Correspondance

Jacques Chardonne Paul Morand · Chapitre 11 sur 17 · partie 4/8

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Correspondance

1959. Lettres 443 à 589

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.

mieux lu ? Admirable, le 6 Times.

Dans L’Express de la semaine dernière, dans un article sur le

13 mai, « L’État menacé », rendant compte du discours Gaulle à Bourges, l’éditorialiste écrit, sans rire, ceci : « Ces propos montrent

bien que le général ne sous-estime plus les forces qui pourraient

mettre les institutions en danger. Ces forces sont celles qui lui ont

permis d’être là. »

 

1. Jacques Chardonne, Le Ciel dans la fenêtre, Éd. Albin Michel, 1959.

2. Jean Rostand, Carnet d’un biologiste, Éd. Stock, 1959.

3. Bernard Frank, « Faut-il supprimer l’Académie française ? », Arts, 20 mai 1959, p. 1-3.

4. Irvin Ehrenpreis, The Personality of Jonathan Swift, Londres, 1958.

5. Il s’agit de John Stearne, doyen de Saint-Patrick à Dublin, que Swift avait remplacé le 23 avril 1713.

6. Paul Morand avait collé sur sa lettre trois entrefilets du Times rendant compte du livre de Jacques Chardonne.

 

499 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

22 mai 1959

Cher ami,

 

L’un de vos iris, qui a longtemps dormi dans l’œuf, s’ouvre, et

c’est un jaune splendide, franc, que je n’avais pas.

Lettre de Marceau, enchanté de ce qu’il voit et respire. Il a trouvé

l’air qui lui convient.

Nous réfléchirons encore entre Beau-Rivage (bien cher) et Mon

Repos. Sur mes projets à Lausanne (tailleur, Mermoud, etc…) je

serais discret. En effet. Légèreté d’une bonne conscience, écart de

plume.

Votre femme lit bien. Plaisir rare, qu’elle donne à un auteur.

J’ai imposé à mon éditeur un « service de presse » très étendu (le

vôtre chez Stock) 500 exemplaires ; alors que la règle est 200, partout. Je ne lui demande rien d’autre, pas d’à-valoir, pas d’argent, en retour.

Ce service de presse est une grosse charge pour lui.

Pour moi, c’est fini. Je n’attends plus rien. Après, au-delà, c’est le

désert. Il n’y a plus de lecteurs en France, depuis que les femmes

(celles de trente ans, et moins de trente) ne lisent plus. Elles ignorent

même le nom des auteurs. Elle suffit à tout. Elles n’entendent que le

bruit. Par exemple, le bruit que vous venez de faire.

Une belle fin, c’est de faire avaler Troyat 1 à l’Académie. Il paraît

que ça les étrangle.

Je tousse encore. Si cela continue, je vous demanderais votre

remède. Il n’y a point de remède pour la toux à Paris. M. Martin du

Gard s’en plaint.

Camille n’a pu acheter, naguère, les actions que vous aviez

judicieusement signalées.

 

Votre

JC.

 

1. Henri Troyat avait été élu à l’Académie française le 21 mai 1959.

 

500 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 22 mai 1959

 

Cher ami,

 

Je brûle d’entendre le récit de la visite de Millau ; il se marie ! de

Charybde en Scylla !

Ci-joint une farce faite par L’Express, un faux porto auquel on avait

convié tout Paris. Le premier à arriver, bien sûr, Maurois, en quête

d’un article 1.

Après des déplacements de militaires, il paraît (d’après la presse

suisse) que le Gouvernement songe à contraindre des Français

d’Algérie à rentrer en France. Cette formule me paraît d’un heureux

totalitarisme. Un jour viendra-t-il où le séjour à La Frette vous sera

déconseillé ? Pourvu qu’on vous choisisse Chardonne, j’approuve des

deux mains.

Ici, les lettres continuent à pleuvoir. Ce matin, d’un Mr Mariuris,

82 rue de Flandre : « À notre époque, ce qu’a fait P. Benoit est un acte

de bravoure », mot qu’il me prie de transmettre à P.B. De son côté,

P.B. m’envoie ce matin une carte d’un Toulousain, le docteur Georges

Calmels : « Mon fils et mon neveu sont, l’un mort, l’autre disparu au

service de la Résistance. Ils n’avaient pas prévu que le Général de

G. préférerait Thorez au Maréchal Pétain et que, devenu chef de

l’État, il décorerait Mauriac et vous fermerait les portes de

l’Académie. »

J’ai envie de prendre en pension deux jeunes filles allemandes

(les petites annonces en sont pleines) pour les vacances, afin

d’encaustiquer ma chaumière, me faire la cuisine en montagne et

laisser Robert 2 ici.

J’ai commencé, après être resté plus d’un an sans écrire, une

petite nouvelle, pour me dégourdir la main. Avez-vous des nouvelles

de notre Antoine Blondin. Nimier en était content, lorsqu’il m’en

parla pour la dernière fois ; Blondin avait abandonné le vin blanc et

travaillait dur.

Pas mal de vos lettres ne sont pas datées, et Hélène passe cette

journée grise de dimanche 24 mai à s’arracher les cheveux pour les

mettre à leur place, tandis que j’écris un itinéraire de Don Quichotte

pour le Journal des Voyages.

Avec les Fel. Marceau nous avons été dîner au fond d’un val entre

Bulle et Fribourg, où on élève des truites. Manque d’imagination

habituel et total de ces pintes suisses, avec servante idiote ne

comprenant aucune langue, vieux coq au vin harassé par une vie de

courses à pied, aucun dessert, sauf une boîte d’ananas californiens.

Jamais il ne vient à l’idée d’un restaurateur suisse de faire même un

riz au lait, des œufs à la neige, une crème au chocolat (autre qu’en

sachets Nestlé) : ce n’est pas la paresse qui les en empêche, comme

en Espagne, c’est l’abrutissement. Et les clients suisses à grosses

voitures américaines, qui viennent dîner, s’accommodent de cela, sans

jamais demander autre chose, peut-être par honte protestante

d’exprimer un souhait qui exalterait la satisfaction des sens ? Mais

alors, comment concilier cela avec le côté rubicond, verre-en-main et

dionysiaque des amateurs de vin vaudois ? Ce que les gens ne veulent

pas comprendre, c’est que la gastronomie, ce n’est pas un plat de

langues de rossignol, mais une chose bien plus rare, des haricots verts

sans fils.

Vous me manquez extrêmement.

 

Votre

PM.

 

1. Aucun document n’est joint à la lettre.

2. Robert Hermanjat, le valet de chambre des Morand.

 

501 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

23 mai 1959

Cher ami,

J’ai pu me procurer enfin « 55 », ce texte de vous (dans le Bulletin

de la Librairie) sur les années 25 qui a tant frappé la jeunesse, chez nos

amis.

Cela m’a intéressé aussi, et j’y reviendrai un jour, dans une autre

perspective, laquelle a été faite par ma vie.

En ces années dont vous parlez, j’étais à Chardonne 1 ; 1916-1923.

De tout cela je n’ai rien vu. Et puis, enfermé chez Stock, et à La

Frette. Et voici, en gros, comment cela m’apparaît, à présent, vu de

loin.

