Coeurs et visages
Chapitre VIII
Il y avait déjà, dans la salle du banquet, une centaine de convives. Un murmure confus emplissait la longue galerie. Personne ne s’était encore assis. À la lumière crue qui tom-bait des lustres, on apercevait tous les visages épanouis. Le moment qui précède les fêtes ou les réjouissances est em-preint d’une atmosphère étrange. Il semble qu’une sorte de trêve unisse les hommes. L’énergumène qui eût rompu cette paix eût été accueilli avec un mépris derrière lequel on eût découvert la constatation que dès que les hommes sont groupés il s’en trouve toujours un pour commettre une incor-rection, puis avec cette même violence qui s’empare de ceux qui, assistant à quelque commémoration douloureuse, ver-raient soudain l’un d’entre eux se répandre en insultes.
À tout instant, de nouveaux invités arrivaient. On les voyait s’avancer en se frottant les mains, tête nue, le torse débarrassé du pardessus qui l’avait recouvert, avec cet air bizarre des gens venus du dehors et pourtant semblables à ceux qui ne sont pas sortis. Ils regardaient à droite et à gauche et, comme ils n’avaient encore parlé à personne, se sentaient à la fois invités et intrus.
À neuf heures moins le quart, le sénateur Marchesseau fit son entrée. Quelques conseillers municipaux l’accompagnaient. C’était à qui de ceux-ci retiendrait l’attention du parlementaire, à qui amènerait ce dernier à commencer une tirade. Car un travers du sénateur était de commencer, à tout moment, de longues phrases. Il y a, avant tout acte, une préparation agréable, tellement agréable que
– 61 – certains la prolongent. Elle devient alors la risée de tous. Pour se moquer d’un ouvrier paresseux, on retrousse ses manches, pendant de longues minutes on se frotte les mains, on commence à travailler puis, aussitôt, on s’interrompt. Au lieu de retrousser ses manches, le sénateur Marchesseau tendait un bras en avant. Son visage devenait subitement grave. Bien qu’il n’eût que quelques mots à prononcer, il ai-mait à les faire précéder de toute une mise en scène.
Blanc d’émotion, André Poitou s’avança à sa rencontre. Des convives, sous le couvert de la distraction, tâchaient de l’empêcher de passer. C’était comme si, devant l’importance de la personnalité du sénateur, l’instinct sauvage de tous se fût réveillé. Finalement, le commerçant parvint à se faufiler – cela avec une brutalité inattendue – jusqu’au sénateur qui, répondant à une foule de questions, n’aperçut pas tout de suite André Poitou. Celui-ci, semblable à ces chiens fidèles qui, pour rejoindre leur maître, traversent des rivières, sau-tent des fossés, et qui, lorsqu’ils l’ont rattrapé, restent devant lui sans geste, avec pour tout compagnon leur joie dont ils ne savent plus que faire, ne prononça pas une parole et attendit.
Des quatre coins de la salle, l’attention était portée sur le sénateur. Mais ce qu’il y avait d’étrange, c’était que per-sonne ne semblait attacher d’importance à cette présence. On avait seulement l’impression qu’en interrogeant séparé-ment les convives, tous eussent répondu n’avoir pas remar-qué le sénateur. Ce qu’il y avait de visible de leurs senti-ments profondément enfouis en eux-mêmes n’eût pas suffi à les convaincre de mesquinerie. Et, pourtant, l’envie et la cu-riosité planaient au-dessus de l’assistance.
Le sénateur Marchesseau était âgé d’une cinquantaine d’années. Assez pénétré de lui-même et tellement habitué à
– 62 – la vie publique, il regardait tout le monde en face avec une expression de franchise extraordinaire, de cette manière qu’ont ceux que leur profession oblige à voir beaucoup de gens, c’est-à-dire fixement, sans tenir compte du rang – dont ils ne se souviennent d’ailleurs plus – de leur interlocuteur, attachant la même importance à un Fortunat qu’à un prési-dent de syndicat.
— Il faut du doigté, quelque chose de la prostituée pour réussir, disait le sénateur à ses amis intimes. Il faut plaire à tout le monde et que chacun croie qu’il n’y a qu’avec lui qu’on a du plaisir à parler.
Le sénateur Marchesseau avait toute une théorie sur la façon de réussir qu’il appelait, toujours dans l’intimité « l’art de rouler autrui ». Un certain côté bonimenteur l’amenait souvent à parodier les camelots. Par contre, il avait assez d’habileté pour s’imposer de ne jamais paraître se croire plus que la personne à qui il parlait. À peine André Poitou l’eut-il accueilli par ces mots : « Monsieur le Sénateur, nous vous souhaitons tous la bienvenue », qu’il sourit et, sans quitter des yeux le commerçant bien qu’il éprouvât l’envie folle de regarder autour de lui pour voir quel genre de monde il y avait, dit avec une emphase modeste :
— Mon cher ami, croyez-moi, en une telle circonstance, c’est moi qui suis honoré d’être à votre côté… moi seul, vous m’entendez ?
Ce ne fut qu’après avoir causé quelques instants avec le commerçant qu’il promena un regard circulaire sur l’assistance. Tout à coup, comme s’il venait de se souvenir qu’il se trouvait en face d’André Poitou, il fixa de nouveau son regard sur lui. Le prenant par le bras, laissant les autres personnes qui l’avaient entouré sur place sans la moindre
– 63 – gêne, il l’entraîna vers le centre de la galerie, ne regardant au passage aucun autre invité, se retournant parfois sans cesser de parler, accompagnant chacune de ses paroles d’un geste de sa main restée libre. Il voulait être simple et modeste.
