Coeurs et visages
Chapitre XIII
Lorsque le calme fut revenu, le sénateur Marchesseau se leva à son tour. En homme habitué à parler en public, il ne réclama pas le silence et continua, avec le président, une discussion commencée alors qu’il était assis. Par moments, il bombait le torse, parcourait d’un regard connaisseur l’assistance, puis continuait de parler sur un sujet depuis longtemps épuisé. Parce qu’il était debout, il voulait paraître très occupé. Il désirait que le silence se fît sans qu’il y fût pour quelque chose. Il s’interromprait alors soudainement de converser avec son voisin et simulerait d’être stupéfait qu’on l’écoutât depuis plusieurs secondes.
Mais ce vœu ne fut pas exaucé. Il avait beau être debout, les conversations ne cessaient point. Il se garda pourtant de réclamer le silence. Maintenant, faute d’obtenir ce qu’il avait souhaité un instant auparavant, il attendait que des convives fissent faire silence pour lui.
Comme personne n’élevait la voix, il se pencha à l’oreille du président du syndicat et lui souffla :
— Dites, président, soyez donc assez aimable de faire taire tout ce monde. Je n’ai aucune autorité.
M. Dumesnil se leva, ce que voyant, le sénateur s’assit immédiatement. Il ne voulait pas être confondu avec le pré-sident. Et la perspective de se relever dans un instant, au mi-lieu de l’attention générale, lui souriait.
– 107 –
— Chut… chut… chut… encore une fois, silence… M. Marchesseau va prononcer une petite allocution… Al-lons…, un peu de silence, s’il vous plaît…
En parlant, M. Dumesnil avait abaissé à plusieurs re-prises ses bras tendus en signe d’apaisement. D’avoir déjà pris la parole durant une dizaine de minutes lui avait donné tant d’assurance qu’il regrettait à présent de n’avoir plus l’occasion de refaire un discours qui serait, il le sentait, de beaucoup supérieur au premier.
— Plus fort, cria une voix.
— Qui va parler ? demanda une autre.
— Monsieur le sénateur Marchesseau, je vous l’ai déjà dit.
— Qu’il parle, alors ! On ne demande pas mieux. Il n’a qu’à parler tout de même.
— Il parlera. Mais serait-ce donc trop vous demander que de l’écouter en silence ?
— Il n’a qu’à parler et on se taira.
M. Marchesseau fit semblant de ne pas entendre cette réponse qu’il devinait lui être hostile. Il caressa sa mous-tache d’un geste soigneux, en homme qui ne s’émeut pas pour si peu. Il se contenta, un instant après, de jeter un re-gard dur et perspicace sur l’interrupteur de manière à lui laisser entendre qu’il n’oublierait pas son visage.
À la longue, pourtant, le silence se fit. À deux convives qui parlaient à voix basse, croyant qu’on ne les entendait pas, M. Dumesnil cria avec mauvaise humeur, parce que, cette fois, le nombre ne lui imposait plus :
– 108 –
— Mais taisez-vous donc ! Vous vous raconterez tout à l’heure vos petites histoires. C’est agaçant, à la fin !
Cette apostrophe glaça André Poitou qui rêvait de con-corde et d’amour et à qui elle rappelait la réalité.
Alors, M. Marchesseau se leva enfin. Max Rojais fixa un regard mauvais sur lui. Mme Wegener, s’accoudant sur la table, simula une grande attention. John Bradley fit signe à sa maîtresse de cesser de rire et eut une expression qui sem-blait dire : « Je serais curieux d’écouter un homme politique français. » Marcel Lorieux repoussa son verre de liqueur et, une fois que la table fut nette devant lui, posa ses deux mains à plat sur la nappe.
— Mes chers amis, fit tout de suite le sénateur, on m’a prié de prononcer quelques paroles en l’honneur de notre cher André Poitou. C’est la rançon des hommes politiques de ne pouvoir se soustraire à de telles invitations. On s’en va par les chemins, répétant : « Ces parlementaires parlent si bien à la tribune ! qu’ils nous fassent donc goûter à leur élo-quence ! » sans songer que le parlementaire, hors de l’enceinte, n’aspire qu’à un repos bien gagné. Je m’exécuterai pourtant une fois de plus, et autant en empor-tera le vent.
