Coeurs et visages
Chapitre XII
Aux liqueurs, Marcel Lorieux, les yeux vagues, tenta de se lever encore une fois pour interpeller le commerçant. Mais à peine se fut-il dressé qu’il retomba sur sa chaise. Il resta un instant inerte, puis, comme si une âme d’enfant se fût éveil-lée en lui, il s’amusa à imprimer un balancement à ses bras pendants.
Mme Lorentz avait approché sa chaise de celle de son mari et, à demi appuyée contre son épaule, fumait une ciga-rette. Aristide Baladis avait passé la bague de son cigare à son doigt dans un but bizarre, celui de plaire à Yvonne Stella.
Chaque fois que, dans un restaurant, il avait longuement regardé une femme (ce qui ne manquait jamais de se pro-duire car, de même que certaines personnes ne peuvent prendre un repas sans lire, de même il ne pouvait manger sans avoir, auparavant, découvert dans un coin quelconque de la salle une femme à regarder), il éprouvait le besoin, au café, de paraître s’intéresser à une occupation enfantine. Il sentait vaguement que, de cette manière, il touchait le cœur de cette inconnue, qu’il lui montrait sa vie intime et que, par conséquent, si les circonstances lui permettaient de lui adresser la parole, elle serait moins effarouchée.
Yvonne Stella le regarda. Comme confus d’une distrac-tion, il retira de son doigt la bague du cigare et, sans quitter des yeux la chanteuse, la jeta avec l’air de dire : « Comme je suis distrait. »
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Blanche Poitou, de son côté, avait pris dans son sac le télégramme de son mari et attendait une occasion de le faire passer au commerçant, cependant que son frère, qui avait voulu, sans raison, simplement parce que la chaleur des vins lui avait donné un besoin d’autorité, qu’une fourchette restât devant lui bien que la table eût été desservie, parlait à Mme Delmont.
M. Dumesnil, lui, avait tiré son portefeuille de sa poche. Après un moment de recherches, il déplia une feuille de pa-pier et la tendit à André Poitou.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda ce dernier.
— Lisez, vous verrez ! Cela vous intéresse particulière-ment.
— Après, monsieur le Président, pas maintenant. Ou-blions un peu les affaires, je vous en supplie.
André Poitou était souriant, ses joues, roses. Il faisait des clins d’œil à tous les invités, mais au hasard dans l’assistance pour que l’on ne découvrît pas son manège. Par-fois, il chantonnait. Yvonne Stella se penchait alors vers lui.
— Chantez encore, disait-elle. Savez-vous que vous avez une bien jolie voix.
Il se récriait mais, lorsqu’il supposait que l’actrice ne songeait plus à lui, il se remettait à chantonner.
— Hep ! cria Jacques Soulat.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda le commerçant.
— Rien.
Quelques minutes après, Jacques Soulat recommença.
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— Hep !
— Que veux-tu me dire ?
— Rien.
— Hep ! cria-t-on encore, mais à l’autre bout de la table.
Cette interjection gagnait du terrain. Bientôt tous les in-vités se lancèrent des « Hep ! ».
— Mais ce n’est pas une lettre, mon vieux, fit le prési-dent du syndicat, en reprenant le carré de papier que Poitou lui avait rendu sans même le déplier. C’est le petit discours que je veux prononcer sur vous. Eh bien ! puisque c’est ainsi, je ne vous le montre plus. Vous l’entendrez quand je le réci-terai, tout à l’heure.
— Et qu’est-ce que vous allez dire ? demanda le com-merçant.
— Je dirai votre labeur, votre persévérance et, surtout, j’insisterai sur le fait qu’il y a tout de même une justice, quoi qu’en pensent certains.
— C’est vrai, répondit mollement André Poitou.
— Il n’y a pas de doute. S’il n’y avait pas de justice, on ne serait pas là.
