De Napoléon

André Suarès · Chapitre 10 sur 23

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De Napoléon

Chapitre XIV

Ce n’est pas à leur vie qu’il tient, mais au don qu’ils savent lui en faire. Napoléon en est donc avare et très sagement ménager. Il sait qu’il dépend étroitement de ceux qui veulent bien mourir pour lui. Napoléon pardonnait tout au courage. Il n’a rien tant haï, dans ses lieutenants devenus princes, que l’attachement à la vie et aux biens. Il ne concevait pas que ces forts parvenus, à quarante-cinq ans et à cinquante, ne voulussent plus risquer leur vie et tous les biens de la vie sur un coup de dé, comme ils avaient fait à trente ans, pour acquérir la gloire et la fortune.

 

XIV

 

Le chef de guerre spécule sur les hommes : ils sont la matière première de son jeu. Mais si le blé, le sucre, la laine, l’or et le cuivre se laissent toujours faire, il arrive que les hommes se refusent. Les mêmes se font toujours tuer, jusqu’au jour où ils sont morts en effet : le jour aussi où ils se retirent de la partie et veulent vivre.

 

XV

 

A force de manier les valeurs, Napoléon a oublié que la valeur humaine est sujette à varier, et qu’elle n’est pas uniquement passive. De là, que si profond et si maître de lui dans le succès, quand il pèse bien les hommes, il semble si étrangement aveugle dans les revers, si brutalement obstiné dans la défaite. Il calcule toujours aussi bien ; mais il ne s’aperçoit pas que les unités et les éléments de son calcul ne sont plus les mêmes. Il fait les mêmes opérations avec des grandeurs qui ne sont plus du même ordre ; et il s’étonne de ne plus trouver au problème une solution juste.