Le sénateur eut un geste désabusé. C’était une cordiale allocution qu’il projetait de prononcer. Pourtant il ne savait résister au besoin de laisser percer, derrière ses paroles, qu’il avait d’autres préoccupations plus sérieuses et que cette al-locution, à côté de ses grands discours, était un jeu aimable. Il continua :
— Mon ami André Poitou m’a demandé d’assister à ce banquet. Il ne me l’aurait pas demandé que je serais venu
– 109 – quand même. Les liens d’amitié qui m’unissent à lui sont trop vieux et, qu’on me pardonne cette image, trop bien cor-dés pour qu’en une telle circonstance il ne me trouve pas, fi-dèle, à son côté. Et ce n’est peut-être pas ce que vous atten-dez de moi, mon cher André, mais je me bornerai à dire l’ami exquis que vous êtes. La joie de cette fête ne serait pas com-plète si vous n’étiez cet ami. Point d’homme véritable sans la cordialité, l’aménité, la discrétion, le tact. Ces qualités, vous les avez toutes. Peu nombreux sont ceux qui peuvent se van-ter de voir réunie autour d’eux une telle assistance toute se-couée de sympathie. C’est votre récompense. C’est celle de tous les grands cœurs.
Le sénateur s’interrompit. Avant de se rendre au ban-quet, il avait pensé : « Je raconterai l’histoire de Commer-cy. » Il comprit que le moment de la placer était venu. Il poursuivit :
— Avant de m’étendre plus avant, je voudrais, cher ami, vous conter une aventure advenue à l’un de mes collègues alors que, peu après l’Armistice, il s’était rendu à Commercy pour inaugurer le monument aux morts de la ville. Je ne vous citerai pas son nom. Sachez seulement qu’il s’agit d’une des figures les plus marquantes de notre troisième Répu-blique, qu’il s’agit d’un homme parvenu au faîte des hon-neurs et dont je m’honore d’être l’ami. Il venait de terminer son discours et s’apprêtait à gagner sa voiture lorsqu’un homme vêtu misérablement s’approcha de lui. Des policiers voulurent écarter le trouble-fête. Mon collègue les en empê-cha. « Qu’on le laisse parler », dit-il simplement. Et il enten-dit alors une des histoires les plus tragiques qui soient. Ce pauvre homme, grand blessé, avait perdu les siens dans la tourmente. Lui qui avait eu un foyer, des parents, une femme, il ne possédait plus rien. Et mon collègue ne s’est pas
– 110 – détourné de cette douleur. Il en a compris la profondeur, la sincérité à la première minute. Lui que, chaque jour, l’on sol-licitait cent et cent fois, il n’a pas hésité à faire ce qu’il pou-vait. Et aujourd’hui si, prenant le train, vous allez à Commer-cy, suivez donc la route de Verdun, regardez donc sur le côté gauche, après Saint-Michel, vous verrez une maisonnette neuve et joyeuse d’où s’élève une fumée légère. Entrez. Vous y trouverez cet homme qui fut misérable, à présent heureux, régénéré, vivant du fruit de son travail. Combien d’hommes politiques eussent-ils exercé ainsi leur charité ? Malheureu-sement aucun. Eh bien ! André Poitou, vous, vous êtes de ceux-là. Vous, ministre, vous n’eussiez pas hésité à faire de même. Vous ressemblez comme un frère à mon collègue. Maintenant, je vous dirai qui est cet homme. C’est Georges Belfonds.
