Coeurs et visages

Emmanuel Bove · Chapitre 3 sur 13

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Coeurs et visages

Chapitre III

 

 

Une haute cheminée qui avait ceci de particulier que, malgré les chenets, la grille, le garde-feu, la crémaillère, elle était fausse, décorait un côté de la longue galerie. Trois hommes conversaient près d’elle. C’étaient des amis de M. Poitou. En se mettant ainsi à l’écart, ils voulaient montrer que des liens, qu’ils n’avaient pas besoin d’afficher et qui étaient plus solides que ceux des autres convives, les atta-chaient au commerçant. Comme le camarade d’un homme politique influent qui, fort des marques d’affection qui l’attendent, ne vise au cours d’une cérémonie qu’à faire preuve d’indépendance et de détachement, les trois invités affectaient de ne pas voir André Poitou. Quand celui-ci pas-sait près d’eux, ils semblaient plongés dans des réflexions absorbantes. Surtout, ils ne voulaient pas que le commer-çant, par un mot froid, vînt leur rappeler la fragilité des sen-timents qui les unissaient. En s’effaçant, ils croyaient mon-trer qu’ils comprenaient fort bien qu’en une telle circons-tance le commerçant n’avait point le temps de leur parler comme il le faisait ordinairement et mériter ainsi sa recon-naissance. Ils ne se trompaient d’ailleurs pas.

Au milieu de la foule qui avait envahi la salle du ban-quet, André Poitou avait perdu son sang-froid. Devant ses amis, il était gêné, tellement il eût désiré les accueillir par un mot aimable et, en même temps, tellement il eût voulu les quitter pour aller vers d’autres. Quand il passait devant une figure de connaissance, il s’arrêtait, mais juste le temps d’échanger quelques phrases. Pour abandonner ses interlo-cuteurs, il avait adopté une façon étrange. Pendant qu’on lui

– 18 – parlait, son visage, qui avait été souriant aux premiers mots, s’embrunissait, puis se tournait distraitement vers un point quelconque de la salle. Soudain, le commerçant disait : « Oui… oui… je vous comprends. » Puis, toujours durant qu’on s’adressait à lui, il s’éloignait doucement sans, pour-tant, tourner nettement le dos. Ce n’était que quelques mètres plus loin que, faisant un détour, il serrait de nouveau une main, échangeait quelques paroles jusqu’à ce que le même manège recommençât.

Parmi les gens qui circulaient à petits pas dans la gale-rie, il en était qui connaissaient tout le monde et d’autres qui se trouvaient perdus. Ces derniers, le visage sévère, s’immobilisaient parfois devant la place qu’ils allaient occu-per pendant le dîner. Ils prenaient alors le menu dans leurs mains tremblantes, le lisaient plusieurs fois, le remettaient exactement à l’endroit où ils l’avaient pris. Puis ils s’éloignaient, s’approchaient des portes qu’ils franchissaient pour inspecter ce hall où passaient des habitants de l’hôtel qui, seuls, calmes, l’air légèrement ennuyé, semblaient ne pas savoir comment employer leur soirée.

Pendant ce temps, les familiers de ce genre de réjouis-sances quittaient à chaque instant les groupes dont ils fai-saient partie pour se mêler à d’autres où ils ne restaient pas davantage, rebroussaient chemin, prenaient soudain un invi-té par le bras, le conduisaient dans l’embrasure d’une fe-nêtre, l’encerclaient de grands gestes, s’interrompaient sou-dain pour saluer des gens qui passaient. Brusquement, ils s’excusaient pour aller dire à quelque convive un seul mot, puis, s’ils revenaient, repartaient aussitôt, impatients qu’ils étaient de parler à tout le monde.

 

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— Bonsoir, mon cher. Ah ! vous êtes des nôtres ! Que devenez-vous donc ? Comment se fait-il qu’on ne vous voie plus ? Avez-vous obtenu ce que vous désiriez ? Et madame, et votre fils ? Vous habitez toujours à la même adresse ? di-saient-ils sans attendre les réponses, tirant des calepins de leurs poches, désireux seulement d’aller poser les mêmes questions ailleurs.

Parfois, durant un instant, ils se trouvaient seuls. On les remarquait alors, au milieu du brouhaha, immobiles, tour-nant la tête à droite et à gauche, aux aguets, comme quelque bête pourchassée. Sur leur visage, on lisait une expression presque angoissée. Durant ce court intervalle de solitude, il semblait qu’ils pressentissent que des événements impor-tants se préparaient sans eux, qu’ils allaient arriver trop tard pour bénéficier de quelque avantage, que c’était justement à cette minute qu’ils eussent dû être mêlés plus étroitement à la foule. Leurs yeux cherchaient désespérément un visage familier. Mais le trouvaient-ils, qu’immédiatement il leur ap-paraissait, devant la multitude d’appétits que le nombre et la qualité des convives faisaient naître en eux, qu’il n’était pas celui vers lequel il fallait se diriger. Ils hésitaient encore jusqu’à ce que, finalement, ils adressassent la parole au pre-mier venu.

