Coeurs et visages

Emmanuel Bove · Chapitre 4 sur 13

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Coeurs et visages

Chapitre IV

 

 

Ce soir-là, pourtant, dans la vaste salle de l’hôtel, elle comprit qu’elle venait de se montrer trop familière et que le désir d’étonner les convives et les autres gérants qui étaient présents l’avait poussée un peu trop loin en la faisant crier, devant tout le monde : « Monsieur Poitou, monsieur Poi-tou ! » Aussi, dans un éclair de lucidité, voulut-elle cacher la brusquerie de cet appel sous une cascade d’éloges.

— Monsieur Poitou, dit-elle lorsqu’elle se trouva devant lui, ce jour est marqué d’une pierre blanche pour nous tous. Nous sommes avec vous, non seulement par notre présence, mais par nos sentiments.

Avec cette inconscience qui la caractérisait, elle s’adressait aux convives qu’elle ne connaissait pas, afin de trouver une approbation plus rapide. Mais cet affichage de sentiments, que tout le monde devinait peu sincères, n’allait pas sans provoquer des jalousies, d’autant plus vives que tous sentaient que la flatterie portait sur M. Poitou, devenu crédule et naïf depuis qu’il s’imaginait faire partie de la bonne société. Aussi les convives qui, jusqu’alors, avaient paru exaltés se réfugièrent-ils tous, comme s’ils se fussent entendus, dans une neutralité froide, se contentant de hocher la tête en signe d’approbation.

Ce fut à ce moment que Louis Jarrige, qui devinait que tout cela allait finir par un instant de gêne, approuva tout à coup avec chaleur Mme Wegener. M. Jarrige était un jeune homme de trente-cinq ans, blond et le visage tout parsemé de taches de rousseur. Fade et doucereux, il était ennemi de

– 27 – ce qu’il appelait « des histoires ». Son caractère le poussait toujours à temporiser. Un de ses inférieurs manifestait-il quelque animosité à son égard qu’il le flattait, le calmait en les mêmes termes qu’il l’eût fait pour un maître. Il ne cher-chait qu’une chose : que tout le monde s’entendît bien. Mais à ce penchant vers la conciliation s’ajoutait une profonde in-différence et une sorte d’oubli complet dès qu’il s’était éloi-gné. Il ne savait pas ce qu’était la rancune. Du moment que, par sa parole, il avait apaisé quelque courroux, il considérait que c’était fini, de la même manière que s’il eût accompli quelque travail manuel. Aussi marquait-il une profonde sur-prise quand, de nouveau, on s’invectivait.

— Vous y pensez encore ! disait-il. Chez moi il y a long-temps que c’est oublié.

Il s’approcha de M. Poitou et, le prenant familièrement par les épaules, fit de sa voix de tête en désignant Mme Wegener :

— Madame est notre porte-parole. Il n’y a qu’elle qui peut l’être.

— À nous tous, renchérit Lorieux.

— Parfaitement, répondit Louis Jarrige. À nous tous !

— Vous m’interrompez ! Laissez-moi parler, continua Mme Wegener. Je n’ai pas encore dit tout le bien que je pen-sais de M. Poitou. Je suis la veuve d’un général et je n’ai pas honte d’avouer qu’après la mort de mon mari, j’ai traversé des jours critiques, des jours sans pain.

— Il n’y a pas de honte à cela, coupa un homme paisible qui jusqu’à ce moment n’avait pas ouvert la bouche et avait paru rêver.

 

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— Non, il n’y a pas de honte, fit un autre convive. « Pau-vreté n’est pas vice. »

— Ceux qui ont honte, ce sont justement ceux-là qui mé-ritent leur sort, poursuivit un troisième.

Mme Wegener, qui avait continué, malgré le tohu-bohu, criait si fort que finalement tout le monde se tut pour l’écouter.

