Coeurs et visages

Emmanuel Bove · Chapitre 7 sur 13

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Coeurs et visages

Chapitre VII

 

 

Mme Wegener, elle, continuait de converser avec M. Dumesnil en s’efforçant de se mettre à son ton. De guerre lasse, Maurice Poitou s’était joint à eux, tandis que Louis Jarrige et Blanche s’entretenaient avec M. Chamuzet, comp-table, délégué par la fabrique au banquet, et M me Delmont, déléguée par les vendeuses des diverses succursales. D’autres groupes, un peu débordés par la grandeur de la ré-ception, bavardaient à voix basse. Ils étaient formés par les gens les plus divers. Il y avait des convives que M. Poitou connaissait à peine. Ses relations étaient limitées. Aussi, pour faire nombre, avait-il invité des gens avec lesquels il n’entretenait que des relations fort vagues mais qui, en re-vanche, lui étaient sympathiques.

« Ce sera, avait-il pensé, une façon de prendre contact plus intimement. »

Parmi ces derniers, il y avait la famille Lorentz, compo-sée du père, de la mère et d’une jeune fille de vingt ans. À chaque instant André Poitou jetait un coup d’œil vers l’entrée, partagé qu’il était entre le désir qu’ils vinssent et qu’ils ne vinssent pas.

M. Lorentz avait fait la connaissance du commerçant, il y avait près de deux ans, d’une manière assez inattendue. Comme André Poitou revenait de faire une course, il avait entendu, en passant à côté d’un attroupement, ces mots dits d’une voix forte : « Je suis monsieur Lorentz et vous verrez que cela ne se passera pas comme vous le pensez. J’ai des témoins. » Le commerçant s’arrêta et aperçut au milieu d’un

– 53 – groupe, séparés par un agent, deux hommes dont l’un devait justement être M. Lorentz, car il fouillait dans son porte-feuille pour en tirer des papiers qui confirmeraient sans doute les paroles qu’il venait de prononcer. Un curieux ap-prit à André Poitou qu’il s’agissait simplement d’un incident, comme il en arrive fréquemment dans les rues passantes. Un inconnu avait bousculé M. Lorentz et, au lieu de s’excuser, lui avait dit avec colère :

— Vous ne pouvez pas faire attention !

M. Lorentz, d’un caractère très irritable et qui voyait partout des atteintes à sa dignité, avait répondu :

— Vous êtes un grossier personnage. C’est à vous de vous excuser.

— Pardon, c’est à vous, monsieur !

— Je vous demande pardon. Quand on a bousculé les gens, on a la politesse de s’excuser. Je vous prie de retirer les paroles que vous avez prononcées.

Ce genre d’algarade arrivait plusieurs fois l’an à M. Lorentz. Il ne supportait pas le moindre frôlement et ses occupations (il était directeur d’une maison de décoration) l’amenaient continuellement dans le centre. Il avait beau se raisonner, dès qu’il était bousculé il s’imaginait que cela avait été volontairement. Aussi, quand il tombait sur un pas-sant ayant également cette manie, arrivait-il toujours une histoire. Bien qu’il n’eût point assisté à la scène, le commer-çant, poussé par une sympathie subite pour M. Lorentz, prit tout de suite la défense du décorateur et s’offrit à servir de témoin, inutilement il est vrai, car, lassé sans doute par cette histoire, le prétendu malotru avait profité d’un remous pour s’éclipser sans même donner son nom.

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Restés seuls, les deux hommes firent un court trajet en-semble. Peu à peu, des idées générales sur la grossièreté des temps où l’on vivait, ils en arrivèrent à parler d’eux-mêmes.

— Je suis spécialisé dans l’installation des apparte-ments. On me confie, par exemple, un local vide. Je le garde quinze jours. Au bout de ce temps, les papiers, les rideaux, les tentures, les lustres, tout est posé. Il ne reste plus qu’à l’habiter.

— Moi, je suis monsieur Poitou, le directeur de la Mai-son Poitou.

— Tiens, c’est vous, monsieur Poitou ?