Il était un manège plus amusant encore à observer. Lorsque André Poitou causait avec quelqu’un, on voyait sou-vent s’approcher un invité qui, s’arrêtant à quelques pas du commerçant, les yeux fixés sur celui-ci afin de montrer à au-trui qu’il voulait être le premier à lui parler, attendait que le nouveau légionnaire fût seul. À ce moment, il l’accostait aus-sitôt et, le visage tellement affable qu’il contrastait avec ce-lui, dur et sévère, destiné auparavant à écarter d’autres solli-citeurs, il engageait une conversation que l’on devinait de-

– 20 – voir être longue à la rapidité du débit et à l’abondance des gestes. Mais il arrivait qu’un autre convive, ayant fait le même calcul, s’avançait en même temps que le premier vers André Poitou. Humblement tous deux attendaient alors que le commerçant marquât une préférence. Pour se tirer de ce pas, le commerçant les présentait l’un à l’autre et s’éclipsait dès que, par inattention, ils échangeaient quelques répliques.

Ce fut à la suite d’une opération stratégique de ce genre que Fortunat, un mutilé de guerre d’une quarantaine d’années, dont M. Poitou se servait comme garçon de bureau et qu’il avait invité dans un esprit de libéralisme destiné à le rendre sympathique au petit personnel, s’approcha de son directeur. Celui-ci l’accueillit par son habituel : « Comme je suis content que vous ayez pensé à venir ! » puis voulut l’abandonner.

Mais Fortunat le suivit en marmottant :

— Écoutez-moi, monsieur le Directeur. J’ai juste un mot à vous dire. J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient.

André Poitou s’arrêta. Il pressentait une fâcheuse de-mande d’argent. Mais ne laissant rien paraître de ses pen-sées, il fit d’un ton jovial, comme s’il n’eût pu même envisa-ger une telle intervention, cela afin de décourager l’employé :

— Je vous écoute… mais soyez bref… je ne sais où mettre la tête.

Sans se démonter, Fortunat commença :

— Je vous demande pardon, monsieur le Directeur, de vous parler ici de choses personnelles. Mais je suis dans une situation très critique. Ma femme est gravement malade.

 

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C’est ce qui m’a donné le courage de vous adresser la parole. J’aurais voulu que vous fassiez quelque chose pour elle, si c’était possible.

André Poitou se sentit tout à coup flatté par cette de-mande. Elle lui apparut comme un des accidents inévitables aux jours de triomphe. Il avait assez d’expérience pour sa-voir que plus on s’élève, plus sont audacieuses les sollicita-tions. C’était donc le signe qu’il était monté bien haut pour que l’un de ses employés se permît de prendre une telle li-berté. Mais comme il pensa que cette satisfaction d’amour-propre devait être ignorée de son interlocuteur, il abandonna l’intention qu’il avait eue, un instant, en guise de remercie-ment, de venir en aide au garçon de bureau, et redevint le di-recteur de la Maison Poitou.

— Mais vous n’avez qu’à faire une demande. Elle me se-ra transmise. Je l’examinerai avec bienveillance. Si elle est légitime, je n’ai aucune raison de vous la refuser.

— Elle est faite, monsieur le Directeur.

— Alors, qu’est-ce que vous voulez ? Je ne vais tout de même pas aller à mon bureau en ce moment. Je l’examinerai, c’est tout ce que je peux vous dire.

— Mais, monsieur le Directeur ne viendra sans doute pas demain. Et c’est pressé. Je voulais vous en parler déjà hier. Mais vous n’êtes pas venu.

— Bien… bien… nous verrons cela.

André Poitou s’éloigna en prononçant ces derniers mots. Cette intervention lui causait une sorte de malaise.

 

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— C’est du chantage. Je vais le mettre à la porte. Cela ne se fait pas. Je le mérite, d’ailleurs. Quand on invite des employés on a toujours des histoires de ce genre.

La tête baissée, réfléchissant à cet incident ridicule, il fit quelques pas sans voir personne.

— Qu’est-ce que tu as donc ? demanda Jacques Soulat, près de qui il venait de passer.

— Qu’est-ce que j’ai ?

— Tu as l’air bien absorbé.

— Non. Je pensais. Oh ! je n’ai rien… rien de bien grave.

Soudain des cris poussés par une femme partirent du fond de la salle :

— Monsieur Poitou, monsieur Poitou !

Les personnes qui venaient d’entourer le commerçant s’écartèrent pour lui laisser voir qui l’appelait, cependant que Jacques Soulat dit tout bas à son ami Lorieux :

— Quelle journée pour lui !

