le revêt, de tout ce qui le confond avec la foule, découvrent ses qualités profondes, de même Yvonne Stella, quand elle regardait un homme un court ins-tant, trouvait immédiatement dans ses yeux la qualité de son amour, la force de ses passions. Durant l’instant du croise-

– 50 – ment des regards tous deux se connaissaient comme depuis des années. Car elle savait fixer son regard dans celui d’un homme. Celui-ci était pour elle tour à tour l’homme âgé que les aventures amoureuses ont rendu difficile, l’homme en pleine force dont les maîtresses ne sont point celles de son rêve, l’homme marié moins soigné mais plus ardent, l’homme ébloui qui n’a eu que des femmes insignifiantes, l’homme familier de l’intimité à deux, et pour lequel elle se sentait faite.

Et si, au moment où elle posait devant tous ces regards, quelque chose eût rompu sa ligne ou l’eût rendue ridicule, car c’était ce qu’elle redoutait, le ridicule à ces moments, d’être bousculée par exemple, d’être injuriée par quelque goujat, elle aurait rougi entièrement.

Cependant que Lorieux et Soulat, qu’elle avait tout de suite éliminés, rivalisaient pour briller à ses yeux, son regard se posa sur Baladis qui s’était mis à l’écart pour montrer qu’il n’était pas à sa place en ce lieu. Durant quelques secondes, tous deux ne se quittèrent point des yeux et la fameuse communication que la chanteuse n’avait pas cru trouver en cette soirée s’établit. La première, pourtant, elle détourna la tête. La découverte du maître bottier l’avait transformée. Elle qui était arrivée sans but, ennuyée à la pensée de passer une soirée dans un monde qu’elle ne connaissait pas, elle se sen-tait à présent de bonne humeur et les heures qu’elle aurait à vivre en cette galerie ne lui semblaient plus devoir être aussi longues.

— Monsieur Poitou, si on ne vous avait pas décoré, il aurait fallu le faire.

Comme le mot de l’actrice, c’était encore une des tour-nures qu’elle aimait. « Si on n’avait pas fait une chose, il au-

– 51 – rait fallu la faire » revenait sans cesse dans sa conversation à propos de tout. À un homme qu’elle avait aimé, elle avait dit : « Si je ne t’avais pas rencontré là, je t’aurais quand même connu. » Dans un restaurant, pour se moquer d’un monsieur dont le visage avait quelque chose de bizarre, elle avait dit encore : « S’il n’existait pas, il aurait fallu le créer. »

Elle sentit, posé sur elle, le regard du Grec. Elle tourna la tête vers lui. De nouveau, leurs yeux se rencontrèrent. Dans l’intervalle, Aristide Baladis s’était approché du groupe où elle se trouvait. Mais Maurice Poitou, le frère du commer-çant, s’accrocha à lui au passage et lui demanda :

— Vous êtes seul ?

— Non, je ne suis pas seul, répondit le Grec qui redou-tait que la chanteuse ne le vît en compagnie de cet homme négligé.

— On pourrait tout de même se mettre à table. Si on at-tend que mon frère le dise, on pourra attendre longtemps. Tout le monde est à peu près là. J’ai compté les couverts. Il y en a cent vingt-deux. Et nous sommes cent.

— Je ne sais pas… Je ne sais pas…

Sur ces mots, le Grec laissa Maurice Poitou sur place et, comme distraitement, se mêla au groupe qui entourait Yvonne Stella. Au même moment, le fils du président du syndicat se joignit également au groupe. Depuis l’entrée de la chanteuse, il n’avait cessé de la regarder. À la vue du Grec s’approchant d’elle, il s’était avancé également, les mains dans les poches, avec un air goguenard, bien qu’intérieurement il tremblât d’être devancé.

 

– 52 –