De Napoléon

André Suarès · Chapitre 17 sur 23

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De Napoléon

Chapitre XXVIII

Napoléon parle de son étoile, comme un fidèle parle de son patron. Il la loue, il la vante, il l’accuse. Je suis sûr qu’il la prie. Quel joueur n’est pas superstitieux ? Napoléon a ses fétiches et ses secrets pour conjurer le mauvais sort. La parole est son talisman de prédilection : il donne beaucoup aux mots qui font titre, et aux imprécations de la fausse colère ; il donne aussi au spectacle. Toute sa comédie avec le Pape et avec les Rois, j’y vois une cérémonie magique. Un tel homme avait une trop grande tête, pour ne pas sentir le ridicule de ces mascarades et l’odieux des couronnes en tas sur ce beau front, qu’elles diminuent et qu’elles alourdissent, mais qu’elles ne sauraient pas grandir.

 

XXVIII

 

Il joue sur les faits, le fort aventurier. Il a souvent caché la table de jeu sous les oripeaux, sacrés à tous les hommes, de l’éloquence, de la pompe royale et de la prophétie. Mais au fond il jouait l’empire sur une chance, à Waterloo comme devant Saint-Roch. Sa mère ne s’y trompait pas, l’œil sur lui, cet œil de la nourrice qui s’attend à tout et qu’on ne trompe pas, l’œil qui a connu le corps de l’homme au berceau, l’œil de la femme qui a changé son petit dans les langes. Joueuse elle aussi, Letizia, la vieille Parque, mettait des millions à l’abri, dans les temps solaires d’Austerlitz et d’Iéna, en prévision de la saison noire. Et elle osait dire de ses fils, tous ensemble en peloton, le grand avec les petits, comme ils sont mêlés sur la quenouille d’une mère : « Ils seront bien contents plus tard, que je sois là. Cela ne durera pas. » Quelle parole ! et quelle perspective ! Un arc de triomphe qui mène à un cachot. De toutes les idées, la dernière qui fût jamais venue à l’un de nos rois : le hasard, maître du prince, et roi des rois ! On ne peut pas gagner toujours, et il faut admettre que l’on perde.