André Poitou, en entendant ce nom, eut l’impression qu’un jet de lumière crue s’était posée sur son visage. Il pâlit, rougit, sentit une sueur froide lui mouiller le front. Le séna-teur continuait de parler, mais il ne l’entendait plus. Il le voyait faire des gestes, se tourner parfois vers lui. Un bour-donnement emplissait ses oreilles. Il perçut pourtant des voix qui s’élevaient, s’élevaient toujours plus haut. Finale-ment, il se leva à demi pour étreindre le sénateur, mais celui-ci lui fit signe de ne pas l’interrompre. Alors le commerçant entendit tout à coup ce qu’il disait :
— … vous remercier de m’avoir écouté. Avant de termi-ner, je tiens encore à dire quelques mots à notre cher ami.
Le sénateur se tourna vers André Poitou, lui tendit les deux mains.
– 111 –
— Ce n’est pas moi qui parle. Pensez, cher Poitou, que ce sont tous vos amis, tous vos parents, tous ceux qui vous aiment, qui, par ma bouche, vous félicitent.
Des acclamations retentirent cependant qu’André Poi-tou, ivre de bonheur, se jetait dans les bras du sénateur. Il y eut un branle-bas indescriptible. Tout le monde criait, cer-tains hurlaient. Les femmes, tirant les fleurs des vases et des corbeilles, les lançaient sur les deux hommes enlacés. Des convives s’étaient levés. On les voyait arriver des bouts de la salle en courant.
* * *
Les invités s’étaient assis de nouveau, sauf le commer-çant. Il était pâle. Une sueur fine couvrait son visage. Ses mains tremblaient. Il jeta un regard peureux sur l’assistance encore agitée. Les premiers mots qu’il prononça pour remer-cier le sénateur, personne ne les entendit. Il redoutait de par-ler dans le silence. Aussi, chaque fois que des rires ou des cris retentissaient, ressentait-il un profond soulagement. Mais le silence se fit. Il se tourna alors vers le président du syndicat et commença :
— Monsieur le sénateur Marchesseau et monsieur Du-mesnil viennent de prononcer des paroles qui me touchent tellement…
Il s’interrompit pour reprendre haleine.
— … Qui me touchent tellement que je ne sais comment les remercier. Nous sommes tous de grands amis, aussi…
Il s’arrêta encore.
– 112 –
— … Aussi serez-vous indulgents. Je n’ai jamais parlé en public. Je voudrais pourtant vous dire combien grande est ma reconnaissance. Vous pensez peut-être que je suis indif-férent à l’affection que vous me portez. Je voudrais, pour-tant, que vous vissiez ce qui se passe en ce moment dans ma poitrine. Alors je n’aurais plus besoin de parler, de vous re-mercier. Vous verriez comme je suis près de vous.
Il dut s’interrompre de nouveau. L’émotion l’étranglait. Il porta un verre à ses lèvres et reprit :
— Vous comprendriez mieux alors. Je voudrais savoir m’exprimer comme mes amis, MM. Marchesseau et Dumes-nil tellement je sens que j’ai de choses à vous dire. Ne m’en veuillez surtout pas. Quand je vous reverrai et que nous se-rons seuls, peut-être pourrai-je mieux m’exprimer. Au-jourd’hui, trop de bonheur me bouleverse. Il me semble que je ne mérite pas que vous soyez là, tous autour de moi, pour moi. Cela me paraît impossible. Et pourtant, je vous vois. Vous êtes tous venus. Je vous remercie, mais comment. Ce n’est pas assez. Je vous remercie de tout cœur. Si j’ai désiré secrètement que vous soyez tous autour de moi, c’était pour que nous parlions en amis. À présent, je suis un peu gêné. C’est pour moi que vous êtes tous là. J’aurais mieux aimé, voyez-vous, que l’on ne s’occupât pas de moi. Enfin, je ne sais pas. Ou plutôt, voilà. Nous nous réunirons une autre fois, comme aujourd’hui, mais ce ne sera pas pour moi. Alors vous verrez que je serai plus gai. Encore une fois, je vous remercie de tout mon cœur.
