Coeurs et visages

Emmanuel Bove · Chapitre 2 sur 13

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Coeurs et visages

Chapitre II

 

 

En entrant dans l’immense salle dont les lames neuves du parquet, les cristaux étincelaient, André Poitou, ébloui, s’arrêta un instant. Sa silhouette se répétait à l’infini dans les glaces. Une foule d’invités allait et venait. Un murmure, qui parut au commerçant toujours grandissant, vibrait dans l’air.

L’hôtel Gallia venait d’être achevé. Aussi tout était-il prévu, dans cette sorte de galerie réservée aux banquets, pour que le service et le confort ne laissassent rien à désirer. Aucune porte n’était condamnée. À cause de la hauteur du plafond, l’hôtel n’avait pas de premier étage. À partir du deuxième seulement se trouvaient les chambres. On sentait que, durant plusieurs années, tout demeurerait neuf, confor-table et pratique. Plus tard peut-être, le monde fuyant l’espace, la vaste galerie serait divisée en petits salons parti-culiers, les boiseries aujourd’hui peintes de couleurs fraîches, couvertes de lourdes tentures.

À l’extrémité de la salle, dans une sorte de fumoir-serre, des hommes buvaient debout et parlaient. On entendait le bruit, un peu trop criard, des monte-charge qui descendaient jusqu’aux cuisines aménagées sous le sous-sol, celui-ci ayant été réservé à une académie de billard, aux vestiaires et aux cabines téléphoniques.

Ce système de monte-charge était une des particularités de l’hôtel Gallia. Comme les chambres étaient superposées les unes exactement au-dessus des autres, le même monte-charge, dans la cage duquel on entendait à la fois des rires, des conversations, des scènes de jalousie, des pleurs, des

– 10 – commandes de garçons, en desservait autant qu’il y avait d’étages. Dans chaque chambre, il suffisait de sonner pour qu’une minute après une ampoule rose signalât que, dans l’espèce de meuble-gramophone qui masquait ce monte-charge, se trouvait le petit déjeuner commandé.

Le commerçant fit quelques pas. Les invités l’avaient remarqué, mais personne ne bougea ni ne s’interrompit de parler. Il en est presque toujours ainsi lorsque l’homme at-tendu paraît. Bien qu’il ait été vu par tout le monde, le mur-mure des voix continue durant une seconde comme si rien n’était.

Les convives étaient, les uns disséminés par groupes, les autres assis à deux ou trois sur le même fauteuil. D’autres encore lisaient le menu et cherchaient leur place. Des gar-çons s’empressaient de mettre la dernière main aux cou-verts. La longue table était parsemée de fleurs et de fruits. Un calicot, comme on en voit les jours de vente-réclame, fixé sur la longueur d’une paroi, annonçait que la direction du Gallia s’était assuré, pour les fêtes du jour de l’an, le con-cours d’un jazz, ainsi que celui du violoniste Carré, premier prix du Conservatoire de Paris. Par les portes vitrées, don-nant sur le hall, on apercevait les habitants de l’hôtel que la curiosité amenait presque jusqu’au seuil de la galerie et qui se gardaient de faire un pas de plus, de peur de se trouver dans un endroit défendu.

Cette soirée était peut-être la plus belle qu’André Poitou eût connue. Elle rendait plus tangible sa réussite. Sur la fin de sa vie, c’était un recommencement tellement imprévu qu’il semblait au commerçant que chaque jour qui allait suivre serait comme avantagé. Il dissimula son émotion sous un air de satisfaction et s’avança franchement. Un petit vieil-

 

– 11 – lard, vêtu pour la circonstance d’une jaquette bordée de soie noire, vint tout de suite à sa rencontre. Il voulait être le pre-mier à le complimenter pour que le commerçant en gardât plus nettement le souvenir. Par cet échange de paroles qui, parce qu’elles seraient les premières, sembleraient encore appartenir à la vie quotidienne, il créerait une sorte d’entente tacite qui durerait autant que le repas et qu’il se proposait de ranimer au moment du départ.

— Te voilà enfin, mon cher Poitou ! dit-il. C’est pour toi, ce décor grandiose. C’est pour toi que nous sommes tous ré-unis ici. Comme tu dois être heureux !

— Ne me parle pas, Lorieux, fit le commerçant. Je suis trop ému en cet instant pour te répondre comme tu le mé-rites.