Le Cocteau de ces temps, Bœuf sur le toit, et toutes ces nouveautés

d’alors, ce n’est rien. Radiguet, c’est un charmant roman 2, qui tient

bien, de forme toute classique. Cela ne mérite pas tout le bruit que

l’on a entretenu autour ; Nimier, à 20 ans ( Le Hussard Bleu, Les Épées,

etc… Les Rats de Frank, à 19 ans, etc…) c’est beaucoup plus

étonnant.

Valéry, rien de neuf. Un grand esprit, un grand écrivain, dans la

tradition. Mieux qu’Anatole France, dans le même genre.

Claudel, attendons un peu. C’est une affaire à revoir. Proust, une

merveilleuse monstruosité, dans un genre ancien (Alphonse Daudet).

Apollinaire : vingt jolis poèmes, tout le reste pitoyable. Les Mariés de la

Tour Eiffel 3, Les Mamelles de Tirésias, des blagues. Ubu Roi cela suffisait.

Je ne vois de neuf, de durable dans une profonde nouveauté que

Paul Morand, si on ajoute à celui de 1920 celui des années 40 à 59.

Bien sûr, Giraudoux, Bernanos, du talent avec beaucoup de creux.

J’en passe, et de passables. Cocteau, à part. Il a fini par réussir, à force

de s’y tenir, une voltige que l’on n’avait jamais vue se prolonger.

« 1950 est né de 1917 », voilà une phrase qui a sûrement

beaucoup touché nos jeunes gens. C’est bien vrai. Et cela fait un

grand tournant. Le tout assez diffus. Les mœurs, la politique, y ont

une grande part.

Je peux vous dire que les pages en question (de vous) sont de

premier ordre ; je comprends que Frank ait frémi de plaisir. Il se

connaît en bons morceaux.

Je vous disais que si Josette nous invitait à Crans, nous n’irions pas.

J’ai idée qu’elle nous invitera ; ce ne serait pas convenable de refuser,

d’autant plus que Camille a pour elle une tendresse inaltérable. Ce

serait pour huit jours en août. De là, j’irai ou nous irons, à Lausanne

trois jours pour différents objets. Cela se situerait vers le milieu

d’août. Et puis Roscoff le 1 er septembre.

Je viens d’écrire à Marceau : « Si vous recevez mon petit livre, lisez-

le à votre aise, ne m’écrivez pas. J’ai mis beaucoup de temps et de

réflexion là-dedans. La jeunesse, c’est du lait sur le feu ; c’est fait pour

déborder. À mon âge, on est un pot-au-feu. Du cuit et du recuit. »

 

Votre

J.

 

P.-S. Comme Kléber H. devait voir P. Benoit la semaine dernière,

je lui ai demandé de savoir par P.B. ce que disaient dans les coins vos

ennemis de l’Académie, quelle était la raison cachée de l’hostilité.

Réponse : « Pierre Benoit, à qui j’ai posé votre question, prétend que

l’envie seule explique la campagne anti-Morand. C’est quand même

étonnant ! »

Oui, étonnant, car ils vous ont beaucoup servi. Mais ils

n’attendaient pas le reflux.

Ne perdez pas de vue, que lorsque vous en aurez envie, vous avez

tout prêt un livre de Variétés de toute première qualité. Il faudra faire

le choix soigneusement, pas trop vite. Textes récents pour ce volume :

Chasse aux renards ; 1925.

1. Village suisse qui deviendra le nom de plume de Jacques Boutelleau.

2. Allusion au roman de Raymond Radiguet (1903-1923) Le Diable au corps, Éd. Grasset, 1922.

3. Jean Cocteau, Les Mariés de la tour Eiffel, Éd. Gallimard, 1924.

 

502 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

26 mai 1959

 

Cher ami,

 

C’est drôle la farce Express. Moins drôle ce qui m’arrive de ces

côtés. L’an dernier, mai 1958, je suis convié par L’Express à déjeuner.

On me fait asseoir seul devant une petite table, et un poulet froid

(parfait), une bouteille de Château Yquem (ils étaient renseignés 1).

On me fait parler deux heures, et on enregistre tout.

Trois jours après, j’écris que je ne sais pas ce que j’ai dit, que je ne

veux pas le savoir, que cela me répugne de voir des phrases de moi

que je n’ai pas écrites. Ce que l’on dit c’est pour le vent. Ils n’ont rien

publié.

Hier, je suis avisé par Nimier que cela va paraître. J’ai accepté par

lassitude. C’est bête, de dire toujours non. Je ne comprends pas les

femmes qui se refusent quand on les harcèle. Je suis une honnête

femme qui cède toujours. En tout cas, lecture interdite.

Cette banalité paresseuse des petits restaurants suisses vient peut-

être de ce qu’ils ont affaire à des étrangers de tous pays : chacun ayant

son goût, et se réfugiant dans la neutralité par découragement.

D’ailleurs, souvent, ce qu’il serait naturel d’offrir, le plus simple, c’est

à quoi on ne pense pas.

Il pleut beaucoup sur Déon, à Sintra ; il vient de découvrir « le

solitaire de Sintra » qui lui plaît beaucoup. La jeune fille (?), que Nourissier épousera peut-être, vient d’acheter une maison à la

campagne, près de Rambouillet. C’est ainsi que l’on prend les

hommes. Nourissier est assez à l’écart.

Votre iris (un seul a fleuri) est dans sa splendeur.

 

Votre

J.

 

1. Roger Nimier avait poussé Madeleine Chapsal à faire un entretien avec Chardonne pour L’Express.

 

503 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Jeudi [28 mai 1959]

Cher ami,

 

Je viens de lire 1 L’Express, et je me suis amusé. Étrange, de lire un

texte de soi que l’on ne connaissait pas. Je n’ai jamais lu de moi que

ce que je sais par cœur. La personne qui a fait le travail — Mme S.S. 2

— connaît son métier. Certes ! c’est « parlé ». Assez inhumain. Au

fond, comme les honnêtes femmes, je ne suis pas fâché que l’on m’ait

forcé la main.

Je serai couvert de fleurs. Boisdeffre a commencé par un énorme

bouquet dans 3 Combat. Ce que c’est que d’être presque une tombe.

Votre iris jaune me fascine ; et il dure.

Larbaud, c’est presque rien, mais parfait. Deux ou trois livres.

Vous, c’est une grande œuvre. Sur ce point vous devez m’écouter et

me croire. Vous avez dans vos tiroirs un livre de Variétés, qui est au niveau du plus haut de vous. Mais il faut choisir, le composer

religieusement, le donner comme un coffret de bijoux.

Naturellement, Millau n’est pas venu. Il viendra samedi. Agaçants,

flottants, ces jeunes hommes.

Si c’est Marceau qui revient en fin de semaine, c’est trop tôt.

Un tiers m’a rapporté une conversation de Simone et de Mondor

au sujet de mon livre. Simone, lyrique ; mais elle ajoute : « On ne le

lira pas. »

Je pense bien, il est fait pour ça. Le service de presse suffit. Je

commence à comprendre cet auteur anglais, qui disait à son éditeur :

« On dit que mon livre se vend ; cela va faire de la peine à mes amis. »

 

Votre

J.