Mme Wegener, qui avait surpris cette conversation (c’était d’ailleurs un de ses dons d’entendre tout ce que l’on disait autour d’elle, même aux moments où elle était le plus exaltée), intervint :
— Pardon, monsieur le Président. Permettez.
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« Permettez » revenait sans cesse sur ses lèvres. À l’aide de ce mot, elle s’introduisait invariablement dans toutes les discussions.
— Permettez, monsieur le Président, je ne suis pas de votre avis. Vous venez de dire qu’il y a tout de même une justice, il me semble. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
— Parfaitement. Je ne me dédis pas.
— Je ne suis pas de votre avis.
Elle parlait sérieusement. Par une mimique grave, elle voulait laisser entendre qu’il y avait deux femmes en elle : celle qui s’amuse en société et celle qui a, malgré cela, une profonde connaissance de la vie. Mais les mots lui man-quaient.
Selon elle, il n’y avait pas de justice. C’était une des seules convictions sincères qu’elle eût. Aussi se sentait-elle à court pour la défendre tellement elle eût voulu bien le faire.
— Expliquez-vous, madame. C’est facile de dire le con-traire de quelqu’un. Encore faut-il le prouver. Ce n’est pas en traitant les gens de « polisson » que l’on a raison.
— Oh ! ça, c’est fini. Je vous parle sérieusement, mon-sieur le Président. Je crois bien, sur cette question, que j’ai la majorité. On peut demander à tout le monde. Tout le monde pense comme moi. N’est-ce pas, monsieur Poitou ?
— Peut-être, fit le commerçant, que le cœur poussait à approuver la générale, mais qui n’osait revenir sur son ac-quiescement de tout à l’heure.
— D’ailleurs, reprit M. Dumesnil, on ne peut se faire une opinion sur un tel sujet, à la fin d’un tel repas. Il faudrait
– 101 – penser à cela dans la solitude et le calme. Mais comme en de tels moments cela ne nous arrive pas, je crois que jamais nous ne serons nettement fixés.
— Très juste, approuva le commerçant.
— C’est bien cela, continua Mme Wegener, ce sont des hommes comme vous qui pourraient, s’ils le voulaient, tout éclaircir, et qui ne s’en donnent pas la peine, qui font que nous toutes, pauvres femmes, restons plongées dans l’obscurité.
— Pauvres femmes ? répéta d’une voix larmoyante Jacques Soulat.
— Obscurité ? fit sur le même ton Louis Jarrige, qui co-piait l’esprit des autres.
— Oui, nous sommes de pauvres femmes.
— Eh bien, moi, je ne trouve pas. C’est vous qui menez le monde. Vous faites ce que vous voulez. Vous êtes les maîtres invisibles de tous nos actes. Vous connaissez le pro-verbe : « Cherchez la femme… »
— Et quoi ?
— « Et vous trouverez le larron. »
— Ce n’est pas cela, le proverbe.
— En tout cas, c’est quelque chose d’approchant.
— Assez, assez, parlons d’autre chose, fit M. Dumesnil.
Il tenait à la main le carré de papier qu’il avait repris à André Poitou. Soudain, il se leva. L’expression grave qui se
– 102 – peignit sur son visage, la main qu’il tendit en avant pour de-mander le silence frappèrent l’assistance.
— Chut… chut…, cria-t-on de toutes parts.
Mais chaque fois que le silence se faisait, il se trouvait un invité qui jugeait spirituel de crier de nouveau « chut ». À la fin, tout le monde se tut. Le président du syndicat jeta un regard circulaire sur la longue table.
— Chut ! cria encore son fils qui manquait toujours de mesure.
M. Dumesnil ne parut pas entendre. Il leva les yeux au ciel, les baissa, joignit les mains comme pour se recueillir, afin que rien du fluide qu’il croyait dégager ne se perdît et commença de sa voix éraillée :
— En cette minute…
Il s’arrêta et, regardant dans les yeux l’invitée qui se trouvait en face de lui : Mme Billan, parut réfléchir quelques instants. Finalement, il reprit :
— En cette minute rare dans la vie d’un homme, il m’a paru que je devais, André Poitou, exprimer la pensée de tous vos amis qui, peut-être, ne se trouveront jamais plus réunis autour de vous.