Celle qui avait interpellé ainsi M. Poitou était une femme âgée mais fardée dont le commerçant avait fait la connais-sance d’une manière fortuite. Veuve d’un général, elle était venue, un matin, à son bureau, ainsi qu’elle l’avait d’ailleurs déjà fait chez la plupart des gros commerçants de Paris et, remettant sa carte à l’appariteur, Fortunat justement, elle avait dit avec autorité :

— M. Poitou m’attend. Faites-lui passer ma carte. Je veux lui parler. C’est indispensable.

 

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Introduite dans le bureau du directeur qui, à cette époque, tentait déjà de se lier, elle avait continué :

— Je viens de la part d’une maison concurrente. Ne m’en veuillez pas pour cela, monsieur Poitou. Ma famille est trop honorable pour que je me prête à de déloyales ma-nœuvres. Mon pauvre mari est mort. Il était général, son père également, et moi, je suis d’une famille des plus respec-tées de Touraine. Je suis la fille d’un gros viticulteur. On peut fouiller dans mon passé. Il est sans tache. Quant à mon honnêteté, elle est connue de tous les gens qui m’ont appro-chée. Vous pouvez prendre des renseignements partout.

C’était un travers de M me Wegener – elle s’appelait ainsi – de perdre tout contrôle dès qu’il s’agissait de son honnête-té. Elle accumulait alors sur cette dernière tant d’épithètes louangeuses qu’elle en perdait le fil de ses phrases.

Finalement, elle demanda à M. Poitou la promesse d’une gérance de succursale. Après avoir recueilli sur la veuve du général des renseignements favorables, le commerçant se décida à lui confier sa succursale de la rue de Rivoli, mais sur les instances de Mme Wegener qui « n’était pas faite pour cette clientèle populaire des samedis » il la mit, tout en éprouvant ce sentiment désagréable que provoque une géné-rosité sous-estimée, à la tête de la succursale de l’avenue des Ternes, non sans difficulté, car le titulaire se refusa long-temps à permuter avec la rue de Rivoli.

À la suite de cette réussite, Mme Wegener devint de plus en plus exigeante. Il ne se passait point de jour qu’elle ne té-léphonât à M. Poitou pour lui demander de sanctionner une révocation, pour lui recommander d’autres veuves « qui vous rendront des services, je ne dis pas de mon ordre, mais de représentation et de publicité ». Ce dernier mot, bien qu’elle

– 24 – n’en comprît que vaguement le sens, revenait constamment sur ses lèvres dès qu’elle parlait d’affaires.

— N’oubliez pas, disait-elle, chaque fois qu’elle voyait le commerçant, que je n’ai jamais fait la « marchande ». Les af-faires, la publicité me sont étrangères.

Elle mettait son amour-propre à paraître l’égale de son directeur. À chaque instant elle lui téléphonait pour lui de-mander conseil :

— C’est vous, monsieur Poitou. Ici, madame Wegener. Excusez-moi de vous déranger. Je ne serai pas longue. Une minute seulement. Une cliente désirerait la paire douze du catalogue, teinte acajou. Peut-on la lui promettre ?

Bien que cela regardât les services de la fabrication, M. Poitou répondait aimablement. Quand il passait en tour-née d’inspection, elle lui offrait une chaise, se servait des vendeuses comme de femmes de chambre, faisait chercher du porto. Il arrivait que le soir, une demi-heure avant la fer-meture, elle téléphonait de nouveau :

— Monsieur Poitou, je vais en soirée, je ferme le maga-sin un peu plus tôt que d’habitude. Vous ne m’en voulez pas, j’espère ? Et vous savez, je vous attends toujours pour ce que vous m’avez promis. Vous ne vous en souvenez plus. Notre soirée, allons, notre soirée, vous savez bien, chez la générale Humbeeck. Vous me l’avez promis. J’ai votre parole et je la garde précieusement.

Peu à peu, toujours sous des dehors de femme qui con-sent à de basses besognes pour augmenter ses revenus, elle prenait de plus en plus de libertés. Elle jouait à la femme ca-pricieuse avec le sous-entendu, éternellement apparent, que tout lui était permis puisqu’elle était veuve d’un général. Elle

– 25 – prenait le pli de téléphoner au domicile privé de M. Poitou pour des peccadilles. À peine lui adressait-il la parole que, aussitôt, elle se mettait à rire. Dès qu’elle se trouvait en sa présence, elle ne cessait de plaisanter et elle affectait de par-ler de la succursale, même après les deux ans qu’elle y avait passés, avec naïveté et indifférence.

— Ah ! oui, je comprends, répondait-elle, après une ex-plication du commerçant. Maintenant, je ferai attention. Vous verrez que vous n’aurez plus à vous plaindre de moi. Mais comment disiez-vous ?

Et, après une deuxième explication :

— Mais j’avais compris. Au fond, c’est très simple. Il suf-fit de faire un petit effort pour se mettre à cette place.

 

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