Conseil de discipline
Chapitre 1
Conseil de discipline
Danny Tyran
Pulp de 251 000 caractères
Tirage n° 61905685 <3793643@27798487.com>
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Chapitre 1
Ceci se passa dans l’ancienne Russie, un peu avant la révolution et bien avant l’article 336 du Code du travail de la Fédération des états russes, qui interdisait les châtiments corporels dans les écoles publiques. L’Académie Lomonossov et son pensionnat avaient implanté des règles très sévères en matière de discipline plusieurs années auparavant. Le moindre retard en classe ou dans la remise d’un travail, le plus petit écart de conduite y étaient durement punis. Un enseignant donnait alors à l’élève fautif un papier exigeant qu’il se présente au Conseil de discipline dans la semaine. Sur ce papier était indiqué le nom de l’enseignant et de l’élève concernés, ainsi qu’une description sommaire, habituellement sélectionnée dans une liste de fautes, de celle pour laquelle l’élève devait être puni.
À 16 ans, David, Dod pour les intimes, était nouveau à cette école. Il lui restait deux ans à faire avant de pouvoir entrer à l’université. Même si à cet âge, il avait atteint la majorité sexuelle selon les lois en vigueur en Russie, il était toujours légalement et financièrement sous la dépendance de ses parents. Son père voulait le voir étudier en administration ou en finances. Mais Dod était plus intéressé par les lettres, les arts ou l’histoire que par ces matières arides que favorisaient ses parents. Cependant, sans un rouble, il ne pourrait pas aller à l’université. Il serait forcé de se trouver un emploi et un logement, sans doute tout aussi minables l’un que l’autre.
C’est pourquoi il n’avait pas eu d’autre choix que d’obéir à ses parents et de venir à cette académie, s’il ne voulait pas être déshérité et jeté à la rue par sa propre famille. Puisque, selon eux, leur fils ne se montrait pas assez intéressé à ses études, qu’ils le trouvaient indiscipliné et impoli, ses parents avaient choisi de l’envoyer à l’académie Lomonossov, car elle avait la réputation de mettre au pas même les plus rebelles.
Dod venait juste d’arriver et ignorait le règlement en vigueur à son nouveau pensionnat. Quand il se présenta une minute en retard pour le cours de monsieur Nikolaï, il ne comprit pas pourquoi son enseignant lui avait mis un papier dans la main dès son arrivée en classe, ni pourquoi les autres élèves s’étaient mis à rire.
Après le cours, Dod déplia le bout de papier que le professeur lui avait donné. Sur ce papier, il pouvait lire son nom et celui de monsieur Nikolaï, ainsi qu’un X sur la ligne qui se trouvait à côté de « Retard en classe ». Il y avait toute une liste d’erreurs possibles avec des lignes à gauche de chaque faute, ainsi qu’une ligne pointillée au-dessous de la liste, où on pouvait décrire une erreur absente de celle-ci. Mais aucune autre faute que « Retard en classe » n’était marquée d’un X et rien n’était indiqué sur la ligne pointillée. Au bas du papier, une explication disait qu’il devait se présenter d’ici trois jours à la salle A-122 (gymnase de l’académie) entre 16 h et 17 h pour recevoir sa punition. Punition ? Pourquoi ? Il n’avait été en retard que d’une minute et uniquement parce que monsieur Aleksandr, son professeur du cours précédent l’avait retenu pour lui parler « afin de mieux le connaître ». Du moins, c’est ce qu’il lui avait dit. Et maintenant, on allait le punir pour « Retard en classe » ! « Quelle école de m… ! » pensa aussitôt Dod.
Ce soir-là, dans le dortoir, Dod montra son papier à son voisin de lit, un gars d’un an son aîné, nommé Sacha, qui était à ce même pensionnat depuis trois ans.
— Oh, pauvre petit novice ! avait répondu Sacha. Tu vas en baver.
— Quoi ? ! Mais je n’étais en retard que d’une minute et parce que monsieur Aleksandr m’a retenu plus longtemps que prévu dans sa classe.
— Crois-moi, Dod, ils s’en fichent. Tu diras ce que tu voudras pour ta défense, ça ne fera que t’attirer plus d’ennuis. Surtout si tu as affaire à Greg.
— Greg ?
— Oui, c’est le plus dur des maîtres de discipline.
— « Maîtres de discipline » ?
Dod se sentait comme un perroquet, répétant tout ce qu’il venait d’entendre. Mais c’était tout ce que son cerveau, temporairement hors d’usage, trouvait à dire.
— Si par malheur, tu tombes sur Greg, tu as intérêt à bien te tenir.