— Oui. Comme vous, on me remet des pieds. Cinq mi-nutes après, ils sont chaussés.

Sur ce mot, les deux hommes s’attablèrent à la terrasse d’un café des boulevards.

— Il faudra que vous veniez un jour dîner à la maison, fit M. Lorentz qui, à cause du nom de Poitou qui lui était fami-lier, à cause des succursales, s’imaginait que ce dernier avait une situation beaucoup plus importante qu’elle ne l’était en réalité.

Quelques jours plus tard, le commerçant se rendait chez M. Lorentz. Celui-ci habitait un hôtel particulier tout proche du Trocadéro, ce qui causa une impression profonde sur An-dré Poitou.

« Il ne doit pourtant pas faire des affaires extraordi-naires, ce décorateur », pensa-t-il.

 

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Alors que M. Lorentz s’était représenté son hôte comme un des plus riches commerçants de Paris, celui-ci, au con-traire, avait sous-estimé la situation du décorateur.

« C’est tout pour la parade », se dit-il en entrant, cepen-dant qu’un valet de chambre lui prenait son chapeau.

Il fit alors la connaissance de Mme Lorentz, à qui, visi-blement, son mari avait expliqué qui était leur invité.

— Asseyez-vous donc, monsieur Poitou, dit-elle avant même que M. Lorentz lui eût présenté le commerçant.

C’était une femme de quarante-cinq ans, que l’on devi-nait très coquette et très prétentieuse. Dans sa jeunesse, elle avait souvent dit à son mari :

— Tu verras, ce n’est encore que par moi que tu réussi-ras. Un homme, quand il a une jolie femme, va très loin. Il n’y a qu’une femme pour sentir les petites nuances. Et c’est très important, les petites nuances.

Malgré cela, la maison de décoration n’avait pas grandi normalement. En outre, depuis la guerre, elle traversait une crise terrible à cause de la rareté des appartements. Pour-tant, par un reste de ses idées de jadis, croyait-elle ce jour servir son mari en se montrant très aimable vis-à-vis du commerçant. Avant son arrivée, elle avait dit à M. Lorentz :

— Poitou, sais-tu que c’est la plus grosse maison de Pa-ris. Tout le monde connaît Poitou. Te rappelles-tu notre bonne Elsa. Elle connaissait Poitou. Un jour, ne vint-elle pas me dire : « Madame a de la chance d’avoir des chaussures de chez Poitou. » Tu peux le dire, toi aussi, tu as eu de la chance de le rencontrer. Ce sont des vieilles familles, tu sais. Ces gens-là ne se lient pas avec tout le monde. Si tu re-

 

– 56 – marques, on peut chercher vingt ans à entrer en relation avec des gens comme cela et on n’y arrivera pas. Puis, tout à coup, par hasard, ça y est.

* * *

Mme Wegener poussa cette fois une exclamation si vio-lente que tout le monde se tut. Dans le silence, on l’entendit crier :

— Ça, monsieur le Président, jamais. Je vous en donne ma parole. Le général serait encore en vie, qu’il me soutien-drait. Et vous savez, lui, il était juste. Son fils aurait tué, qu’il l’eût condamné comme un étranger.

M. Dumesnil regarda avec satisfaction l’assistance, puis dit, faisant un clin d’œil à Louis Jarrige qu’il ne connaissait pourtant pas :

— Vous êtes une polissonne, madame Wegener.

— Je vous défends, monsieur le Président, de m’appeler ainsi. Et qu’est-ce que vous voulez insinuer par là ?

Le président fit avec la main un signe qui signifiait : « Calmez-vous… Calmez-vous. »

— C’est vous qui êtes un polisson. Vous entendez, mon-sieur le Président. C’est vous, vous qui êtes un polisson. On ne le criera jamais assez haut.

À ce moment entra un homme encore jeune, d’aspect volontaire, qui était accompagné d’une femme ayant mau-vais genre.