 

1. « Jacques Chardonne se raconte », L’Express, 28 mai 1959, p. 30-32.

2. Madeleine Chapsal, épouse de Jean-Jacques Servan-Schreiber.

3. Pierre de Boisdeffre, « Sagesse de Chardonne », Combat, 28 mai 1959, p. 7.

 

504 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 31 mai 1959

 

Cher ami,

 

Le même Express, qui vous fait hôte d’honneur, contient une

enquête sur les Sévriennes 1, d’où il ressort qu’elles sont très souvent

P.C. et, en tout cas, désormais toutes à gauche. Même chose chez les

Normaliens. Il n’y a plus personne à droite, même plus les idiots.

C’est une plage où on est seul. Si, d’autre part, on se reporte aux listes des Allemands de l’Est réfugiés à l’Ouest, on note 26 % de

professeurs et 33 % d’étudiants. Ne vient-il jamais à nos Sévriennes et

à nos Normaliens l’idée qu’ils seraient les premiers à fuir un régime

qu’ils appellent de leurs vœux ? Cette contradiction n’est d’ailleurs

qu’apparente. Pas si bêtes ; ils savent que pour arriver, il faut jouer le

jeu, c’est-à-dire paraître avancé, sans l’être vraiment. Une fois casés, ils

n’ont plus qu’à se laisser vivre.

Reçu d’un journaliste américain, H. Keith Thompson, une

circulaire me demandant de signer une déclaration 2 paraphée déjà

par 300 amiraux, généraux, ambassadeurs, etc…, disant que la

sentence contre l’amiral Dönitz 3 (10 ans de prison) fut illégale, et

que n’importe quel officier peut désormais être condamné comme

criminel. Decoux 4, Weygand, etc…, ont signé.

Je viens de lire 5 L’Ame sensible, de Dutourd. Il admire (lui qui est le

conformisme même) Stendhal d’être contredisant ! Aussi, après

l’avoir félicité sur ses variations stendhaliennes, j’ajoute : le

compliment vous vient d’un esprit lui aussi contredisant, qui se

réjouit chaque jour davantage d’avoir vécu à contretemps.

La fille de Jean Fayard, Claudine Jardin 6, vient de publier un

roman où elle explique que, mal baisée, elle a pris un amant. Je

comprends, lui dis-je, que vous vous libériez en écrivant, mais

pourquoi publier ? Comme ce sera agréable à votre fille, dans 20 ans,

et à votre mari, aujourd’hui ! Car il ne faut pas faire perdre la face

avec qui l’on vit, ou alors cesser la vie en commun. Les êtres n’aiment,

certes, pas être trompés ; mais lorsqu’ils le sont, ils demandent à l’être

entièrement ; je veux dire qu’ils demandent à ce qu’on leur mente. Il

n’est pas toujours agréable d’avoir à naviguer (lui écris-je), mais

brûler ses vaisseaux, c’est pire ! non ?

Votre ami

PM.

 

P.-S. Le retentissement de la démission de Pierre Benoit me paraît

énorme. Tous les Français se sont interrogés là-dessus. La gauche

garde de Conrart 7 8 (fondateur de l’Académie) le silence prudent ;

car si elle n’aime pas la dictature Gaulle, elle aime encore moins la

dictature Vichy. Nimier m’a écrit : « Vous êtes le capitaine Dreyfus. »

Je ne suis que le capitaine Morand ; j’ai contre moi tous les Dreyfus

ou semi-Dreyfus, comme Jules Romains.

Je réponds à l’Américain, auquel je faisais allusion : « À la

prochaine guerre, il n’y aura plus de vaincus, il n’y aura plus que des

criminels de guerre, condamnés à mort pour ne pas avoir retourné

leur veste à temps. »

 

1. Jean Cau, « Questions aux jeunes filles », L’Express, 28 mai 1959, p. 27-28.

2. Peu adepte des pétitions, Paul Morand en signera une seule dans son existence : le Manifeste contre les excès du nationalisme, pour l’Europe et pour l’entente franco-allemande, publié dans Notre Temps le 18 janvier 1931, tout comme Jacques Chardonne.

3. Karl Dönitz (1891-1980), amiral, successeur désigné de Hitler, avait été condamné au procès de Nuremberg, le 1 er octobre 1946, à dix ans de prison. Il sera libéré en 1956.

4. Jean Decoux (1884-1963), amiral, gouverneur de l’Indochine en 1940, traduit devant la Haute Cour après la Libération, avait bénéficié d’un non-lieu en 1949.

5. Jean Dutourd, L’Âme sensible, Éd. Gallimard, 1959.

6. Claudine Jardin, écrivain, journaliste, épouse de Pascal Jardin, puis, en secondes noces, de Jean-François Brisson, venait de publier Les hommes que nous aimons, Éd. Horay, 1959.

7. Valentin Conrart (1603-1675), écrivain, réunissait chez lui les lettrés qui formèrent l’Académie française et dont il devint le premier secrétaire perpétuel en 1634.

8. C’est Boileau qui avait reproché à Conrart son « silence prudent » dans ses Épîtres : « Ainsi, craignant toujours un funeste accident / J’imite de Conrart le silence prudent » (Œuvres complètes, Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1966, p. 104).

505 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

 

er

Vevey, 1 juin 1959

 

Cher ami,

 

F. Marceau a dû partir hier avec votre sirop. Sombre Marceau,

malaisément déridable. Sa femme, toute en rondeurs ; lui, un masque

coupé raide, nez, menton, maxillaire, comme les masques vénitiens

sur les 1 bautas de Longhi.

J’ai envoyé à Caracalla L’Itinéraire de Don Quichotte. Pourquoi

mettre du pittoresque photographique sur ce que Cervantes a voulu

abstrait ? Au e XVII , il n’y avait pas de nature ; la nature est une

invention du siècle anti-naturel par excellence, le e XVIII .

Dans deux heures, je saute le Simplon, en Chevrolet, de Brig à

Stresa.

Je commence 2 Le Petit Ami de Léautaud ; il n’y a qu’un thème : un

amour d’amant pour sa mère, putain, qui devient, à l’âge mûr,

l’amour des putains.

Trouvé ceci de Chateaubriand, dans L’Histoire de France : « Lorsque

la barbarie envahit la civilisation, elle la fertilise par sa vigueur et sa

jeunesse ; quand, au contraire, la civilisation envahit la barbarie, elle

la laisse stérile ; c’est un vieillard auprès d’une jeune épouse ; les

peuples civilisés de l’ancienne Europe se sont renouvelés dans le lit

des sauvages de la Germanie ; les peuples sauvages de l’Amérique se

sont éteints dans les bras des peuples civilisés d’Europe. » En 40,

quand les panzers passaient dans les villages français (à condition que

les juifs se fussent enfuis, ce qu’ils avaient fait, d’ailleurs), les

habitants sentaient inconsciemment cette vérité. Nous autres, bien sûr, nous savions que notre seule chance d’asservir l’Allemagne,

c’était de nous laisser d’abord conquérir. Le plus grand mérite de la

Rome du Sud, c’est de s’être appelée la Grande Grèce. L’Allemagne

se fût, en dix ans, appelée la Grande France.

