Coeurs et visages

Emmanuel Bove · Chapitre 10 sur 13

Pages du PDF

Coeurs et visages

Chapitre X

 

 

Une douzaine de convives entouraient à présent le séna-teur. Ils étaient venus un à un, comme par hasard. Sans le peu d’invités assemblés dans les autres groupes, on eût pu croire que celui de M. Marchesseau, à la façon dont il s’était formé, n’avait guère plus d’importance que les autres.

Le sénateur, au centre, faisait semblant de ne pas re-marquer l’attirance qu’il avait sur les convives. André Poitou, comme un père à côté d’un fils sollicité, ne se tenait plus de satisfaction. Le docteur et Louis Jarrige parlaient de poli-tique en des termes calculés de manière à plaire à M. Marchesseau. Mme Wegener, subitement renfrognée, ce qui lui arrivait si souvent qu’il ne se passait pas de jour qu’elle ne s’entendît dire : « Mais qu’est-ce que vous avez donc ? Des ennuis ? Allons, réveillez-vous ! » se tenait à l’écart. Quant à Yvonne Stella, elle avait tout de suite remar-qué que le sénateur était indifférent à sa beauté et, ainsi qu’elle le faisait chaque fois que cela lui arrivait, elle mani-festa soudain à l’endroit de M. Marchesseau, et de son en-tourage par représailles, une profonde indifférence.

La famille Lorentz, que M. Poitou attendait secrètement, fit alors son entrée.

Le commerçant, quittant à regret M. Marchesseau, alla à leur rencontre. Il était embarrassé. Il avait senti le respect dans lequel cette famille le tenait et il craignait, au cours de la soirée, de la décevoir. Il devinait confusément que ce ban-quet allait le faire baisser aux yeux des Lorentz. Déjà il re-grettait de les avoir invités.

– 76 –

« Mais après tout, c’est un banquet », pensa-t-il. Ils comprendront bien qu’on ne peut pas connaître que des gens bien. Avant d’arriver à une situation comme la mienne, il est normal que l’on ait eu des relations dans tous les mondes. On ne peut pas être un ingrat. »

M. et Mme Lorentz s’étaient préparés à une entrée grave.

— Tu passeras la première, avait dit M. Lorentz à sa femme, puis, une fois dans la salle, tu te retourneras pour voir si je t’ai suivie. Surtout ne tends la main à personne.

Aussi, quand les Lorentz se trouvèrent au seuil du salon, ne purent-ils dissimuler leur stupéfaction.

— me Quelle cohue ! souffla M Lorentz.

— Tais-toi, répondit son mari en poussant sa fillette de-vant lui.

— Je m’en doutais, continua-t-elle. Il nous a trompés.

— Je te dis de te taire.

* * *

Finalement, tout le monde s’assit. Au milieu d’une ran-gée, André Poitou se tenait, fier et ému. À sa droite avait pris place le sénateur, à sa gauche, le président du syndicat. Mme Wegener, dont la place avait été marquée à un bout de la table, entre MM. Billan et Jarrige, parut à tout le monde un instant déclassée tellement elle avait fait de bruit.

Le repas commença dans un silence relatif. Les con-vives, d’être séparés de ceux avec lesquels ils avaient causé, se taisaient encore. Les trois maîtres d’hôtel, debout près de

 

– 77 – la porte, s’assuraient que le service était bien fait. Les gar-çons s’empressaient autour des invités.

— Alors, maintenant, tout le monde se tait. Une mouche, que dis-je, un insecte minuscule volerait que nous l’entendrions tous, fit le président du syndicat. Et vous, ma-dame Wegener, vous n’avez plus rien de beau à nous dire ? C’est déjà fini. Vous avez dit tout ce que vous aviez à dire. Eh bien, permettez-moi de vous faire observer que ce n’était pas grand-chose.

— Taisez-vous, monsieur le polisson ! répliqua la veuve du général qui, de se trouver éloignée du sénateur, s’était ressaisie.

Mme Billan se pencha vers son mari et lui souffla à l’oreille :

— Elle se croit tout permis, celle-là.

Marcel Lorieux, lui, se contenta de faire un signe de loin à son ami Jacques Soulat.

— À mon tour de vous défendre de m’appeler ainsi.

— Vous êtes un polisson, monsieur le Président. Je le maintiens. Tout le monde me soutient, n’est-ce pas, mon-sieur ?

Et elle s’adressa au décorateur.

— Je n’ai pas d’opinion.

