De Napoléon

André Suarès · Chapitre 21 sur 23

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De Napoléon

Chapitre XXXV

 

Il a eu du cœur pour ceux de son clan. Il n’en a pas eu pour la France.

Il n’y a absolument rien du chrétien, en lui. C’est pourquoi le sentiment n’est une valeur, à ses yeux, que dans les autres. Il se sert de l’immense amour qu’il excite dans les Gaulois, toujours fous de justice et chevaliers de la gloire. Il a la tête froide ; il les mène par la raison ; mais elle n’est passionnée qu’en eux. Pour étouffer leurs cris, il les gorge de victoires. Mais plus d’une fois, il les effraie. Dans les affaires politiques, il est plus terrible que Néron : parce qu’il est immuablement raisonnable. L’État est le monstre de pierre. Napoléon est l’État : ses crimes sont glacés. Raison d’État, crime d’État, — droit de l’État, pour Napoléon. Soumis au destin, il se prend pour le destin ; il y soumet inexorablement les autres. Les crimes du destin sont à peine des accidents. Certain matin pluvieux, dans l’ombre d’une nuit très noire et très mauvaise, le duc d’Enghien est mort d’accident, dans le fossé de Vincennes.

 

XXXVI

 

Napoléon est impassible. Certes, il aime la France. Et comment non ? Où jamais eût-il fait une telle fortune ? La France est le levier divin. Rien n’a manqué à Annibal qu’une France : Rome eût disparu.

Malgré tout, il n’avait pas le cœur de la vieille France, celui qu’il avait reçu de la France nouvelle, et qu’elle lui avait donné, sans qu’il le sût, en lui donnant son cœur. Il n’était pas capable de s’oublier pour elle. Comme l’État, pour Napoléon, la France c’est lui ; c’est son fils, c’est son sang. Quand la France se sépare de Napoléon et de son petit, Napoléon n’a plus pitié de la France. La grand’pitié qui est au royaume de France, il ne la pas sentie, quand elle saignait. Après la Russie et Leipzick, il a pu refuser la frontière du Rhin : par amour-propre ! Il ne voulait pas laisser la France plus petite qu’il ne l’avait reçue. Sire, il ne fallait pas vous croire plus grand qu’elle.