Il ne put continuer. Pourtant il eut la force de cacher son trouble. Il sourit en regardant les convives et, d’une voix changée, prononça ces derniers mots :
– 113 –
— Demain la vie continuera et on pourra dire plus tard : « Vous rappelez-vous le banquet de l’hôtel Gallia ? »
André Poitou s’assit. Des applaudissements crépitèrent. Un vacarme indescriptible régna durant quelques instants dans la salle. Soudain, Jacques Soulat cria :
— Un ban pour André Poitou.
— Un triple ban, ajouta Louis Jarrige.
Cependant que les applaudissements résonnaient dans la galerie, le commerçant, adossé à sa chaise, les yeux mi-clos, s’employait de toutes ses forces à retrouver son sang-froid.
— Un autre triple ban, cria encore quelqu’un.
Il était impossible de s’entendre. Des salves claquaient tantôt à un des bouts de la table, tantôt au centre, tantôt par-tout. Des cris perçants s’élevaient parfois comme ceux d’oiseaux sauvages.
Soudain, on vit monter sur une table, que deux garçons avaient transportée d’une salle voisine, un photographe. Dans le vacarme, il installait tranquillement son appareil.
— Mais je ne veux pas qu’on me photographie, fit Mme Wegener.
Les convives, dont l’ardeur s’était tout à coup calmée, regagnaient un à un leur place. D’autres poussaient leur chaise de manière à ne pas être cachés par leurs voisins ; d’autres encore quittaient le fond de la galerie et, debout der-rière ceux qui étaient assis, demandaient au photographe s’ils étaient bien dans le champ de son appareil. Il en était qui continuaient de parler comme si de rien n’était, afin
– 114 – d’avoir une pose naturelle et l’air surpris au moment où le déclic jouerait.
André Poitou se trouvait au centre, encadré par le séna-teur et M. Dumesnil, cependant que derrière le trio se pres-saient une douzaine de convives désireux d’être pris aux cô-tés de ces personnalités. Yvonne Stella ne parlait plus, ni ne riait de peur que son image ne fût pas réussie. Le frère d’André Poitou criait comme un fou que cette photographie allait paraître dans les journaux.
Lorsque son appareil fut bien au point, le photographe sauta à terre et but une coupe de champagne tout en répon-dant aux questions que les convives lui posaient. La fumée des cigares planait entre les lustres. Le maître d’hôtel ne quittait plus la salle pour être prêt à se glisser dans le champ de l’appareil. Les femmes se recoiffaient.
Soudain un silence se fit. L’opérateur venait de remonter sur la table que des garçons tenaient pour qu’elle ne basculât pas. Son aide s’approcha d’une fenêtre. Il tenait à la main une sorte de plaque de fer-blanc semblable à celles dont se servent les Italiens qui vendent, à la sortie des jardins, des glaces, sur laquelle était posé du magnésium.
Les discours étaient oubliés. Les convives ne pensaient plus qu’à eux-mêmes, ce qui donnait à cette lignée de vi-sages, surmontant des plastrons blancs, quelque chose d’étrange et de grave.
— Attention ! fit sèchement le photographe en homme qui n’a pas à tenir compte de la surexcitation d’autrui.
Quelques femmes éclatèrent de rire juste à ce moment ; Jacques Soulat cria :
– 115 –
— Attendez !…
Mais, habitué à manier les foules, attentif seulement à l’ensemble, l’opérateur passa outre et fit un signe à son aide. Un éclair éblouissant illumina la salle du banquet, durant le-quel on put voir, comme dans un rêve, des mains inertes, des visages pâles, les poses différentes de quelques convives, un homme se baisser et se relever, un autre passer une main sur ses cheveux. Puis un épais nuage monta jusqu’au plafond. Chaque invité avait l’impression d’avoir été pris les yeux fermés. Un violent tumulte succéda aussitôt à cet instant d’accalmie. Le banquet de l’hôtel Gallia venait d’être photo-graphié.
– 116 –
Vous avez terminé Coeurs et visages
Emmanuel Bove
Des livres comme celui-ci
-
Un renard à mains nues
-
Sainte-Marie-des-Fleurs: Roman
-
Mon amour
-
Madame Bovary
-
Paisible Existence
-
Pour qu'il neige
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.