D’un geste large, il désigna la salle.
— Ils sont tous là. Je reconnais vos compagnons de lutte, et là…
Il tendit l’index à l’opposé de l’endroit où se trouvaient Maurice et Blanche Poitou.
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— Vos chers parents et, à côté d’eux, vos fidèles colla-borateurs. Nous sommes tous là. Tous nous avons voulu, à ce moment qui est comme le couronnement de votre vie, vous apporter, par notre présence, la preuve de notre amitié indéfectible. Je dis bien, indéfectible. Rien ne saurait, à pré-sent, nous diviser. Autour de vous, André Poitou, il n’y a que des cœurs qui fraternisent avec le vôtre, qui savent combien longue et combien pénible fut votre ascension. Je sais, il est des gens qui voient pour cause principale à toute réussite : la chance. Nous ne sommes pas de ceux-là. Nous savons que l’édifice que supportent vos robustes épaules a été construit par vous-même, pierre par pierre, jour par jour. Vous êtes un exemple de la persévérance, de la ténacité, de l’honnêteté des commerçants de chez nous. Le gouvernement ne l’a pas ignoré. En vous conférant la plus recherchée de ses distinc-tions, la Légion d’honneur, il vous a signifié que votre probi-té ne lui avait pas échappé. Il est donc consolant de penser que le bien finit toujours par triompher.
Le président s’interrompit un instant, tendit ses mains devant lui :
— Le bien ? Grand mot que celui-là ! Et combien empli de sève ! Il faudrait le génie d’un grand homme pour le défi-nir. En cette brève allocution, je ne m’étendrai pas davan-tage, André Poitou !
Il se tourna vers le commerçant.
— André Poitou, je vous dirai seulement ce que nous pensons tous. En cette minute, je me ferai le porte-parole de tous ces amis, car c’est l’apanage d’un homme comme vous que de n’avoir que des amis. Regardez-les. Leurs yeux sont tournés vers vous. Ils envient l’honneur que ma situation me confère, cet honneur, André Poitou, de vous exposer, en des
– 104 – mots peut-être malhabiles et rudes tellement mon émotion est grande, les raisons profondes de votre présence ici à cette heure de votre vie. André Poitou, je me tourne vers vous, je prends cette coupe où pétille un champagne clair comme votre cœur et je bois à votre santé.
Des applaudissements retentirent. Des cris jaillirent de toutes parts. Des convives se levèrent et, la main tendue, se dirigèrent vers le commerçant.
— Bravo, monsieur Dumesnil… bravo… bravo… Vive M. Poitou !
Le commerçant était ému aux larmes. Comme le prési-dent du syndicat ne s’était pas rassis, partagé entre le désir de continuer et celui de rester sur ce succès, André Poitou se leva à son tour et, prenant l’orateur par les épaules, l’embrassa à plusieurs reprises.
Les applaudissements redoublèrent. Soudain, on enten-dit une voix perçante qui criait :
— Permettez… permettez…
C’était Mme Wegener. Elle voulait parler également. Mais deux heures en sa compagnie avaient permis à tous les con-vives de la connaître. Les farceurs criaient :
— Chut !
Les hommes sérieux :
— Assez !
Dans le vacarme on lui lançait des quolibets.
« Drôle de générale. Qu’elle se taise ! C’est fini, mainte-nant. Elle parle trop. On en a assez ! » Habituée qu’elle était
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à voir toujours changer les gens ainsi, Mme Wegener ne s’en souciait pas. Au contraire, elle tentait de tenir tête à toute l’assistance. Son caractère la poussait à crier de plus en plus fort à mesure que plus d’oppositions se dressaient contre elle.
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