Hier, j’ai eu à déjeuner Philippe Jullian et André Beucler 3, l’un

assez anglais, l’autre, russe. En réalité, tous deux français, mais avec

ces colorations étrangères. Beucler est très gentil ; sans courage,

veule, mais plein d’histoires drôles et servi par une excellente

mémoire ; il veut être Giraudoux et Fargue, se donne beaucoup de

peine, n’est que leur clair de lune, et encore, pas une lune pleine, un

dernier quartier. N. B. a abandonné son entreprise de grande remise

(elle louait des Cadillac aux touristes) ; elle est, adoptée par son riche

américain d’amant, devenue son père. C’est commode pour tout le

monde ; B. n’est plus obligé de gifler l’amant (il n’y pensait plus), il

peut désormais, sous forme de beau-père, l’embrasser. Et en héritier.

La morale avant tout.

La presse s’extasie parce que Peyrefitte déclare qu’il va dépenser

5 millions pour marcher sur les traces d’Alexandre. C’est pour rien,

quand on pense à ce que le Voyage en Orient a dû coûter à

Lamartine, brick, pur-sang, etc… ; à calculer en monnaie

d’aujourd’hui, on frémit. En réalité, cela semble cher, un million-

Pinay pour aller à Tahiti, mais c’est moins cher que de rester chez soi,

au moins pour des gens qui ont maisons montées, voitures, etc… Le

voyage est souvent une économie. Je connais un acteur suisse qui n’a

pas de domicile, à cause des impôts ; il couche en wagon-lit, avec un

abonnement, par avarice.

 

Tout votre

PM.

1. Pietro Falca, dit Pietro Longhi (1702-1785), peintre italien, spécialiste de portraits pittoresques de la vie quotidienne à Venise.

2. Paul Léautaud, Le Petit Ami, précédé d’Essais et suivi de In memoriam et Amours, Éd. Mercure de France, 1956.

3. André Beucler (1898-1985), écrivain et journaliste.

 

506 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Villa d’Este, 2 juin 1959

Cher ami,

 

Le Simplon, route, n’était pas en très bon état, mais le ciel était

repeint à neuf, les alpages d’un vert cru, le Rhône plein de neige

fondue, couleur des uniformes de l’armée suisse, vaches et moutons

montaient en transhumance et la pluie des dollars attendue de

l’Europe, commençait à pleuvoir à partir de Stresa, sous la forme de

vieux juifs yankees, avec Leica sur le ventre et cinékodak en

bandoulière.

J’ai passé à Tremezzo, avec mes parents, août 07 et août 08, sur le

lac de Côme, en attendant la fin de la canicule qui nous amenait à

Venise. On pouvait alors circuler à pied autour des lacs. Aujourd’hui,

la route n’a pas été élargie, mais les camions s’y imbriquent, l’essieu

de l’un dans les roues de l’autre, de façon continuelle, suivis de cars

suédois, anglais et hollandais. Hélène ayant rencontré une ancienne

ambassadrice d’Italie à Paris, Mme Cerruti (qui a laissé des 1 Mémoires)

dans une maison de soieries (enfin de la vraie soie chaude et

souple…), j’ai pu rechercher le Côme d’il y a 50 ans ; les tailleurs de

pierre ont disparu, tués par le ciment, les maisons ont grandi, les

scooters ronflent. Ce n’est que dans le calme de la nuit qu’on peut

entendre les cloches, les horloges de fer de la Chartreuse, le glouglou

de l’eau sous les coques des voiliers à l’ancre, les cris de drôles de petites hirondelles très noires, à corps blancs. Les jardins, toujours

bien, avec leurs cyprès arme sur l’épaule, au garde-à-vous, les

magnolias, qui vont fleurir dans un mois et les azalées, qui ne valent

toutefois pas celles des Açores ; toujours des perspectives inquiétantes

sous des arcades de rocailles en cailloux ronds et des grotesques du

XVI . Ce que j’aime dans ce lac, c’est qu’il y a depuis 8 siècles une e

continuité dans le luxe végétal, le délassement rustique, les plaisirs de

l’eau, sans jamais abandonner l’architecture et les couleurs qui en

rendent le séjour délicieux. Il est charmant de se délasser, là où vingt

générations ont fait, avant vous, la même chose.

Nous habitons à l’annexe, un vieux palais Desdémone 1820, ocre,

avec motifs gothiques peints en détrempe grise et balcons à ogives en

fonte, qui est déjà Venise.

Hélène relit mes lettres à vous, pour les faire dactylographier. Elle

dit — c’était mon avis — qu’elles n’ont que peu d’intérêt, que je m’y

montre ronchonneur et dénigrant alors que je suis bon et aimable (ce

qui n’est pas vrai), bref le Norpois en retraite classique, avec

l’Académie en moins, pour pouvoir passer ma méchanceté sur les

autres Norpois ; mes lettres n’apportent que le vide du lac,

« l’agréable tombe » de Mme de Staël, alors que vos lettres

m’apportent souvent l’odeur « du ruisseau de la rue du Bac », pour

continuer comme Corinne 2.

Excellent Robert Poulet sur le Stendhal de Dutourd, qu’il ne voit

que comme l’explication de texte d’un aimable amateur.

Mes iris décroissent ; je regrette que les autres couleurs n’aient pas

donné.

Dites-moi les réactions de Paris à votre article de L’Express. Enfin

de belles photos réussies. Mille souvenirs à Camille. Les Félicien

Marceau ont retardé et n’ont dû arriver à Paris que hier soir.

Votre ami

PM.

 

1. Élisabeth Cerruti, Je les ai bien connus, Éd. Hachette, 1949-1950.

2. Allusion à l’ouvrage de Germaine de Staël, Corinne ou L’Italie, publié en 1807.

 

507 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 5 juin 1959

Cher ami,

 

Nous arrivons des lacs italiens ; je remets votre lettre à Hélène et

je réponds à la vôtre, du 31 mai. Votre correspondance est classée ; il

y en a 25 cm de haut. Le repos, ici, dans la chaleur, permet de tirer

des plans, en vue de nouvelles fatigues. Le 23 juin, je pense aller voir

les K. Haedens ; le 24, les P. Benoit, à Ciboure. Être à Rambouillet le

30 juin.

Le mariage de Christian Millau m’a l’air d’un accès d’humeur.

Fonder un foyer là-dessus…

Il y a un bon chiropracteur pour les vertèbres de Camille, ici. Mais

qu’elle ne se tourmente pas, personne n’a de vertèbres normales.

Je ne suis pas de l’avis de Millau, tout vaut mieux que Paris ; sauf

pour moi : ma ville natale, c’est le dépaysement, cherché, par les

autres, ailleurs.

En fait de dépaysement, comme Milan, en 1799, devait être

étonnant pour un soldat français ; à présent, la première auberge en

descendant du Simplon (je l’ai vue hier) se nomme : Chez Ernest (en

français) Snack bar !

Le lac de Côme est, comme je vous le disais, resté une cuvette

splendide. Côme n’étant qu’à une journée de Milan (les autostrades

de la Renaissance aidant), c’est là que les grands Milanais se sont bâti

des merveilles ; le lac Majeur, c’était trop loin, 2 jours de voyage. La

vie en Italie est incroyablement chère ; avec l’essence, 20 000 lires par

jour et par personne, soit une quinzaine de mille francs par personne.