— Vous en aurez une plus tard, monsieur ; monsieur comment ? Je vous demande pardon. Je crois que, dans la confusion, on ne nous a pas présentés.

 

– 78 –

— Monsieur Lorentz, répondit pour son mari Mme Lorentz.

— Je suis madame Wegener, la veuve du général Wege-ner.

— Qui est cet homme brun à deux places à droite de la femme qui parle ? demanda Yvonne Stella à André Poitou.

— Baladis. C’est bien l’homme aux cheveux crépus de qui vous voulez parler ?

— C’est un étranger, sans doute ?

— Un Grec. En tout cas, si ce n’est pas un Grec, c’est un Bulgare.

— Qu’est-ce qu’il fait ?

— C’est un maître bottier. Cela m’étonne que vous ne connaissiez pas les chaussures Baladis.

— Non, je ne connais pas. On ne peut pas connaître tout le monde.

— Il est établi rue Boissy-d’Anglas, je crois. Je ne suis pas sûr. Enfin, Baladis, c’est dans le Bottin.

— Vous parlez du Grec ? demanda à voix basse le prési-dent du syndicat.

— Vous le connaissez, vous, monsieur ? interrogea en-core la chanteuse.

— Vous voudriez bien le savoir. Je le lis dans vos yeux.

— Si vous croyez que cela me fait quelque chose. Cela m’est bien égal. Les hommes, vous savez…

 

– 79 –

— Alors, monsieur Lorentz ? fit André Poitou qui redou-tait que le maître bottier n’entendît ces questions. Il n’y a rien de nouveau ? À propos, êtes-vous bien rentré, l’autre soir ?

— Et vous ?

— J’ai fait quelques pas en vous quittant et, brusque-ment, j’ai pris un taxi. Je vous avais dit que je voulais rentrer à pied. Vous voyez, on ne sait jamais exactement ce que l’on va faire.

— Eh bien, nous, c’est le contraire. Nous voulions pren-dre un taxi et nous sommes rentrés à pied, à pattes, comme on disait dans notre jeunesse.

— À pinces, fit Jean Dumesnil.

— C’est cela même, jeune homme !

Au centre de la table, la conversation tomba sur ces mots, cependant qu’aux extrémités s’élevait un murmure confus. M. Chamuzet, le comptable délégué par la fabrique, était assis entre Mme Delmont, la déléguée des vendeuses, et Maurice Poitou. Jusqu’à présent, ce dernier n’avait prononcé que quelques monosyllabes.

— Est-ce qu’à la fabrique vous avez la nouvelle perfo-reuse ? demanda Maurice Poitou qui ne manquait jamais l’occasion de s’enquérir de la marche des affaires de son frère auprès des employés de celui-ci.

— Pas encore.

Puis s’enhardissant, M. Chamuzet continua :

 

– 80 –

— Ce serait une grosse affaire. Une seule perforeuse ne suffirait pas. Il en faudrait au moins trois. Je ne crois pas que M. Poitou veuille encore faire cette dépense. Il est prudent, très prudent. On ne peut pas lui en tenir grief, d’ailleurs.

— À part ça, est-il chic avec vous ?

— Personne ne s’est jamais plaint. Il est vrai que cela ne prouve pas que le personnel soit content.

— Qu’est-ce que vous sortez à peu près ?

— Douze cents pendant la saison, quelquefois treize cents.

— Douze cents paires ?

— Ah non ! Nous comptons à la pièce. Six cents paires par mois, quoi.

— Il ne doit pas se plaindre, mon frère !

— Non, mais ce n’est pas extraordinaire, vous savez. J’ai vu sortir, en 1918, près de douze mille pièces.

— Six mille paires ?

— C’est ça, six mille paires.

— Et vous êtes payé comment ? À l’heure, à la pièce ?

— À la journée. Mais, pour intensifier la production, nous avons un léger pourcentage sur chaque paire vendue.

— Vendue ?

— Naturellement.

 

– 81 –

— Oui, mais alors, il peut faire ce qu’il veut. Il peut très bien dire qu’il n’a rien vendu, que les affaires ne marchent pas, qu’il en est même très peiné.

— Non, ce n’est pas possible. Les paires invendues re-viennent à la fabrique où nous les modifions au goût du jour. Il suffit de consulter les livres de sortie et de rentrée pour sa-voir exactement ce qui a été vendu.

— Ah… oui… je comprends. Il n’est pas si bête que cela, mon frère. Tout de même, je ne crois pas que ce soit lui tout seul qui ait trouvé cela. On a dû le mettre sur la voie. On a dû lui donner des conseils.