Les groupes s’entretenaient de sujets divers. Les con-vives éprouvaient le besoin de parler de choses qui n’avaient

 

– 57 – absolument aucun rapport avec le banquet. Ils ressentaient, à le faire, une grande satisfaction. C’était comme la preuve de leur indifférence pour de telles réjouissances, la preuve qu’ils y étaient habitués. En adoptant cette attitude, ils exer-çaient ainsi une sorte de vengeance contre André Poitou. S’ils étaient venus, cela n’empêchait pas qu’ils restaient eux-mêmes. Les lumières, l’importance de certains ne les aveu-glaient pas. Bien qu’ils se trouvassent dans une salle aussi luxueusement décorée, ils n’en conservaient pas moins leur liberté d’esprit. Aussi, chaque fois que le commerçant s’approchait d’un groupe, était-il rare que les conversations cessassent. Au contraire, leur ton s’élevait et, de silencieux auditeurs, se croyaient-ils tout à coup tenus de donner leur avis.

Le nouvel arrivant et sa maîtresse n’avaient que de très vagues rapports avec M. Poitou. Représentant en France une marque américaine de chaussures, il s’était cru, à force d’être délégué partout et surtout à cause des lettres confidentielles dans lesquelles les directeurs de New York lui enjoignaient de fréquenter la société parisienne, obligé d’assister à ce banquet. Finalement, après avoir longuement hésité telle-ment les avis qu’il avait sollicités avaient été différents, il avait décidé de venir avec sa maîtresse, une petite danseuse, qu’il croyait « gentilhomme » de faire passer pour sa femme.

Dans le monde de la chaussure, M. John Bradley faisait figure d’innovateur et d’homme d’action. Il le devinait, mais, par égard pour la France, croyait habile d’y ajouter une ron-deur, un sans-gêne, un goût exagéré de la boisson et des femmes afin de se rendre plus sympathique et donner de lui l’image d’un bon garçon qui, loin de chercher à gêner les in-térêts des commerçants français, ne songe qu’à gagner de l’argent et à s’amuser. Comme il s’imaginait avoir parfaite-

– 58 – ment réussi, il lui venait, lorsqu’il se trouvait seul, un senti-ment de supériorité sur ses collègues. Ces derniers ne devi-naient donc pas que tout cela n’était qu’une attitude destinée à masquer son activité !

— Oh ! André, dit-il tout de suite au commerçant. Venez que je vous présente à ma femme Madeleine, à ma petite Madeleine.

Celle-ci avait une grande admiration pour son protec-teur. La jalousie que lui témoignaient ses petites amies ne faisait qu’élever le représentant dans son esprit. Cette même autorité qu’il avait sur elle, elle s’imaginait qu’il l’avait sur autrui. Il le sentait. Aussi, comme un père qui n’aime pas à être en posture ridicule devant son fils, redoutait-il toujours d’être tenu à l’écart devant Madeleine. Si cela arrivait, à peine de nouveau seul avec sa maîtresse, il se répandait en injures sur les milieux français et vantait le respect qu’en Amérique le monde lui eût témoigné en pareille circons-tance. Madeleine le croyait. Un de ses désirs était de partir, avec le représentant, pour les États-Unis afin de jouir de l’importance qu’il disait avoir là-bas. Pour mériter le voyage, elle prenait continuellement sa défense, injuriait les passants qui faisaient des remarques désobligeantes sur l’Amérique. « Soyez donc comme eux ! » criait-elle. « Ils sont mieux éle-vés que vous ! » Mais John Bradley, s’il était fier d’avoir une Française pour amie, ne tenait pas à aliéner sa liberté. Il ai-mait beaucoup les femmes en général, et de s’imaginer qu’elles étaient toutes à sa merci faisait qu’il tenait jalouse-ment à être indépendant et qu’il eût sacrifié Madeleine sans hésiter si elle avait entravé ses mouvements.

Tout en parlant à André Poitou, le représentant ne quit-tait pas des yeux Yvonne Stella. Au bout d’un instant il dési-

 

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Pendant ce temps, Madeleine, en femme à qui l’homme a inculqué l’idée que dans le monde il faut paraître ne pas tenir l’un à l’autre pour réussir, s’appliquait à ne pas suivre son ami des yeux.

 

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