Ce Lorieux était le docteur auprès de qui, depuis ses dé-buts, André Poitou se rendait chaque fois que sa santé lais-sait à désirer. Trente ans durant, les deux hommes n’avaient eu que de vagues relations. Cela n’avait été que dernière-ment qu’André Poitou, obéissant au besoin subit de se lier, s’était mis à fréquenter le vieillard. Celui-ci, devant l’importante situation de son client, fit alors taire l’animosité que la froideur et le dédain du commerçant avaient provo-quée en lui. Du jour où André Poitou lui avait consenti son amitié, il avait compris qu’il était de son intérêt de l’accepter sans faire la moindre allusion au passé. Aussi, pour justifier cette acceptation rapide, affectait-il d’avoir, lui aussi, un ca-ractère bizarre et simulait-il avec bonheur un goût de rajeu-nissement et un besoin de rompre avec une longue solitude, ce qui ne l’empêchait d’ailleurs pas de confier à ses proches que Poitou lui faisait l’effet d’une « coquette en retraite ».

 

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« En retraite » était une de ses expressions favorites. Quand il voulait se moquer d’un homme d’un certain âge, il se servait toujours de ces mots. C’était peut-être que, plus très jeune lui aussi, il était mal à l’aise de traiter quelqu’un de « vieux » alors qu’« en retraite » ne l’atteignait pas puisque, malgré ses soixante-dix ans sonnés, il exerçait toujours.

M. Poitou pensait donc que le docteur était son plus grand ami. Il avait pour lui des délicatesses de jeune homme. De peur de manquer son anniversaire, il décollait le bas des feuilles de son calendrier et, sur le 17 janvier, faisait une énorme croix. S’il s’absentait, il ne manquait pas de lui en-voyer un télégramme pour lui annoncer qu’il était bien arri-vé, ce dont Lorieux se moquait complètement.

Pourtant, malgré son indifférence, ce dernier redoutait toujours quelque anicroche. Il avait de nombreuses relations dont il avait tu l’existence à son ami. Aussi, quand les deux hommes sortaient ensemble, Lorieux tremblait-il toujours de s’entendre interpeller à peu près en ces termes : « Hé, Lo-rieux ! Où vas-tu comme cela ? » ce qui eût détruit d’un seul coup ce qu’il avait patiemment laissé entendre à André Poi-tou.

D’ailleurs, ce que justement il craignait était arrivé der-nièrement. Comme le commerçant lui avait rendu visite, un certain Jacques Soulat était entré dans le cabinet du docteur. Force avait été à Lorieux de présenter l’un à l’autre ses deux hôtes.

André Poitou, comme il fallait s’y attendre, avait été lé-gèrement froissé, mais, d’autre part, tellement content d’agrandir le cercle de ses relations qu’il n’en avait pas gardé rancune à son ami. Après son départ, Lorieux s’était expliqué auprès de Jacques Soulat.

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— C’est un névrosé, tu comprends. Présente-le à ta femme ; invite-le à dîner un soir. Il sera heureux comme tout. Pour ce que ça coûte, autant être bien avec lui.

À partir de ce jour, les trois hommes devinrent insépa-rables. Mais il y eut toujours quelques nuances dans leurs re-lations respectives. C’est ainsi que M. Poitou, lorsqu’il avait besoin d’un renseignement, s’adressait au docteur. Malgré tout, il était un peu jaloux de Soulat, mais il n’osait montrer ses sentiments. Celui-ci, qui fréquentait Lorieux depuis plus de vingt ans, admettait très bien l’immixtion du commerçant dans l’amitié qu’il avait pour Lorieux. Il avait compris, une fois pour toutes, qu’elle ne serait jamais assez forte pour supplanter la sienne et, par respect pour la situation impor-tante du commerçant, il se surveillait de manière à ne jamais laisser percer une pointe de jalousie. Il agissait même, de-vant André Poitou, assez cavalièrement à l’égard de Lorieux, le quittant soit brusquement, soit avec indifférence. Si le ha-sard faisait que le docteur et lui eussent projeté quelque chose et que, justement, le commerçant proposât à Lorieux de passer l’après-midi avec lui, Jacques Soulat s’effaçait im-médiatement en disant :

— Mais si… Mais si… allez ensemble. J’avais complè-tement oublié un rendez-vous important. De toute façon, je n’aurais pas pu rester plus d’une demi-heure.