— Je n’avais pas de quoi payer notre loyer et si je vous disais que moi, qui étais habituée aux réceptions officielles, que moi, qui ne sortais jamais sans prendre ma voiture, je me trouvais dans l’indigence lorsque M. Poitou m’a secou-rue. Je peux le dire maintenant que c’est fini. Eh bien, à ce moment, je n’avais pas mangé depuis quatre jours.

Mme Wegener n’avait aucune dignité. Dès qu’elle se trouvait entourée de quelques personnes, elle racontait les histoires les plus intimes et mettait les gens qui l’entouraient au courant de ses ennuis pécuniaires.

— Ce n’est pas possible. Je ne le croirai jamais.

— Je vous l’affirme. Ai-je une parole, oui ou non ?

— Quatre jours et quatre nuits ? Vous n’exagérez pas ?

— Enfin, c’est bien simple. D’un lundi à un vendredi, ce-la fait même cinq jours exactement.

— Cela fait, en effet, cinq jours.

— Quoi ! depuis cinq jours ? demanda un invité qui ve-nait d’entrer.

Se tournant vers lui, Mme Wegener, après l’avoir lon-guement regardé dans les yeux, répondit :

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— Oui, monsieur. Je n’avais pas mangé depuis cinq jours et cinq nuits.

Le nouveau convive, croyant que l’on plaisantait, voulut ne pas être en reste :

— Eh bien ! vous allez pouvoir vous rattraper ce soir, ce me semble !

Cette phrase soulagea l’assistance et Mme Wegener fut la première à en rire, mais d’une façon peu naturelle. Il était amusant de l’observer quand, ne voulant pas faire exception, elle tâchait d’épouser l’état d’esprit de son entourage, alors que sa nature l’eût, au contraire, poussée à manifester isolé-ment. Il y avait sur son visage une expression de circons-tance. On devinait que ses voisins immédiats lui en impo-saient. De n’oser adopter une attitude différente de la leur la rendait plus gauche, et cet embarras émanant d’une per-sonne aussi sans-gêne ne laissait pas de surprendre.

André Poitou profita de cette hilarité pour s’esquiver.

— Avez-vous vu monsieur le Sénateur ? lui demanda au passage un convive.

Le commerçant s’arrêta. Le sénateur, M. Marchesseau, devait être le personnage le plus important de l’assistance. André Poitou n’avait cessé de penser à lui. C’était un peu pour être libre et pouvoir s’avancer à sa rencontre dès qu’il paraîtrait qu’il s’était appliqué à écarter tout importun. Aussi, cette question inattendue l’avait-elle tout à coup tiré de cette sorte d’indifférence qu’il avait, jusqu’alors, simulée.

— Le sénateur Marchesseau ? répéta-t-il, comme si d’autres parlementaires eussent dû venir.

 

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— C’est cela. Le sénateur Marchesseau lui-même, en personne.

— Il me semble qu’il doit être ici, mais je ne l’ai pas en-core vu.

Satisfait de cette réponse qui laissait entendre que l’importance de cette personnalité ne le touchait pas, André Poitou s’éloigna. Il venait de faire quelques pas lorsqu’il se trouva soudain face à face avec Fortunat qui, depuis qu’il avait sollicité son patron, ne l’avait pas quitté des yeux et qui manœuvrait pour être vu du directeur. Cependant que le commerçant détournait la tête, l’employé bouscula légère-ment ce dernier, puis dit :

— Pardon, monsieur le Directeur.

Fortunat avait ainsi voulu montrer qu’il était un homme semblable aux autres hommes et que, sa demande d’argent une fois faite, il savait se tenir aussi bien que tout le monde ainsi que demander pardon si l’occasion s’en présentait.

— Il n’y a pas de mal, rétorqua sèchement André Poitou que Fortunat commençait à agacer.

— Je vous fais toutes mes excuses, monsieur le Direc-teur. Je regardais à ma gauche et c’est involontairement que je vous ai heurté.