— Il faut des années. Une organisation comme cela ne se bâtit pas en vingt-quatre heures.

Cependant que Maurice Poitou et le comptable bavar-daient ainsi, le commerçant réfléchissait. De temps en temps, il jetait un coup d’œil furtif sur les invités. Il lui appa-raissait parfois qu’il vivait un beau rêve et que, tout à coup, il allait s’éveiller, tellement cette soirée lui semblait inespérée.

« C’est donc vrai ! pensait-il. Je suis donc assez fort pour que tant de gens consentent à perdre plusieurs heures autour de moi. Je suis donc devenu un homme puissant. À ma droite, un sénateur, à ma gauche, le président du syndicat. Partout des amis, des parents, et tout le monde m’estime. »

Par moments, son imagination se mettait à vagabonder. Comme au temps où il était enfant, l’assiette blanche, devant lui, devenait un immense désert où erraient de minuscules explorateurs. Mais il chassait bien vite ces divagations pour contempler l’assistance qui l’entourait, qui n’avait de raison de se trouver là que parce qu’il existait. Les invités parlaient entre eux et semblaient trouver tout naturel d’être réunis au-

– 82 – tour de cette table. Ils avaient de l’appétit. Aucun d’entre eux n’eût songé à lui contester la place d’honneur qu’il occupait.

Soudain, comme il revoyait dans une brume son passé laborieux et solitaire, il entendit quelqu’un crier :

— Eh ! Poitou.

Il sursauta, comme si cet appel allait déchirer la toile peinte de souvenirs qui se déroulait devant ses yeux, puis tourna la tête dans la direction d’où provenait cet appel fami-lier. Un homme, à demi dressé, les mains à plat sur la table, le regardait avec fixité. Il reconnut Marcel Lorieux.

— Poitou, je t’appelle.

Le docteur semblait surexcité. Il avait un peu bu et un commencement d’ivresse marbrait ses joues pâles de plaques roses.

— Je t’appelle, Poitou, et l’ingratitude fait que tu ne me réponds pas. La Légion d’honneur t’a-t-elle donc tourné la tête ? T’imaginerais-tu par hasard que c’est arrivé ? Te dé-tournerais-tu donc de tes anciens amis, de ceux mêmes qui, pas à pas, modestement, te suivirent dans ton ascension ? À moins de preuves du contraire, je ne le croirai pas.

Au premier abord, le commerçant ne comprit pas le sens de cette tirade dite avec emphase. Puis il lui apparut qu’il avait blessé son ami sans s’en rendre compte. Il regarda le président du syndicat comme pour lui demander un conseil. M. Dumesnil demeura impassible. C’était une façon de faire qu’il aimait. Se passait-il un événement extraordinaire et l’interrogeait-on, qu’il ne répondait jamais. Faute de vivacité d’esprit, il avait adopté une fois pour toutes cette attitude et l’avait perfectionnée au point d’y ajouter une série de jeux de

 

– 83 – physionomie dont l’ordre ne variait pas, quelle que fût l’importance de l’événement. André Poitou implora alors la chanteuse qui se trouvait en face de lui. Elle sourit et, en continuant de se servir, fit le plus naturellement du monde :

— Dites-lui de se taire. Il est fatigant, cet homme-là.

De loin, Aristide Baladis approuva, tandis que Mme Billan qui, peu à peu, était revenue sur la mauvaise opinion qu’elle avait du commerçant, poussait du coude son mari pour qu’il fît attention à ce qui allait se passer.

— Je te somme de répondre, continua le docteur.

André Poitou hésita une seconde. Certains convives le regardaient. D’être pris à partie, aussi violemment, par un homme qui jusqu’à ce jour n’avait jamais élevé la voix le surprenait au point qu’il ne savait quoi répondre. Il sentait confusément que Marcel Lorieux plaisantait ; pourtant il croyait discerner derrière ce ton de pince-sans-rire la véri-table pensée de son ami. « Je vais prendre la chose en riant. » Cette idée brilla dans le cerveau du commerçant avec la brièveté d’une étincelle.

— Tais-toi, Lorieux, tu ne sais pas ce que tu dis. Tu fais plutôt pitié…

Puis, s’adressant à Jacques Soulat qui était un des voi-sins de table du docteur, il ajouta sur un ton confidentiel :

— Surveille-le.

— Me surveiller, moi, mais…

La réponse de Lorieux se perdit dans le vacarme. À l’autre bout de la table, des rires et des cris venaient de re-

 

– 84 – tentir. Mme Wegener, dans un geste brusque, avait renversé un verre de vin.