Cette façon de faire l’avait tout de même rendu sympa-thique à André Poitou qui ne s’apercevait pas qu’il y avait, derrière cette attitude, une entente entre les deux hommes. Et, lorsque Lorieux, entre ses amis qui voulaient céder cha-cun leur place, affectait de tenir également à la compagnie de l’un et de l’autre, le commerçant ne discernait pas qu’au

 

– 14 – fond tous deux eussent été contents de se débarrasser de ce-lui qu’ils appelaient entre eux : « Le crampon. »

Après avoir échangé quelques paroles avec le docteur, sans penser à ce qu’il disait, l’esprit uniquement tendu vers la foule qui l’entourait, tout en s’appliquant, par politesse, à ne pas quitter Lorieux des yeux, ce qui donnait à son regard quelque chose d’étrange, de faux, André Poitou fit cordiale-ment :

— Alors, je te quitte une minute. À tout à l’heure.

— Tu me laisses déjà ? repartit Lorieux à la façon de ces amoureux qui, après avoir donné à leur maîtresse la permis-sion de sortir, leur disent, au moment de se séparer : « Tu es bien pressée ! »

André Poitou venait à peine de faire quelques pas dans la salle qu’un groupe, composé de cinq ou six personnes, l’entoura. Parmi elles se trouvaient justement Jacques Soulat et sa femme, Marthe, à qui, visiblement, la leçon avait été faite. Elle suivait son mari, à peine faisait-il un écart, comme dans une foule où elle eût craint de le perdre et cela tout en regardant derrière elle.

— Grand soir ! fit Jacques Soulat. Nous sommes tous de cœur avec vous.

Lorsqu’un homme est l’objet de la considération géné-rale, la susceptibilité de chacun s’accroît. Son serrement de main habituel ne suffit plus. Quant à l’accolade, elle ne peut être que condescendante. André Poitou le sentait. Aussi cherchait-il désespérément un milieu, ce qui amena Jacques Soulat à penser que son ami était débordé par l’ampleur du banquet. Il en conçut une certaine satisfaction, car c’était non sans une envie secrète qu’il s’était rendu à l’hôtel Gallia.

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D’un naturel méchant, il employait le plus clair de son temps à mettre au net les défauts d’autrui, à les dégager du nuage qui les enveloppait, à les présenter aussi froidement qu’un objet tiré d’une collection, après les avoir réduits, dé-formés, sans tenir compte des qualités qui, vraisemblable-ment, les compensaient, ni des raisons qui les avaient fait naître ou pouvaient les excuser. Comme il arrivait vite au bout de la tâche qu’il s’imposait et que la rage lui venait de remarquer que ses constatations ne rendaient pas ses inter-locuteurs différents, il tâchait de les vexer, non avec fran-chise, mais d’une manière cauteleuse qui lui permettait de se rétracter sans le paraître.

— Grand soir mérité, ajouta un homme d’une quaran-taine d’années, dont le visage était encadré d’une barbe noire et dont la stature imposait le respect.

C’était un Grec établi en France depuis 1910, du nom d’Aristide Baladis. Pendant la guerre, il s’était engagé à la Légion étrangère et, tout de suite, avait été grièvement bles-sé. Il arborait à la boutonnière une Légion d’honneur à titre militaire. Dès son retour, il avait loué un vaste appartement où, aidé de quelques spécialistes, il confectionnait des chaussures sur mesure à des prix excessifs. Il portait un smoking d’une coupe nouvelle. On devinait, en l’examinant, que tout de son attitude dépendait du milieu où il se trouvait. Il semblait continuellement se plaire à laisser errer sur sa personne l’habitude qu’il avait des femmes élégantes. Ce soir-là, à l’hôtel, il affectait l’aisance d’un homme familier des réceptions et des dîners. De temps à autre, il quittait pourtant sa bonne humeur afin de jeter un coup d’œil froid sur les convives. Une princesse se fût égarée en ce lieu qu’on eût facilement imaginé Aristide Baladis bombant le torse, se détachant de toutes ses forces de son entourage, se levant

– 16 – même et, avec des gestes subitement autres, conduisant ga-lamment l’intruse au petit salon qu’elle cherchait.

André Poitou le regarda avec un attendrissement qui couvrit ses yeux d’une sorte de buée.

— Vous êtes venu aussi ? Comme c’est gentil !

— Mais il ne pouvait en être autrement…

— Merci, mon bon ami. Merci.

Les deux hommes se serrèrent longuement la main.

Et le plus étrange fut que, au cours de cette effusion, Aristide Baladis avait un air réellement protecteur à l’égard du commerçant dont la fortune était peut-être cent fois plus importante que la sienne.

 

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