Aux Borromées, nous étions invités par Roger Guische, un Français

de Milan (soyeux). Il a loué aux Borromées l’île San Giovanni, en

face de Pallanza. On dînait sur la terrasse, en face de Stresa, sous les

magnolias et les chèvrefeuilles en fleurs. Au-dessus de la cheminée,

l’écu des Visconti, un serpent tordu, comme la flamme. (Il fallait du

feu, à cause de l’humidité.) Truites splendides, car, contrairement au

Léman, ces lacs italiens sans industries ne laissent pas périr leurs

habitants à écailles. Tout ce monde, entouré de domestiques aussi

nombreux qu’il y a 100 ans, gémissait sur l’impossibilité de se faire

servir. À Milan, j’avais une loge pour 1 La Pietra del Paragone, opéra de

Rossini, jamais joué depuis un siècle et demi ; voilà du Beyle, ou je ne

m’y connais pas ! (Comment Dutourd peut-il faire de Beyle un

chauvin, lui H.B. qui haïssait sa patrie ?)

Les îles Borromées étaient splendides ; pour les barbares du nord,

les romantiques allemands, Jean Paul etc… c’est là que se produit le

choc, à la descente du Gothard ; ils en restent fous. J’avais oublié la

beauté du Palais où coucha Bonaparte, les portes d’or, les marbres,

n’y étant pas revenu depuis 50 ans.

À Milan, au musée Poldi-Pezzoli, il y a un Guardi 2, une île à

Venise, en monochrome ton lavande, le ciel même couleur que l’eau,

la terre n’étant représentée que par un seul trait irréel, comme un

Nicolas de Staël ; toute la peinture, des premiers Corot à Staël est là-

dedans. Inouï.

Votre

PM.

 

1. La Pierre de touche, opéra-comique joué pour la première fois à la Scala de Milan en 1812.

2. Francesco Guardi (1712-1793), peintre italien célèbre pour ses vues de Venise et notamment ses fêtes vénitiennes.

 

508 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 5 juin 1959

 

Cher ami,

 

J’ai lu hier Du côté de chez Jean, de Jean d’Ormesson ; de courts

essais, gentils, mais de second choix. Et aussi le Dictionnaire des citations

de P. Dupré 1 ; vous y êtes bien représenté, par une collection de

belles médailles. Le Kléber Haedens de 2 Paris-Presse déborde

d’affection pour vous ; il dit fort bien que vous éclairez l’obscur et

fixez le mouvant. (C’est mieux dit chez lui, mais j’ai jeté le journal.)

Oui, Rostand a raison ; tout est empoisonné. À Houdan, les

éleveurs de volailles de ma région ne touchent jamais à leurs poulets

de série ; ils ne mangent que leurs volailles, qui se nourrissent de vers

dans la forêt ou sur le fumier ! Au Conseil d’État, je connais un

conseiller chargé des affaires de fraudes alimentaires ; ce qu’il dit est

effarant : cancers dus aux colorants du beurre, etc… Les colorants,

c’est pire que tout.

En septembre, pourquoi ne descendez-vous pas à l’hôtel du mont

Pèlerin où étaient les Marceau ? Silencieux, propre, remis à neuf,

bonne cuisine et prix raisonnables, imbattables en Europe.

Hier, dans le Herald Tribune, intéressant article de J. L. Teller sur

les juifs en Russie. Les juifs ne sont pas considérés comme russes, sur

leurs papiers, mais comme « de nationalité juive ». Ils n’ont droit ni à

des journaux, ni à des livres, ni à un théâtre juifs… Officiellement, les

Russes le nient ; c’est qu’ils continuent à traiter le juif comme les

tsars ; mais non à l’étranger, car ils désirent que les juifs, hors de

Russie, leur restent favorables, comme ils le sont depuis 1917 ; ils

veulent éviter des démissions du P.C., comme celle du romancier

Howard Fast, aux États-Unis, ou d’Hyman Leis, le mathématicien

anglais, coupable d’avoir fait une conférence, devant un public

communiste, sur le sort des Israélites chez les Soviets. Si quelques

journaux russes se laissent aller à de l’antisémitisme, les officiels

répondent que ce n’est qu’une partie de la croisade athéiste. Pour

plaire à l’opinion américaine, l’URSS a sorti des timbres

commémoratifs de la Juiverie, mais ces timbres ne servent que pour

l’étranger ! Quelques livres en yiddish, mais des chanteurs juifs,

comme Nechama Lifshitz, se font entendre à Paris et Vienne, en

tournée autorisée. Ils envoient le juif Ilya Ehrenbourg 3 à Paris ; on lui

fait publier dans Novi Mir des articles sur Chelkov, défenseur de

Dreyfus, à la veille de son départ pour Paris, afin qu’il puisse se faire

accompagner de coupures de presse etc… C’est admirablement

orchestré ; quels enfants que les nazis !

 

Votre

PM.

 

1. Paul Dupré, Encyclopédie des citations, Éd. de Trévise, 1959.

2. Kléber Haedens, « Jacques Chardonne : Le Ciel dans la fenêtre », Paris-Presse, 30 mai 1959, p. 8.

3. Ilya Ehrenbourg (1891-1967), écrivain et journaliste, correspondant des principaux journaux soviétiques à Paris, puis en Espagne.

509 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

 

7 juin 1959

 

Cher ami,

 

Je ne sais plus si c’est le lac de Côme ou de Garde (celui de

D’Annunzio) que j’ai vu il y a quelques années. Ce n’était qu’une

affreuse course de voitures autour du lac ; mais, si l’on monte sur les

pentes, je me souviens aussi de cette belle conservation dont vous

parlez, de tout le passé, les jardins, les cyprès, les oliviers, les plus

beaux qui soient.

Ne me dites pas que vous avez lu Du côté de chez Jean (d’Ormesson).

Vous l’avez ouvert et refermé, comme moi. C’est pitoyable. Pourtant

ce pauvre d’Ormesson a écrit dans 1 Arts un article sur moi qui lui fait

honneur. Tout à coup, il a du talent et il est intelligent. « Mauriac,

Morand, Chardonne, c’est le ciel dans la fenêtre » dit-il. Dutourd,

c’est mieux ; mais je ne lis pas Dutourd : il est intelligent, mais pas

assez ; il a du talent, mais pas assez. J’aime mieux rien. À ceux qui ont

peu, on demande beaucoup.

Demandez tout de suite à Gallimard Berlin 1945-1959 (« L’Air du

Temps. ») Important, passionnant. Cela donne de l’espoir. Il ne faut

jamais se tuer de désespoir.

Votre femme vous taquine ; elle sait comme moi, que votre

correspondance est prodigieuse, en mille couleurs, et ne ressemble

en rien à toute autre fameuse correspondance. Vous verrez ce que

l’on dira dans trente ans.

L’Express ? Pour la première fois de ma vie, et pendant trois jours,

j’ai eu la sensation du succès ; un Paris épaté, et qui me l’a fait savoir.