Les conversations avaient repris, d’autant plus fortes que chaque groupe voulait être entendu par le sénateur. Les garçons mettaient la dernière main aux couverts. La longue table, encombrée de cristaux, de fleurs, semblait quelque parc féerique où des êtres minuscules se fussent promenés comme en une forêt vierge décorée de lianes, parsemée d’étangs.
Le sénateur venait de prononcer quelques paroles sur un ton confidentiel lorsque M. Dumesnil, le président du syndi-cat, qui depuis un long moment écoutait distraitement son interlocuteur pour observer M. Marchesseau, s’approcha de ce dernier.
— Monsieur le sénateur Marchesseau ? interrogea-t-il sans même remarquer qu’il paraissait ne pas se rendre compte de l’existence d’André Poitou, pourtant aux côtés de l’homme politique.
— Lui-même.
— Ici, monsieur Dumesnil, président du syndicat de la chaussure française.
— Enchanté, monsieur. Vraiment, je suis enchanté de faire votre connaissance.
— Je me suis permis de me présenter à vous, monsieur le Sénateur, car je suis un de vos admirateurs inconnus. J’ai suivi avec attention toutes vos interventions. Et j’ai pensé qu’il vous serait agréable d’apprendre qu’il est, dans la foule
– 64 – anonyme, de simples particuliers qui vous sont reconnais-sants d’avoir établi un tarif douanier aussi courageux.
Arrivé à ce point, M. Dumesnil pensa qu’il serait habile de laisser entendre que l’opposition que devait susciter ce nouveau tarif ne lui échappait point.
— Je me doute que ce projet doit soulever bien des haines. Mais c’est le sort de tous les projets qui, comme le vôtre, mettent l’intérêt du pays au-dessus de celui d’un clan.
Devant une intervention paraissant si sincère, le séna-teur, qui eût préféré que son projet sur les tarifs douaniers ne fût pas mis en cause, car, considérant qu’il était descendu dans un milieu sans importance, il lui était désagréable d’y voir touché ce qui, selon lui, faisait sa gloire, répondit par quelques mots aimables puis, brusquement, détourna la con-versation.
— C’est tout de même un grand jour pour notre ami, dit-il en désignant le commerçant.
Bien qu’il fût assez prétentieux, M. Dumesnil savait re-connaître les situations plus brillantes que la sienne. Ses ré-flexions l’avaient amené au cours de cette soirée à se placer, en ce qui concernait l’importance, au troisième rang. Il voyait, au-dessus de lui, le sénateur, puis tout de suite après, M. Mourlon, directeur d’une grande tannerie, à qui, pourtant, il n’avait pas encore adressé la parole. Se sentant en état d’infériorité vis-à-vis de M. Marchesseau, il était devenu un autre homme. Plat, obséquieux, il ne savait que trouver pour plaire. Et cela lui était désagréable. Son orgueil ne s’accommodait pas de ce genre de situation. Ce n’était pas qu’il enviât la position du sénateur. Mais il lui était pénible de constater que l’attention qui, jusqu’alors, avait été posée
– 65 – sur lui se portât sur un autre. Il aimait à être entouré, à être écouté. Aussi souffrait-il de deviner que, si on ne s’écartait pas de sa personne, on n’ignorait pas la présence d’un per-sonnage plus important que lui. Quand cela arrivait, il n’avait plus qu’une pensée : se lier avec le concurrent, ne plus le quitter, ne faire qu’un avec lui, afin que les marques de défé-rence s’adressassent à lui par la même occasion. Il prenait alors des airs de préfet de police veillant sur quelque mi-nistre. Il répondait pour lui quand celui-ci n’avait pas enten-du. Il écartait les gêneurs de ce geste des hommes qui, puis-sants, laissent entendre qu’ils ont été aussi de simples gens.
— Monsieur le Sénateur a eu vraiment une pensée déli-cate en venant présider ce banquet, dit-il en regardant André Poitou de manière à lui laisser entendre que c’était lui qui eût dû prononcer cette parole et aussi pour faire comprendre à M. Marchesseau qu’il était plus familier de ces sortes de fêtes que le commerçant.
— Mais je ne préside rien du tout, fit le sénateur qui ne résistait pas au plaisir de créer une opposition entre sa fami-liarité et son importance.
Cela avait toujours été pour M. Dumesnil un sujet d’étonnement que des personnages qui, dans son esprit, eus-sent dû être hautains et solennels fussent aussi bonshommes. Il se sentait si fait pour entrer majestueusement dans un sa-lon, pour jouer leur rôle, qu’il ne l’admettait pas.
— Vous êtes vraiment trop modeste, dit-il. Et si, par inadvertance, notre ami André Poitou ne vous a pas prié de présider ce banquet, permettez-moi, en qualité de président du syndicat de la chaussure française, de le faire. Non, vous ne refuserez pas cette joie à notre ami.
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Comme ces gens qui ont honte de parler à quelqu’un de mal habillé, il disait « notre », pour ne pas dire « mon ». Le commerçant lui semblait si peu de chose à côté de ce parle-mentaire qui siégeait dans une assemblée, qu’un sentiment bas le poussait à paraître n’avoir pas plus de relations avec André Poitou que le sénateur lui-même. M. Marchesseau s’en rendit compte. Il dit :
— Mon grand ami, André Poitou, ne m’en voudra pas de revenir sur ma parole. Ce banquet, ma modeste personne le présidera.
À ce moment, Maurice Poitou, qui louvoyait depuis plu-sieurs minutes autour des trois hommes, se mêla à eux. À l’encontre de M. Dumesnil qui avait affecté, avant de se pré-senter, de ne pas être certain qu’il parlait au sénateur Marchesseau, Maurice Poitou déclina tout de suite ses quali-tés sans qu’il vînt seulement à l’idée de M. Marchesseau, tel-lement il lui paraissait évident qu’on le connût, de faire de même.
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