De Napoléon
Chapitre XXXII
Puissance de l’imagination : il la connaît ; mais non pas assez en lui. A tout instant, il croit ce qu’il veut ; il se voit lui-même comme il s’imagine. Et telle est sa force, sur les faibles, qu’on le voit encore comme il a voulu qu’on le vît.
Il y a de quoi rire et de quoi admirer, quand il parle de son amour pour la paix, de tout ce qu’il y voulait faire. C’est pour faire la paix qu’il va jusqu’à Moscou, mettant l’Europe à feu et à sang ; et s’il avait pu, il eût été faire la paix aux Indes, en Perse et en Chine.
Il ne ment pas. Il voit ce qu’il rêve, comme l’artiste au travail. Ha ! donnez-moi un monde ou deux à conquérir, pour que j’y fasse la paix, pour que je le taille, en plein bloc, à l’image de ce que je veux, de ce que je suis !
XXXIII
Il est sans pitié pour tout ce qui trouble la valeur, pour tout ce qui altère l’étalon d’or, tel qu’il le fixe en tous les ordres.
Il chasse l’homme qui ne veut pas servir l’État ; et s’il n’y est pas apte, il le proscrit : à quoi est-il bon ? La lâcheté aux armées, le manque à servir dans les cadres de l’Empire, deux crimes que Napoléon ne pardonne pas.
Il a donc horreur de la femme qui fait l’homme. Il tourne le dos à madame de Staël ; il ne met point l’aigrette à ce turban de prétentions infinies. Et comme ce grenadier turc, pour piper un compliment, demande au Premier Consul quelle est la femme qu’il préfère, il répond : « Celle qui fait le plus d’enfants. » Mot brutal, qui n’est pas à la française, mais à l’antique, et moins de Scipion que d’Annibal.