Si nous allons au mariage M. (ce n’est pas sûr encore, à cause de

Camille) ce sera avec les Marceau. Il s’agit d’un mariage « de raison ».

Il fera un bon mari ; vite, je crois, elle ne s’apercevra plus de sa

rudesse. Elle a dix ans d’avion. Il était temps qu’elle se repose. Ce

sont là d’humbles bases, mais peut-être solides. C’est à quoi Marie-

Odette aspire aussi. Un temps, on aspire à l’amour ; un temps, à en

sortir.

Je suis content que vous fassiez une station chez Kléber. Vous

aurez un bon repas. Il faut bien lui apporter un peu d’air dans sa

campagne. Mais n’y restez pas trop longtemps. C’est trop calme pour

vous. Quand vous allez à Ciboure, bien sûr, vous donnez un regard à

la plage de Hendaye, quand il n’y a personne. Albi mériterait aussi un

regard.

Jouhandeau me dégoûte avec Élise et ses petits garçons ; malgré le

côté épique de ce « moi » déchaîné. Claude Roy a toujours beaucoup

de talent, un moment. Le départ. Frank publie dans le prochain

Cahier des saisons l’article refusé à Arts, où il assassine Boisdeffre et

Picon. Il vous égratigne un peu, à cause de la bande — votre lettre à

Boisdeffre — moi un peu. Jacques Brenner me dit c’est anodin, ce qui

nous concerne.

Avec sa petite sauvage (de Tahiti) Josette revient au cinéma. La

voilà en scène. Cela me donne envie de relire La Fille sauvage de

Curel 2. L’idée était bonne, comme toujours en cette époque de

théâtre, mais pas l’exécution. L’idée ? On peut tout apprendre à une

sauvage, sauf la morale.

 

À vous

JC.

1. Jean d’Ormesson, « Une sociologie du cœur. Le Ciel dans la fenêtre : la vie tragique et sans ennui », Arts, 3 juin 1959, p. 3.

2. François de Curel (1854-1928), auteur dramatique, auteur de La Fille sauvage, drame en cinq actes (1919), dont une première version en six actes, en 1901, avait déconcerté le public.

 

510 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 7 juin 1959

 

Cher ami,

 

J’ai relu cette nuit Le Petit Ami de Léautaud et le reste (In

memoriam, etc…) Tout cela a paru, comme vous savez, un peu partout.

La mort du père, la mort de la perruche (p. 130) restent des

morceaux ébouriffants. Il y a des chorées d’écriture artiste 1897,

ridicules (mais dans Gide du déchet, aussi) ; Léautaud s’en est tiré, il

n’est tombé ni dans le réalisme, ni dans le symbolisme. C’est souvent

du Restif, le promenoir des Folies-Bergère. Qui sont Kerande et

Sylvande, dans l’article nécrologique sur Jean de Tinan 1 ? Ces noms

me remontent du fond de l’inconscient, sans que j’arrive à les situer.

Comme j’ai aimé Aimienne et Penses-tu réussir  ! J’avais ces premières

éditions précieuses, achetées avec mon argent de poche d’étudiant

(200 frs par mois) ; où sont-elles ? Le père de Jean de T., vieux Mr de

Tinan, à longue barbe blanche, pareil à un Neptune de Versailles,

était l’objet de l’admiration de mon père, qui le rencontrait à

Boisboudran, chez la comtesse Greffuhle.

Je rentre des Franches Montagnes où j’ai passé deux jours. C’est

au haut du Jura, entre La Chaux-de-Fonds et Porrentruy. Un parc

national admirable, des prairies en fleurs, ondulées, coupées de bois

de sapins. Le plus beau bétail du monde et les plus beaux chevaux de

Suisse en liberté ; pas de fil de fer, ni de clôture : ce ne sont pas des alpages, mais des prés ; l’hiver, les vaches restent sur place, à l’étable,

mais les chevaux galopent en liberté sur la neige, juments avec leurs

poulains. À l’Auberge du Cerf, de Saignelégier, centre chevalin suisse,

j’ai pris Silver Prince un grand cheval gris pommelé, avec un galop

étendu et des foulées de 4 mètres, en compagnie d’industriels de La

Chaux-de-Fonds et d’étudiants zurichois ; des galops de 2 à 3 km

déchaînés, bref un amusement fou de trois heures, sous la pluie et

dans la foudre, le visage couvert de boue qu’envoyaient les sabots du

cheval qui me précédait.

R. Poulet me demande un article pour ses Écrits de Paris. Donnez-

lui aussi quelque chose, il faut l’aider, le pauvre.

Avez-vous des nouvelles de J.L. Vaudoyer et de sa rééducation ?

(Entre l’éducation et la rééducation, que la vie est donc courte…).

Il paraît que Millau et son entourage disent, à Paris, pis que

pendre de notre Josette et de sa conduite à bord. Cela est déplaisant,

pour tout le monde. J’ai cité à Josette votre mot ravissant : « Le mari

est le vainqueur. » Ne pas parler, c’est, la plupart du temps, sinon la

victoire, du moins l’honorabilité dans la défaite, ce qui est aussi bien.

 

Votre ami

PM.

 

1. Jean Le Barbier de Tinan (1874-1898), écrivain, collaborateur du Mercure de France, auteur de deux ouvrages : Penses-tu réussir ? ou les diverses amours de mon ami Raoul de Vallonges (1897) et Aimienne ou le détournement de mineure (1898).

 

511 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

8 juin 1959

Cher ami,

 

C’est effarant, ce que vous pouvez lire, tout en écrivant

(Cervantes 1) et des lettres (même à Galey qui en est touché) et jamais

en place. Nous ne sommes pas du tout, avec vous, dans la mesure

humaine.

Vu, hier, dans l’intimité pour la première fois, M.-O. (R.)

Confession. Elle en a par-dessus la tête, de la jeune littérature, des

jeunes écrivains, des hommes frêles (son mari compris) qu’il faut

conduire par la main, décidant de tout pour eux, et qui ne savent

même pas manipuler une voiture. Elle veut, enfin, un mari ; un vrai ;

mûr. Je lui ai dit : « Aura-t-il un beau nom ; c’est indispensable ; vous

en avez l’habitude. » Elle l’a nommé. Oui, c’est bien. J’ai conclu :

« Pour faire un vrai, un bon mariage de raison, il faut avoir été, avant,

suffisamment déraisonnable. Vous êtes enfin à point pour le

mariage. »

Elle suivra mes conseils ; pas tout de suite ; un mariage de raison

cela peut toujours mûrir ; elle y mettra de l’humanité.

Reçu une lettre (inhabituelle) chaleureuse de Mme Fabre-Luce.

J’ai idée qu’elle veut se faire une place dans le monde littéraire.

Les Sévriennes, l’enseignement, les savants, toujours à l’extrême

gauche ; du neuf. Cela bien naturel. Ils suivent le courant sans se

demander où il va. Et qui le sait ?

La « science » imposera une société quasiment communiste.

Hitler allait très loin de ces côtés et voulait faire mieux. Il n’envoyait

pas ses « nobles » dans des camps, il en faisait des portiers d’hôtel,

parce qu’ils savaient les langues étrangères. Je l’ai vu.

