De Napoléon

André Suarès · Chapitre 20 sur 23

Pages du PDF

De Napoléon

Chapitre XXXIV

Faire l’homme, en effet, c’est le plus sûr moyen, pour la femme, de ne plus faire d’enfants. Les femmes à plumes n’ont pas encore trouvé la recette de muer leurs ridicules époux en nourrices.

A sa Joséphine, quand il l’aime encore en amant trop épris, il ne donne pas de la bien-aimée, ni de mon cœur, ou mon amour. Il l’appelle : ma bonne amie, ma bonne. Elle lui aurait fait présent d’un fils, il ne l’eût jamais répudiée. Il dit, plus tard, à ses maîtresses d’une heure, quand il leur ouvre la porte, prenant congé après une effusion brève : « Tu es une bonne fille ! » Éloge suprême dans sa bouche : une bonne femme, une bonne mère. Jamais homme ne fut moins amant de l’amour.

Il y met peut-être moins de vulgarité bourgeoise, que l’accent du peseur juré, ou de l’essayeur d’or : une bonne femme, une bonne fille, une bonne monnoie ; elle vaut ce qu’elle vaut ; elle ne ment pas sur sa frappe ni sur son titre.

 

XXXIV

 

Il tient à toutes les valeurs, jusqu’à s’en rendre dupe. Homme de l’antiquité en tout, il est le héros de la famille. Il fait arbre, il est dans la famille comme le tronc dans les racines et dans les branches. Il respecte dans l’aîné la seule qualité qu’il n’a pas. Il croit à ses frères, même quand il les juge. Il leur montre une indulgence infinie. Il pourrait les écraser, même il le devrait, et il les ménage : souvent, je crois voir un lion avec ses poux ; et quand ils le tourmentent, il les fait sauter de la griffe, au lieu de les anéantir sur sa litière. Étonnant d’ironie, il s’amuse de cette vermine ; il s’en laisse manger. Il est dupe, le veut être et le sait.