Demain se dessine aujourd’hui
Chapitre 14. Ma peur principale
Chapitre 14
Ma peur principale
Samedi 26 octobre, 13 heures
APRÈS une matinée bien agitée – comme chaque samedi –, je demande à Josy de me raconter une anecdote au sujet de ses enfants a n de m’aérer l’esprit. Elle picore sa composition du jour (salade verte, noix de pécan, saucisson et litchis) tout en ré échissant. Apparemment, les idées de Jason et de Marlon s’épuisent.
— Ils deviennent comme Fabienne : ils recyclent ! Leurs blagues, leurs tours… Ils m’ont quand même fait un truc nouveau cette semaine, mais bon… rien de bien exceptionnel. Je les ai connus plus créatifs.
— Raconte !
— Mardi soir, Jason a découpé une mygale en photo et l’a collée à l’intérieur de l’abat-jour de Franky. Lorsqu’il a allumé sa lumière pour aller aux toilettes en plein milieu de la nuit il a hurlé à mort. Il faut savoir que Franck a une peur bleue des araignées. Tiens, d’ailleurs… vraie ou fausse peur ?
— Arrête de te moquer de moi et explique-moi ce qui s’est passé ensuite ! Comment as-tu réagi ?
— Pour le coup j’ai tout de suite vu la supercherie : l’ombre de la mygale faisait 30 cm. On n’est pas en Amérique du Sud non plus ! J’ai fait semblant d’attraper la bestiole et de la mettre dans un pot. Franck était épaté et m’a trouvée hyper courageuse, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il ne s’agissait que d’une photo. Il s’est même demandé si je n’avais pas orchestré la blague avec les gosses.
— Excellent !
Le visage de Josy s’éclaire.
— Mais au fait, tu vas être ère de moi ! J’ai exprimé une colère de manière vraiment… positive !
Devant mon air intrigué, elle me raconte une autre anecdote, cette fois-ci arrivée ce matin à sa caisse.
— Tu as une dame qui arrive avec un chariot rempli d’objets de décoration. La quarantaine, bien propre sur elle avec une petite jupe plissée et un joli chemisier blanc brodé. Son gamin, Antonin, environ six ans je dirais, n’arrêtait pas de s’agiter dans le chariot. Un gamin normal, quoi, qui s’ennuie dans un magasin de bricolage. Sa mère commence à s’énerver en lui disant qu’il faut se tenir correctement et être bien sage si…
— Si quoi ?
— S’il ne veut pas nir comme « la dame ».
— Elle parlait de toi ?!
— J’ai arrêté de scanner ses articles pour lui demander ce qu’elle entendait par là. « Une simple caissière », voilà ce qu’elle m’a répondu. Et en plus elle ne semblait même pas gênée.
— Merde alors…
— Oh, ne t’inquiète pas, ça me passe au-dessus, je sais qui je suis.
— Et comment as-tu réagi ?
— J’ai pensé très fort « La caissière, elle t’emmerde », et puis je me suis ravisée. Je trouvais que ce n’était pas un bon exemple à montrer au gamin. Le pauvre, ce n’est pas sa faute si sa mère est une grosse vache.
« Grosse vache » seulement ? Là, c’est sûr, Josy a pris sur elle ! Depuis notre dernière conversation, elle s’entraîne à dire moins de gros mots pour son petit dernier. Grâce à sa maîtresse, Kevin a même installé une boîte à gros mots dans le salon de ses parents. Chaque personne qui en prononce un est redevable de 10 centimes. Dimanche dernier, Kevin avait déjà récolté 10 euros. La maîtresse a dit aux enfants que l’argent récolté servirait à
nancer l’achat de nouveaux livres pour l’école.
— Avec nous, l’école va pouvoir se payer tout une bibliothèque ! m’assure Josy, hilare. N’empêche que ça fonctionne, je m’améliore.
— Et à la grosse vache, tu lui as répondu quoi nalement ?
— Rien. Je me suis tournée vers son ls et je lui ai demandé s’il voulait être heureux dans la vie.
— Et ensuite… ?
— Je lui ai expliqué que moi, j’étais très heureuse et que mon métier me convenait très bien. Et que sans moi sa maman serait bien embêtée pour faire ses courses. Les caisses automatiques à BricoRémi, c’est pas pour demain. Je lui ai aussi dit que c’était chouette d’être caissière car je rencontrais plein de gens sympathiques et ouverts d’esprit. Là-dessus, je me suis fendue de mon plus beau sourire à l’égard de sa mère.
— Putain Josy, tu mérites une médaille d’or.
— 10 centimes dans la boîte, Chloé !
Je ris franchement, ravie de son enthousiasme. Si on m’avait dit il y a quelques semaines que Josy serait aussi motivée pour changer son langage et exprimer sa colère de manière saine, je ne l’aurais pas cru !