Il paraît (Rostand me le confirme) que tout ce que nous

mangeons, c’est du poison. Les poulets, les œufs, le veau, produits par

la pénicilline et l’euromycine ; les conserves, le jambon, très

dangereux.

De plus en plus, il faudra tout réglementer, tout surveiller. Ce ne

sera pas drôle ; ce sera inévitable. De ce monde, heureusement, il n’a

été offert à chaque homme qu’une petite tranche.

Mauriac doit bien souffrir en lisant « la presse » des « mal

aimés 2 ». Ce qui est grave pour lui (et il peut le sentir), c’est que tout

ce que l’on reproche à cette pièce, s’applique mieux encore à ses

romans.

Rien n’est éphémère (c’est-à-dire superficiel) comme les

caricatures. Le ciel l’aura perdu, pour son rôle terrestre. Il faut

choisir.

 

Votre

JC.

 

1. Paul Morand, « La route de Don Quichotte », La Revue des voyages, été 1959, p. 34-38.

2. Allusion à la pièce de François Mauriac, Les Mal-Aimés, écrite en 1938 et représentée à la Comédie-Française à partir de 1945.

 

512 – JACQUES CHARDONNE À PAUL MORAND

 

Mardi [9 juin 1959]

 

Cher ami,

 

Je suis tout à fait de votre avis pour Cervantes. Les photos sont

ridicules pour la raison que vous dites. Elles sont inadmissibles pour

une autre raison : je n’admets pas qu’un texte de vous, ou de moi, soit

accompagné de photos. Ce n’est pas convenable. Ils doivent être

publiés à part, nus, comme des textes exceptionnels. Je l’ai écrit hier

très dûrement à Caracalla.

Nous avons affaire à de jeunes sauvages. Un moment vient où il

faut se fâcher. Ils sont gentils, mais ce sont des primitifs.

Pour ce qui me concerne (un petit texte sur le Portugal 1), j’ai dit :

sans photos ; ou bien vous me le rendez. Vous pouvez faire de même ;

sinon, il en fera à sa tête. Choisissez.

À la fin, vous imitant, j’ai lu cette nuit le dernier Peyrefitte (Capri).

Aussi ennuyeux que le dernier. Il n’a plus aucun talent ; il a trop aimé

la publicité.

Je n’aime guère Thiébaut (sa personne) et il me le rend bien ;

nous ne savons pas pourquoi ; aussi, mon jugement sur le critique

n’est pas serein. C’est un critique dans le genre de André Billy, de

Jacques Boulenger jadis. Des critiques qui n’ont pas de goût, pas le

sentiment de la valeur ou non, pas le sens littéraire, et s’en tirent

pour faire leur article par la contradiction (toujours possible)

discutant sur le sens de trois phrases. Ils ratiocinent.

 

À vous

JC.

 

P.-S. Pluies et froid.

 

1. Jacques Chardonne, « Rhapsodie portugaise », La Revue des voyages, été 1959, p. 51.

 

513 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 10 juin 1959

 

Cher ami,

Amateur de microcosmes, vous apprendrez avec amusement que,

aux Hayes, près de Houdan, dans mon hameau, il est impossible

d’avoir l’eau courante ; comme pays sous-développé, le nôtre devrait

se servir d’abord, avant d’aider à autrui ; les paysans, dit la

municipalité, répondent qu’ils n’ont pas besoin d’eau.

Le Gouvernement français menace les banques suisses de

représailles si elles reçoivent des fonds du F.L.N. ; attitude purement

oratoire d’un politicien français : d’abord, lorsque le ministère des

Affaires étrangères français est l’hôte de Genève, il est étrange pour le

chef du Gouvernement français de menacer les banques genevoises ;

c’est oublier ensuite que les banques suisses ne sont pas nationalisées

et que si Berne leur posait des questions, elles l’enverrait promener.

En troisième lieu, n’importe qui peut y déposer n’importe quoi, après

avoir rempli un vague questionnaire, même par l’intermédiaire d’un

notaire ou d’un gérant, ou même d’un ami, si l’on n’habite pas soi-

même la Suisse.

Bien reçu votre lettre de mardi (hier). Vous avez trop de respect

(en ce qui me concerne) pour le texte d’une revue illustrée,

distribuée dans les wagons-lits. Inutile de gêner Caracalla, qui nous

veut tant de bien ; je lui dis donc d’en faire à sa guise.

Pour Marcel Thiébaut, vous êtes injuste ; il représente la

littérature dans une revue dont le père Fels 1 disait : « C’est mon

écurie de courses » ; ses articles sur Larbaud, Proust, excellents…

Froid et orageux, ici aussi.

Thiébaut me donne 2 ans pour écrire dans une collection sur

l’Amour (Hachette), un L’Amour et le voyage (amants illustres en

déplacement). Je n’aime que les pensums courts, donc stimulants

(préfaces pour la N.R.F.) Croyez-vous que je puisse lui demander un

million d’avances sur droits d’auteur, non remboursables ; je ne

voudrais pas le fâcher, si c’est une exigence inhabituelle, mais, par ailleurs, je ne veux pas travailler à moins. Votre avis, s.v.p., me sera

précieux.

Je commence une petite nouvelle dialoguée sur Cazotte 2 e ; le

XVIII

n’était pas sceptique et sensible ; il était fou et fanatique. Cazotte a été

tué par la gauche maçonnique, lui étant de droite ; la rupture avait eu

lieu à Lyon, entre martinistes 3, quelques années avant 89. Même

phénomène chez les Rose-Croix 4 5 , les Swedenborgiens, etc… La

droite maçonnique n’est revenue sur l’eau qu’avec Bonaparte, en

1799.

 

Votre

PM.

 

1. André de Fels, directeur de La Revue de Paris.

2. Jacques Cazotte (1719-1792), écrivain adepte de l’illuminisme, à qui l’on doit Le Diable amoureux (1772) et divers contes. La nouvelle de Paul Morand, « Le dernier dîner de Cazotte » sera publiée en septembre 1959 dans La Revue de Paris.

3. Secte d’illuminés fondée au Portugal par Martinez de Pasqualli (1727-1774) dont les principes furent introduits en France dans quelques loges maçonniques.

4. Société secrète qui se fit connaître à partir de 1614 et dont le théoricien fut le médecin théosophe londonien Robert Fludd dans son Traité apologétique (1617).

5. Secte fondée en Angleterre par le scientifique suédois Emmanuel Swedenborg (1686-1772), sous le nom de Nouvelle Église de Jérusalem, qui inspirera, entre autres auteurs, Balzac dans Séraphita.

 

514 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 10 juin 1959

 

Cher ami,

 

Je cherche un titre pour 3 « pièces » historiques, que Gallimard va

publier (Isabeau — réédition —, La mort de Lassalle, Byzance), et n’arrive pas à en trouver un. Comme ce sont des trépas historiques, je

pensais à intituler cela : Le Théâtre aux Enfers ou La Comédie infernale,

ou Autres temps, autres morts. Nimier avait refusé précédemment

Melpomène chez Clio.