— Il n’y a pas de quoi rire, dit-elle.

— Vous n’allez pas nous empêcher de rire, madame !

— Si on ne peut plus rire… !

Elle était d’autant plus gênée de sa maladresse que cela avait été en donnant à Louis Jarrige et Blanche Poitou les dimensions d’un vase que son mari avait jadis rapporté d’Indochine qu’elle avait heurté de la main ce verre. S’efforçant de ne point paraître remarquer cet incident, elle voulut continuer. Durant quelques secondes tout le monde retrouva son sérieux, puis, comme si tous se fussent enten-dus, de nouveaux éclats de rire fusèrent.

— C’est encore pour le verre que vous riez ? demanda-t-elle avec étonnement.

— Non… non…, répondit-on de toutes parts.

— Pourquoi alors ?

— On rit comme cela, pour rien. On est bien libre de rire.

— Eh bien, laissez-moi finir mon histoire.

Jean Dumesnil, le fils du président du syndicat, regardait tour à tour la chanteuse et la fille des Lorentz de manière à laisser entendre que ce monde était bien ridicule. Robert Mourlon, l’air absent, cherchait tout le temps des yeux le maître d’hôtel. Mme Billan, bien qu’elle fût au côté de son mari, lui lançait des regards d’intelligence.

— Drôles de gens, fit Mme Lorentz à voix basse.

– 85 –

— Tu trouves ? interrogea son mari qui s’amusait, en passant l’index par-dessus l’annulaire, à rouler une boulette de mie aux fins d’en sentir deux.

— C’est le petit monde en plein.

— Parle plus doucement. Tu n’as pas de tact.

— Il aurait dû faire une sélection, M. Poitou.

Marcel Lorieux, lui, ne se tenait pas pour battu. Après être resté un instant affalé sur sa chaise, il venait de se rele-ver et, comme hanté par une idée fixe, il ne cessait d’interpeller le commerçant.

Quant à Mme Wegener, elle avait recommencé son his-toire. Soudain, les mains devant elle, bien au-dessus de la table, pour ne rien renverser cette fois, elle redonna la di-mension du vase indochinois. De nouveaux éclats de rire re-tentirent. Une jeune femme se pencha sur la table au point de toucher la nappe de son front, se redressa, puis se pencha encore. Un monsieur presbyte, qui avait enlevé son lorgnon pour mieux voir Mme Wegener, recula avec sa chaise et, dans le dos de sa voisine, Mme Billan, se mit à frapper dans ses mains à la cadence de « un, deux, trois… un, deux, trois ».

— Qu’est-ce qui se passe ? cria Jean Dumesnil qui trépi-gnait des talons sur le parquet et qui, trouvant que cela ne faisait pas assez de bruit, avait pris deux fourchettes, une dans chaque main, et les entrechoquait à la manière de cym-bales.

Ce jeune homme était d’ordinaire timide et effacé. Mais dès qu’il se trouvait en compagnie de plusieurs amis et que la conversation s’animait, il perdait tout contrôle de soi.

 

– 86 –

Aristide Baladis lui fit comprendre par une moue qu’il était préférable pour lui de se taire. Mais il haussa les épaules et continua de plus belle.

— me Taisez-vous donc, fit M Billan. On n’entend que vous. Vous n’êtes pas tellement intéressant !

On entendait aussi, venant du boulevard, les tramways, les automobiles et les cris des camelots. Des passants, assis sur les bancs, contemplaient l’hôtel Gallia. Dans le hall, des éclats de voix se firent entendre. Un voyageur s’étonnait que, bien qu’il eût envoyé un télégramme à la direction, on ne lui eût préparé aucune chambre.

— Maurice ? appela Blanche Poitou.

— Qu’est-ce qu’il y a ? Laisse-moi tranquille.

— Regarde la chanteuse, la femme qui est à côté d’André.

Yvonne Stella s’était levée et promenait devant elle le verre qu’elle tenait à la main.

— Je bois… Je bois…, dit-elle.

— Nous aussi nous buvons, firent Louis Jarrige et un autre jeune homme qui, à chaque instant, après s’être épon-gé le front, remettait son mouchoir dans sa manchette.

— Je bois à la santé de monsieur.

Se tournant vers le commerçant, elle lui fit une révé-rence puis, lui tendant son propre verre, elle ajouta :

— Allons, monsieur Poitou, buvons ensemble. Attendez que je prenne un verre… Vous y êtes… un, deux, trois… bu-vons…

– 87 –