Comme la plupart des petites gens, le garçon de bureau s’imaginait que c’était à la politesse que l’on jugeait de la qualité des gens. Placé pour quelques heures en contact avec un monde que le lendemain déjà il servirait comme par le passé, Fortunat avait été légèrement grisé. Avant de venir, il avait cru qu’il serait tenu à l’écart et avait même imaginé qu’une table spéciale serait dressée pour lui afin que sa mo-

 

– 31 – deste personne ne se trouvât pas mêlée au beau monde. En s’apercevant que personne ne le fuyait, qu’on avait à son en-droit les mêmes prévenances qu’envers autrui, il avait peu à peu pris de l’assurance. À présent, il se mêlait à toutes les conversations, plaisantait, quittait brusquement un groupe pour s’introduire dans un autre, si bien que les délégués du personnel administratif et ceux de la fabrique qui avaient remarqué son manège ne cessaient de dire, les traits vieillis par une expression mauvaise :

— Il croit que c’est arrivé. Il le croit de plus en plus. Re-gardez, tout le monde se moque de lui et ce pauvre imbécile ne s’en aperçoit même pas.

Pour oublier le garçon de bureau, M. Poitou se mêla au premier groupe où il reconnut quelques visages. À peine se fut-il avancé qu’un demi-cercle se forma autour de lui. Sou-dain, il baissa la tête. Fortunat venait de s’arrêter à quelques mètres de lui et, souriant, le regardait.

« Il est obsédant, celui-là ! pensa le commerçant. Mais qu’est-ce qu’il me veut avec ses pardons et ses sourires ? »

Pour lui signifier que ce manège lui déplaisait, André Poitou tourna brusquement le dos au commis, et, sans savoir où il allait en venir, se mit à parler. Tout le monde l’écouta avec attention. Des hochements de tête ponctuèrent ses pa-roles. Pourtant, comme il venait de dire que le gouvernement avait tort d’accabler le commerce sous des impôts qui ren-daient toute transaction périlleuse et, par ce fait, nuisaient indirectement à la prospérité du pays, un jeune homme au visage légèrement poudré, vêtu d’un smoking à la dernière mode, le poignet entouré d’un bracelet d’or assez lâche qui, chaque fois qu’il baissait la main, tombait jusqu’aux doigts,

 

– 32 – intervint sur un ton tellement catégorique que tout le monde se tourna vers lui.

— J’ai le regret, monsieur, de vous contredire, fit-il. Mon opinion est tout autre. Le commerce, à mon avis, est l’enfant gâté de ce temps. Il suffit d’acheter et ensuite de revendre pour s’enrichir sans mesure. C’est un scandale. J’oserai même avancer que c’est l’indice de l’avènement d’une ère barbare. Lorsque la matière l’emporte sur l’esprit, le négoce brutal sur les travaux de l’intelligence, il est bien rare que des troubles sociaux ne s’ensuivent pas.

Cette tirade plongea M. Poitou dans une sorte de stu-peur. Ç’avait toujours été pour lui un sujet d’étonnement que des jeunes gens qui lui paraissaient n’avoir aucune raison d’être si ce n’est celle de penser à l’amour pussent avoir des opinions sincères. Il éprouvait, à leur égard, ce même senti-ment amer des hommes qui voient fondre devant la fougue de quelque adolescent les raisonnements que leur dicte une expérience à laquelle ils croient tant. Il voulut pourtant ré-pondre, mais il n’en eut pas le temps. Le jeune homme con-tinua :

— Bien entendu, je me place sur un plan supérieur. Dans la vie, je sais qu’il en est autrement. Moi-même, monsieur, et cela vous fera comprendre que je n’ai aucune haine contre les commerçants, je suis fils d’un maroquinier. L’année pro-chaine, mon père se retirera et, naturellement, je prendrai la direction de ses affaires.

— Alors, dans ces conditions, fit un invité, nous pensons exactement comme vous.

— Avec une réserve, ajouta André Poitou. Une seule ré-serve.

 

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— Quelle réserve ? Il n’y a pas de réserve possible.

— C’est que vous n’êtes pas logique avec vous-même.

 

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