Votre lettre du 7 juin est une des plus jolies que j’aie reçues de

vous. Le lac annunziesque est Garde. Je devais aller saluer

D’Annunzio (vers 1928) en revenant de Venise ; je me décommandai,

stupidement, au dernier moment. Je reçus de D’A. un de ces

télégrammes, interminables comme ceux que Sarah Bernhardt

envoyait à mon père, me disant qu’il envoyait son chauffeur à l’entrée

de l’autostrade, avec un cadeau pour moi. Ce cadeau, enveloppé dans

un immense écrin, était un minuscule porte-plume, avec cette devise :

« Je ne possède que ce que je donne ».

Dutour d avec un D final ; ceci, au cas où vous lui écririez.

J’ai habité Hendaye, à l’hôtel Eskalduna, en 1918 et 1919, l’été,

car l’ambassade était à Saint-Sébastien et je faisais des économies en

allant, le soir, coucher en France. C’était solitaire et magnifique, la

marée remontant la Bidassoa et léchant Fontarabie. La marquise de

Brantes 1, qu’aima Proust, s’y baignait seule, avec une boule d’ivoire à

la main, en toute simplicité.

Frank peut m’égratigner ; je m’en suis tout de même bien tiré :

Boisdeffre me demandait toute une préface pour son roman ! Je lui

décernai de simples éloges, sous pli privé ; il voulut en faire usage,

tout lui étant lettre de change ; je l’autorisai, pensant qu’il ferait des

extraits de diverses réponses élogieuses, sur quelque feuille volante, et

que la mienne passerait inaperçue. Au lieu de quoi, il en fit une

bande, au risque d’indisposer contre lui mes nombreux ennemis,

devenus les siens, à la suite de ma caution.

Mon amitié à Camille. Est-elle bien ?

Votre

PM.

 

1. Voir À la recherche du temps perdu, Éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », t. 3, 1988, p. 49, et note 1, p. 1358.

 

515 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

11 juin 1959

 

Cher ami,

 

Je viens de lire 1 Les Îles de Jean Grenier, dont l’époque Camus est

férue ; pas mal, mais rien d’étonnant.

Beaucoup de chagrin de la mort de La Varende 2, notre

contemporain ; c’était un type net et fort, à une époque et dans un

pays qui n’en comptent plus guère ; un peu l’esclave de son

personnage, mais de rien d’autre, même pas de Maria Pia, car je crois

que c’était elle (pour une fois), l’esclave. Je me revois, il y a 10 ans, à

Chamblac, dans sa chambre, où il m’expliquait qu’il commençait sa

journée à 5 heures parce qu’il dormait mal. C’était le dernier

collectionneur ; il avait des vitrines pleines de bibelots ! Qui a encore

des bibelots (éventails, boîtes, filigranes, hochets, couteaux, etc…)

Les livres resteront comme des vitrines pleines de bibelots. Il était dur,

entêté, cassant, maladroit, violent, sensible, bref tout ce qu’on aime. À

lire les journaux, il me semble qu’étant réactionnaire, il n’a eu droit

qu’au corbillard du pauvre, ce charmant vieux noble qui parlait si

bien des chevaux, des voitures et des bâtards.

Reçu un mot de K. Haedens ; je déjeune, avec Hélène, chez eux,

le 23 juin.

La lettre des académiciens est signée de 12 noms. F. Poncet,

directeur, mais qui sympathisait avec eux n’a pas signé. Je ne sais ce

que vous voulez dire par la déclaration de Lacretelle sous la Coupole,

car je n’y étais pas. Il disait, en principe : « A-t-il jamais (P.M.) écrit

une ligne de politique pendant l’Occupation ? Non. A-t-il été jugé,

inquiété, poursuivi ? Jamais. » Et il blâmait l’étrange conspiration sans

dossier qui faisait citer à P. Benoit Olympio : « On ne parle de toi qu’en

secouant la tête / Et l’on dit : vous savez… »

Je compte, après Toulouse, aller montrer à Hélène Saint-Bertrand-

de-Comminges, rester à Saint-Jean-de-Luz ( Chantaco, ravissante

hôtellerie, comme une maison privée, mais où, ô joie, il n’y aurait pas

d’hôte invitant. Comme c’est gênant en français de n’avoir qu’un mot

pour hôte, passif ou actif, alors que l’anglais a host et guest) jusque vers

la fin de juin, et être à Paris le 1 er juillet, ou à Rambouillet.

 

Votre fidèle

PM.

 

1. Éd. Gallimard, 1959. Cette nouvelle édition, préfacée par Albert Camus, reprenait celle de 1933.

2. Le 8 juin 1959.

 

516 – PAUL MORAND À JACQUES CHARDONNE

 

Vevey, 12 juin 1959

 

Cher ami,

 

Parlons syndicats ! Pouvez-vous savoir si un membre (moi) du

Syndicat national des auteurs (affilié à la Fédération du spectacle, car

tout auteur se donne en spectacle), bénéficie de réductions dans les pharmacies et dans les tarifs de villes d’eaux, ou traitements

thermaux ? Vous êtes, par Stock, si au courant des questions

professionnelles, que je me permets de vous poser la question ; on

m’avait dit, l’an dernier, la S.G.L 1. ne fait, syndicalement, rien ;

affiliez-vous au nouveau syndicat des auteurs. Ce que j’ai fait. Je crois

même vous avoir demandé votre avis à cette occasion. Ce que je

voudrais voir, c’est si, vraiment, ce nouveau groupement est efficient,

puisque efficace est hélas démodé.

L’actuel Congrès bergsonien (section suisse) projette un voyage

ici, dans cette maison où habita Bergson, avant la guerre ; Bergson

était un Allemand de Pologne, par son père, et un Juif britannique

par sa mère. Il a fait ses études à Genève et allait se fixer à Londres,

où il serait devenu un philosophe anglais, si un rabbin ne lui avait fait

obtenir une bourse en France ; il était parent de Mme Weil 2, la mère

de Proust, et Proust m’en parlait souvent. Il est certain que le temps

bergsonien = le temps perdu. C’est une banalité. Berl est aussi parent

de Bergson. En 1917, quand Joffre a fait une tournée de propagande

aux États-Unis, après son limogeage, je crois me rappeler que

Philippe Berthelot le flanqua de Bergson (qui parlait anglais en

famille, avec sa mère) et qui lui disait ce qu’il fallait dire et faire en

Amérique. L’Aryen fait les gestes et le juif tire la ficelle, par-derrière.

Berthelot avait un mot admirable : « Les juifs sont de bons conseillers

et de mauvais chefs. » Trop nerveux… Giraudoux, parlant de leur

instabilité, disait : « Les juifs, c’est toujours la Bourse. » Avez-vous vu

cette opposition antisémite du Sénat américain contre Strauss ?

Strauss 3 4 et Baruch furent les pères de la bombe atomique. Ci-joint

un article de ce soir, là-dessus 5.

 

Votre

PM.

1. Société des gens de lettres.

2. Jeanne-Clémence Weil (1849-1905) avait épousé Adrien Proust (1834-1903) le 3 septembre 1870.

3. Lewis L. Strauss, président du Centre américain pour l’énergie atomique.

4. Bernard Baruch, membre de la commission de contrôle de l’énergie atomique de l’ONU.

Continuer : partie 5 sur 8