Dod était au bord de la panique, incapable d’absorber toutes les informations que Sacha venait de lui transmettre. Un Conseil de discipline ? Une punition ? Quelle sorte de punition ? Greg ? Le plus dur des maîtres ? Que voulait dire tout ça ? À sa précédente école, tout ce qu’on recueillait lorsqu’on arrivait en retard en classe était un regard courroucé du professeur. Si cela se produisait trop souvent, on vous donnait des travaux supplémentaires à faire après les cours. Et ceux qui recevaient ce genre de châtiment se plaignaient de la « cruauté » des maîtres qui leur donnaient de tels travaux à faire. Apparemment, les choses étaient bien différentes ici.
— Pourquoi dis-tu « si par malheur » ? Comment est-ce que ça fonctionne ?
— C’est vrai. Tu es nouveau et tu ne sais rien de tout ça. D’accord. Je vais t’expliquer.
Sacha lui dit qu’il devrait se présenter d’ici deux ou trois jours à la salle A-122 et donner son papier à l’entrée de la salle à la personne responsable des inscriptions ce jour-là. Le gars noterait les informations inscrites sur le papier, puis le lui remettrait. Ensuite il devrait attendre sur un banc d’être appelé par l’un des maîtres de discipline. Il faudrait remettre son papier au maître qui l’appellerait. Il y avait trois maîtres de discipline. Serguei, Pietr et Greg. Le premier était connu comme le plus tolérant, le second comme strict, mais plutôt doux quand venait le moment d’infliger le châtiment, mais Greg… ! Tous ceux qui étaient envoyés à la salle A-122 espéraient ne pas tomber sur lui.
— Pourquoi ? questionna Dod.
— Parce que c’est un vrai salaud. Il aime ce qu’il fait. Il aime faire souffrir les petits nouveaux comme toi.
Dod sentit monter la bile dans sa bouche. Il devrait aller à cette salle avant que trois jours ne se soient écoulés. Comment trouverait-il le courage de s’y rendre ? Qui plus est, comment pourrait-il laisser un autre gars lui infliger… Quoi ? Qu’allait-on lui infliger au juste ?
— Quelle sorte de punition nous inflige-t-on ? demanda Dod.
— La plupart du temps, il s’agit d’un châtiment corporel. Et tout dépend du maître sur lequel tu tombes et de la gravité de la faute. Pour une première infraction, tu devrais recevoir un simple avertissement ou au pire une fessée.
— Une fessée ? Quoi ! ? T’es pas sérieux !
— Une fessée, ce n’est rien en comparaison de ce que tu pourrais recevoir. Rien du tout, je t’assure.
— Mais…
Dod en avait le souffle coupé et ne savait plus ce qu’il avait voulu dire après le « mais ». Il s’efforça de retrouver ses esprits.
— Tu veux dire que je vais devoir me mettre les fesses à l’air devant ce maître de discipline et le laisser me frapper à main nue ?
— Non seulement devant lui, mais devant tous les autres maîtres de discipline et tous les autres élèves punis qui seront présents ce jour-là.
Dod ravala sa salive devenue beaucoup trop abondante. Il sentit la sueur commencer à dégouliner au milieu de son dos. Non ! Ce n’était pas possible. Il allait appeler ses parents et leur demander de le sortir de cette maison de fous. Comment avait-il pu l’inscrire là ? Sans doute ne savaient-ils même pas ce qui s’y passait.
Dod demanda à Sacha où il pouvait trouver un téléphone. Il fallait absolument qu’il appelle ses parents. Sacha se contenta de rire et de rire. Puis quand Dod lui demanda ce qu’il y avait de si drôle, il répondit :
— Un téléphone ? Mais tu plaisantes ! Il n’y a que le directeur qui ait le privilège d’avoir un téléphone et lui seul qui puisse autoriser quelqu’un à s’en servir. Mais il n’y a que les enseignants et le personnel administratif à qui il donne parfois un tel droit. Et il ne le fait que très rarement. Alors, oublie le téléphone.
— Mais est-ce que je ne pourrais pas utiliser le téléphone du... ?
— Non ! Trois fois non. Oublie le téléphone. Désolé de te décevoir mon pot, mais tu vas devoir recevoir ta punition. Et le plus tôt pour toi sera le mieux. Plus tu attendras, plus ce sera dur pour toi.
— Mais est-ce que je ne pourrais pas aller voir monsieur Nikolaï et lui expliquer que…
— Non Dod. Sois raisonnable. Monsieur Nikolaï n’aime pas qu’on soit en retard à son cours, même de quelques secondes. Il ne te permettra même pas de lui parler de ce sujet. Accepte ce qu’il t’arrive. C’est tout ce que tu peux faire.
Dod aurait dû écouter Sacha et se présenter devant le Conseil de discipline le jour même, mais il attendit le délai maximal pour se rendre à la salle A-122. Pendant les deux nuits suivantes, après avoir reçu le papier, il n’arriva pas à dormir. Un peu plus, on lui donnait un nouveau papier pour retard en classe, car il avait eu du mal à se réveiller. S’il n’avait pas couru au point de presque s’écarteler, il serait encore arrivé en retard au cours suivant de monsieur Nikolaï.
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