— Comme quoi, on peut être franc, ne pas se laisser marcher sur les pieds et remettre les gens à leur place sans insulter personne. Une belle leçon, merci Josy !
— Attends, ce n’est pas tout ! J’ai ensuite invité le fameux Antonin à passer derrière la caisse pour scanner quelques articles avec moi. Il était fou de joie.
— Et la mère ?
— Blanche comme un linge, surtout quand son gosse lui a dit que le métier de caissier était vachement sympa et que ça le branchait plutôt bien. Il était encore plus agité qu’avant.
— Excellent !
— J’ai passé l’âge de faire l’éducation des parents alors autant essayer de sauver celle de leurs gosses.
— Franchement, je t’admire. Moi je suis mal à l’aise quand les clients dénigrent mon travail et je ne sais jamais trop quoi dire…
— Il faut rester droite dans tes bottes, tout simplement. Ta vie c’est la tienne, les autres n’ont rien à y redire. Et puis, il faut de tout pour faire un monde. Des architectes, des médecins, des plombiers, des chau eurs de bus, des profs, des cuisiniers, des artisans, des chefs de rayons… et des hôtes de caisse ! Certains vont faire de hautes études, d’autres pas. Et… alors ? Au
nal nous avons tous la même valeur et… on chie tous sur des W.-C. !
Hormis les six derniers mots, la tirade de Josy était parfaite ! Je crois que j’apprends autant à ses côtés qu’en discutant avec Ethan. Josy est une passionnée de la vie et elle n’est pas à BricoRémi par dépit, contrairement à ce que certains clients pourraient croire. Elle aime ce qu’elle fait et, par-dessus tout, elle aime les autres. Durant son temps libre, hormis son association de point de croix et la danse country, Josy donne des cours de soutien pour les élèves de primaire du coin. Diagnostiquée dyslexique sur le tard (à trente ans passés grâce à l’orthophoniste de son ls aîné !), elle se bat, depuis, pour aider les jeunes qui en sou rent. Josy mélange les mots des citations, est une piètre cuisinière, a parfois le verbe un peu haut, mais c’est surtout la personne avec le plus grand cœur que je connaisse.
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17 h 30
Je retrouve Ophélie après avoir animé l’atelier « Bricolos du dimanche ». Le thème du jour portait sur le rafraîchissement d’une salle de bains. J’y ai expliqué la pose d’un pommeau de douche mais aussi, plus di cile, d’un mitigeur de lavabo, avant de donner des astuces pour customiser des meubles et du carrelage. J’y ai retrouvé Mme Vincent qui, après avoir posé ses rideaux toute seule, a décidé de donner un coup de jeune à sa salle de douche. C’est vraiment une chouette femme. Je ne sais pas ce qu’elle fait comme métier mais je sais qu’elle travaille de chez elle. Se faire un petit nid douillet après son divorce est donc très important pour elle. Elle doit repasser prochainement, elle compte repeindre quelques pièces.
Ophélie ayant repris sa formation, je ne la vois plus que le samedi à présent. Entre deux clients, je lui parle de l’ennéagramme. Je n’ai toujours pas identi é ma peur principale et j’aimerais bien qu’elle m’aiguille un peu, si toutefois elle connaît l’outil.
— Carrément que je connais ! Mais pourquoi tu me demandes ça ?
— Comme ça… Je…
Je marque une pause et ré échis un instant. Ai-je envie de parler d’Ethan à Ophélie ? Rien n’est moins sûr. Même si je l’apprécie de plus en plus, elle est toujours trop pipelette à mon goût. En plus elle est très copine avec D’Jonatane. Je n’ai pas envie que tout BricoRémi, et encore moins monsieur coupe mulet, sache pour mes rendez-vous du mercredi. Josiane ne trouve déjà pas ça très clair alors si tous mes collègues y vont de leur jugement, je crois que j’aurai du mal à y faire face.
— Je… Je suis tombée par hasard sur un livre traitant de ce sujet et je cherche à mieux comprendre.
— La semaine dernière les émotions, aujourd’hui l’ennéagramme… Le développement personnel semble t’intéresser ou je me trompe ? Tu devrais t’inscrire aux cours libres de la fac.
Ophélie m’explique que des rencontres gratuites sont dispensées chaque jeudi soir au sein même de son université, située à quarante-cinq minutes du village. Organisées par des élèves de master et ouvertes à tous, jeunes étudiants, retraités, chômeurs ou encore actifs, elles rencontrent un franc succès. Développement de l’enfant, communication intra et interpersonnelle, psychologie cognitive… tout y passe. Je note l’information dans un coin de la tête. « Au cas où », comme dirait M. Rémi. Pour l’heure, j’ai un prof particulier nommé Ethan et cela me su t.
— Pour en revenir à l’ennéagramme, m’explique Ophélie, tu dois trouver la peur qui, plus que toutes les autres, conditionne tes réactions. Par exemple, moi, c’est l’abandon qui m’e raie le plus. Je l’ai compris à ma façon de gérer mes relations intimes : je suis toujours celle qui quitte et bien souvent sans raison. C’est juste que je ne suis pas capable d’accepter qu’on me laisse. Je me suis aussi rendu compte que j’étais parfois un peu « extrême » au niveau des émotions.
Je ne peux que valider : je me souviens d’une fois où Ophélie avait raté un de ses examens et qu’elle pensait tout quitter. La formation, mais aussi BricoRémi et sa famille. L’échec lui faisait tout voir en noir.
— Je travaille à trouver un juste équilibre avec ma psychothérapeute.
— Tu suis une psychothérapie ?
— Oui, et j’apprends beaucoup ! Je pense que tout le monde devrait en suivre une. On traîne tous des casseroles depuis l’enfance.
— Pas faux.
— Bon et toi, alors, tu l’as identi é ton pro l ?
— Non, justement… je m’y perds un peu. En réalité, plusieurs me parlent.
— Et c’est bien naturel car nous sommes tous un peu de tout. Néanmoins, il est clair que nous avons tous une peur qui prédomine.
— Je ne sais absolument pas quelle serait la mienne…
Ophélie manque de s’étou er avec son soda.
— Tu te fous de moi ?
— Non, pourquoi ?
— Sérieusement ? Tu ne vois pas ce qui compte plus que tout pour toi ?
Bah oui je suis sérieuse et non, je ne vois pas ce qui me semble essentiel. Je ne comprends pas pourquoi elle insiste tant.
— Pardonne-moi… C’est juste que cela me semble tellement évident ! Autant il y a des gens que j’ai plus de mal à cerner, comme Magalie, mais toi… Ça saute au visage quoi.
— Ah bon ?! m’étonné-je. Eh bien, instruis-moi ! répliqué-je, légèrement agacée.
— Je pense que tu es de pro l 1, une perfectionniste quoi. Je n’ai jamais rencontré de personne aussi maniaque et cadrée que toi. L’erreur est, selon moi, ta plus grande peur. Un tournevis blanc à côté d’un tournevis noir et tu t’évanouis ! Tu ne fais pas « juste » ton travail, tu essaies de le faire de manière… parfaite.
— Tu exagères.
— Tu as quand même fait une che à destination des clients pour identi er tous les types de tournevis qui existent ! J’étais là, j’ai tout vu. Qui fait ça ?
— Une personne méticuleuse.
— Une personne de pro l 1. En n… Ce n’est que mon humble avis. Si tu as encore des doutes, sache que le 1 a également un problème avec la colère. Il fait tout pour l’éviter. Chez les autres, en faisant tout ce qu’il faut pour être irréprochable, et chez lui aussi en contrôlant au maximum ses émotions négatives. Est-ce que ça te parle ?
— Un peu…
Beaucoup en fait, mais je n’ose pas l’avouer à Ophélie. Je n’ai pas envie de lui raconter toute ma vie. Nous nous arrêtons là car trois clients arrivent vers nous. C’est toujours comme ça à BricoRémi : personne ne vient pendant dix minutes et, d’un coup, tout le monde a besoin de nous en même temps. Je fais au mieux pour renseigner chacun au plus vite, mais quel stress !
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21 heures
Rincée, je suis rincée… Je suis tellement fatiguée que je peine à ouvrir ma porte d’entrée. Heureusement que je ne travaille pas demain. Je ne veux dire AUCUN travail. Pas de BricoRémi ni de chantier chez des particuliers, je vais déjeuner chez mon père. J’ai un peu peur mais je suis surtout hyper heureuse. Il m’a dit qu’il avait fait du tri dans la maison et changé deux, trois meubles de place, histoire d’apporter du renouveau. Je suis contente qu’il aille de l’avant, comme moi, et j’ai hâte de voir ça. Je lui proposerai aussi mon aide pour repeindre le salon et sa chambre. Il est temps de redonner de la couleur à cette maison, trop longtemps restée gée dans le passé.
J’enlève mes chaussures que je dépose sur un petit tapis dédié à cet e et dans ma mini-entrée et accroche mon manteau dans le placard. Après m’être lavé les mains, je m’enfonce dans mon canapé en soupirant. Mon Dieu que je suis bien ! J’observe la pièce et les objets qui m’entourent et je souris malgré moi. Tout est soigneusement rangé, trié, aligné, ordonné : une vraie maison témoin. Ophélie a raison, je crois que j’ai un petit penchant pour la perfection.
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